‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 124 sur 342 · LETTRE DE VOLTAIRE À LESSINO · texte numérisé non relu

LETTRE DE VOLTAIRE À LESSINO

mains. Je sais, qu'il ne pouvait être confié à un homme moins capable d*en abuser, et plus capable de le bien traduire. Mais comme j'ai depuis corrigé beaucoup cet ouvrngr, et que j'y ai fait insérer plus de quarante cartons, vous me feriez un tort considérable de le traduire dans l'état où vous l'avez. Vous m'en feriez un beaucoup plus grand encore de souffrir qu'on imprimât le livre en français; vous ruineriez Mr. de Francheville, qui est un très -honnête homme, et qui est l'éditeur de cet ouvrage. Vous sentez qu'Userait obligé de porter ses plaintes au public et aux magistrats do Saxe. Rien ne pourrait vous nuire davantage et vous fermer plus irrévocablement le chemin de la fortune. Je serais très-affligé, si la moindre négligence de votre part, dans cette affaire, mettait Mr. de Francheville dans la cruelle nécessité de rendre ses plaintes publiques. Je vous prie donc, monsieur, de me renvoyer l'exemplaire qu'on vous a déjà redemandé en mon nom; c'est un vol qu'on m'a fait. Vous avez trop de probité pour ne pas réparer le tort que j'essuie. Je serais très-satisfait que non-seulement vous traduisiez le livre en allemand, mais que vous le fassiez paraître en italien, ainsi que vous l'avez dit au précepteur des enfants de Mr. de Schulembourg. Je vous renverrai l'ouvrage entier, avec tous les cartons et tous les renseignements nécessaires, et je récompenserai avec plaisir la bonne foi avec laquelle vous m'aurez rendu ce que je vous redemande. On sait malheureusement dans Berlin, que c'est mon secrétaire Richier qui a fait ce vol. Je ferai ce que je pourrai pour ne pas perdre le coupable; et je lui pardonnerai môme en faveur de la restitution quej'attends de vous. Ayez la bonté de me faire tenir le paquet par les chariots de poste, et comptez sur ma reconnaissance, étant entièrement à vous *.

Dans la position fausse où il s'était mis sans y son^ ger, nous le voulons bien, Lessing était-il en droit d'attendre une lettre plus polie à la surface, si le fond de la pensée n'en perçait pas moins sous ces ménage*

1. Celte lettre a été reproduite par VÂthenaBum de 1854 , p. 875. H. Stahr ne donne pas de quantième; c'est que sans doute la lettre n'était pas datée. Le recueil français la date du 1*' janvier 1760. C'est là une erreur manifeste, quant à l'année. Cette lettre est de V&DDéellBî.

168 PROFOND RESSENTIMENT DE LËSStNG.

ments. Ce jeune homme qui est aux prises avec les difficultés de la vie, aura entrevu un bénéfice assuré dans la traduction d'un livre qu'allait se disputer l'Europe ; s'il a emporté cet exemplaire, nul doute que ce ne soit pour le traduire. Encore une fois, Voltaire était dans la vraisemblance ; et il se croit si bien dans les mains de Lessing, que, pour l'amener à lui renvoyer l'ouvrage, il va jusqu'à prendre l'engagement de le lui retourner, quand cela se pourra sans léser les intérêts de M. de Francheville. Mais, qui nous assure que Lessing, un instant, n'ait pas eu l'idée de le traduire en allemand et môme en italien? Au moins, est-il difficile d'admettre que Voltaire ait inventé le propos tenu au précepteur des enfants de M. de Schulembourg?Ce n'est pas à un tiers qu'il écrit et à qui il veuille imposer, c'est à Lessing lui-même, et dans une lettre qui ne s'adresse qu'à lui. A nos yeux, comme aux yeux de quiconque voudra envisager les choses sans passion, Lessing pouvait recevoir de celui qu'il avait si sérieusement inquiété des plaintes plus amères; cette lettre, extérieurement polie et bienveillante, mais où la défiance et le soupçon n'étaient que trop apparents, ne lui en inspira pas moins un profond et implacable ressentiment contre l'auteur de la Henriade. Il se mit à griffonner, ab irato^ une épître en latin, qui n'a pas été retrouvée, et dont il disait plus tard à Richier : « Que Voltaire ne Taura certes pas affichée à la fenêtre. » Mais des injures ne changent rien au fond des choses et ne pouvaient qu'aggraver les torts. Ce qui rendra plus excusable un emportement, dont il avoue lui-même J'excès, c'est l'impression fâcheuse que son étourderie,

Page 1