‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 122 sur 342 · EMPORTE LE SIÈCLE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

EMPORTE LE SIÈCLE DE LOUIS XIV

vrage, sans prévoir les terribles conséquences d'une indiscrétion qu'ils regardaient, l'un et l'autre, comme très-vénielle. Encore Lessing eùl-il dû être plus circonspect; mais il eut la faiblesse d'admettre dans la confidence un ami qui ne sut pas se taire, et fît si bien que Voltaire apprit que son exemplaire courait les champs. On s'imagine aisément sa fureur, son agitation , presque son désespoir. 11 appelle l'imprudent secrétaire, lui fait subir un long interrogatoire, auquel ce dernier répond du mieux qu'il peut. Malheureusement, Lessing avait quitté Berlin, et, qui pis est, emporté le Siècle de Louis XIV avec lui. «Alors, nous dit son historien, éclata la colère de Voltaire. 11 accabla Richier des injures les plus basses, il l'accusa d'avoir volé l'ouvrage pour le faire traduire et même imprimer par Lessing. Il l'obligea à écrire sur le champ à son ami une lettre insuUante dont il lui dictait les termes, lettre dans laquelle Richier lui redemandait le livre qu'il avait emporté ; et puis il chassa le malheureux jeune homme de son service. » Cette lettre, qu'on nous dit si offensante, et qui avait au moins le droit d'être sévère, ne s'est pas retrouvée. En revanche, nous avons la réponse de Lessing à Richier, en lui retournant les feuilles qu'il lui avait si étourdiment emportées. Cette lettre est en français; elle s'adressait infiniment plus, en réalité, au poëte qu'au secrétaire. On ne sera pas fâché d'avoir du français de Lessing, et, quoique un peu longue, nous la reproduirons intégralement :

Vous me croyez donc coupable, monsieur, d*un tour do» plus traîtres ? et je vous parois assez mépT\ç>^b\^^Q\Ytxs\fc\.w^

\U LETTRE ADRESSÉE A HICHIBR.

comme un voleur, qui est hors d'atteinte? on ne lui parle raison, que parce que la force n*est pas de mise.

Voilà Texemplaire dont il s'agit. Je n'ai jamais eu le dessein de le garder. Je vous Taurois môme renvoyé sans votre lettre, qui est la plus singulière du monde. Vous m'y donnez des vues, que je n'ai pas. Vous vous imaginez que je m'ëtois misa traduire un livre, dont M. Henning a annonce, il y a longtems , la traduction, comme ëlantdéjà sous presse. Sachez, mon ami, qu'en fait des occupations littéraires, je n'aime pas à me rencontrer avec qui que ce soit. Au reste, j'ai la folle envie de bien traduire, et, pour bien traduire Mr. de Voltaire, je sais qu'il se faudroit donner au diable. C'est ce que je ne veux pas faire. — C'est un bon mot que je viens de dire : trouvez-le admirable, je vous prie ; il n'est pas de moi. ^ Mais, au fait, vous vous attendez à des excuses, et les voilà. J'ai pris sans votre permission avec moi, ce que vous ne m'aviez prêté qu'en cachette. J'ai abusé de votre confiance , j'en tombe d'accord. Mais est-ce ma faute si contre ma curiosité ma bonne foi n'est pas la plus forte? En partant de Berlin, j'avois encore à lire quatre feuilles. Mettez-vous à ma place, avant que de prononcer contre moi. Mr. de Voltaire pourquoi n'est-il pas un Limiers ou un autre compilateur, les ouvrages desquels on peut finir partout, parce qu'ils nous ennuyent partout? Vous dites dans votre lettre : Mr. de Voltaire ne manquera pas de reconnaître ce service, qu'il attend de votre probité. Par ma foi voilà autant pour le brodeur. Ce service est si mince et je m'en glorifierai si peu, que Mr. de Voltaire sera assez reconnaissant, s'il veut bien avoir la bonté de l'oublier. Il vous a fait beaucoup de reproches, que vous ne méritez pas ? j'en suis au désespoir ; dites lui donc que nous sommes amis, et que ce n'est qu'un excès d'amitié qui vous à fait faire cette faute, si c'en est une de votre part. Voilà assez pour gagner les pardons d'un philosophe, etc. ^

A défaut de la lettre de Voltaire, qui ne nous est pas parvenue, la réponse de Lessing à Richier nous édifie assez sur sa teneur pour que nous soyons en

1. Adolf Stahr, Lessing. Sein Leben und Seine Werke, (Berlin, 864), p. 101.

ANXIÉTÉ DE VOLTAIflE. hi5

droit de refuser à celle épître, plus éplorée qu'agressive, c'est à croire, le caractère insultant que lui attribue M. Stahr. Quant à Lessing, il le prend sur un ton léger et badin, qu'il peut penser très-français, mais qui n'est point ici à sa place. Il n'a pas prévu tout d'abord les suites de son étourderie; mais l'anxiété manifeste de l'auteur du Siècle de Louis XIV di dû suffire pour lui en faire sentir la gravité ; et n'eussent été que les conséquences qui en pouvaient résulter pour son ami, il eût dû regretter d'être la cause de tout cet émoi. Disons, en outre, qu'il ne se pressa pas trop de tranquilliser son monde; au moins, se passa-t-il un courrier sans qu'on entendit parler de lui. On connaît Yoltaire, on sait quel chemin faisait son imagination en quelques heures, et jusqu'à quel degré d'exaltation pouvaient aller des craintes d'ailleurs très-fondées et très-légitimes, quoi qu'en dise Tauteur de la vie de Lessing. M. Stahr trouve étrange que Voltaire ne soit pas de prime abord convaincu de l'innocence de Richier. Eût -ce donc été la première infidélité de ce genre dont il eût eu à se plaindre de la part de serviteurs qu'il pensait scrupuleux et délicats? Est-ce que le prédécesseur même de Richier n'avait pas été chassé pour avoir livré au prince Henri une copie de la Pwc^//^'? Est-ce qu'enfin, quelques mois plus tard^ madame Denis ne faisait pas, auprès du lieutenant de

1. « Ce grand flandrin de Tinois n'a pas résisté aux prières el aux présents du prince Henri, qui mourait d'envie d'avoir Jeanne et Agnès en sa possession. Il a transcrit le poëme, ii a livré mon sérail au prince Henri pour quelques ducats. J'ai cliassé Tinois; je Ta! renvoyé dans son pays. » Voltaire, Œuvres complètes [X^e\XQ\\oï)^ I. LV^ p. 536. Lettre de Voitaire à madame Denis ; Berlin, le 3 janvier 1751 •

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