REPRÉSENTATIONS DE D'ARGENTAL
laissé ni convaincre ni fléchir; le passé n'a dcjh donné que trop raison à ses prévisions, et il n'augure pas mieux de l'avenir, malgré tout ce que son inconstant Sitni met en avant pour le rassurer et légitimer une détermination, que Ton a peine à lui pardonner. La lettre qui suit est curieuse, elle fait trop d'honneur à rattachement des deux anges, et elle est trop dans le vrai de la situation pour que Ton n'en reproduise pas les parties les plus caractéristiques.
Vous savez combien votre dëpart m'a affligé ; votre résolution de quitter ce pays-ci, m'a dë^i^espéré; j'ai été touché et piqué au dernier point; mais le dépit n'a pas duré, la douleur seule est restée. Je n'ai pas douté de vos remords ; ils sont venus. Vous avez senti dans toute son étendue le regret d'avoir quitté la patrie la plus aimable, la société la plus douce, et les amis les plus tendres.
...Le roi« malgré ses torts, est encore la seule consolation que vous puissiez trouver dans le pays où vous êtes. Vous êtes entouré d'ennemis, d'envieux, de tracassiers. On se dispute, on s'arrache une faveur, une confiance, que personne ne possède véritablement. Le roi est une coquette qui, pour conserver plusieurs amants, n'en rend aucun heureux. Cette cour orageuse est cependant le seul endroit où vous puissiez vivre; hors delà il n'y a aucun être qui mérite que vous lui parliez. Enfin vous avez fui des ennemis que du moins vous ne voyiez pas, pour en trouver d'autres avec lesquels vous vivez sans cesse. Vous avez cherché la liberté, et vous vous êtes soumis à la contrainte la plus grande. Vous avez cru vous mettre à couvert de l'envie, et vous n'avez fait que vous approcher ^des envieux, et vous exposer à tous leurs traits ^
Et Voltaire ne sentait que trop, au fond, la justesse de ces observations d'un ami, qui ne frappait avec
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 629, 630. JLeUre de d'Argeotal à Voltaire; à Paris, ce 6 août 17S1.
JUGEMENT SÉVÈRE D'UN ÉTRANGER. i79
cette dureté que dans l'espérance d'amener etdehâter son retour. D'Argental met le 'doigt hur la plaie. Toute honte bue, le poëte a raconté ses chagrins et les tracasseries de cotte cour, où tous se disputent la faveur du prince. En France, il y avait la cour et la ville : était-on mécontent de la première, la seconde vous offrait ses compensations. Mais, en Prusse, dans ce sens intelligent et sociable, la vill'3 n'existait pas-, et c'est ce qu'un étranger, une personne qui connaissait son Europe, consti.te également et non moins nettement, dans une lettre datée de Berlin même, en septembre 1752. ((Si les bontés de son maître, mandait le baron Scheffer à madame du Deffand au sujet de Voltaire, ne lui tiennent pas lieu de tout, il me paraît fort à plaindre ; car en vérité, hors le maître, ce paysci ne peut pas retenir quelqu'un qui a connu la bonne compagnie du pays où vous êtes*. »
Madame Denis, dont le séjour en Prusse ne faisait pas les affaires , qui n'entendait pas sortir de France et que toutes les promesses trompeuses de Voltaire avaient exaspérée, décoche, de son côté, desépîtres médiocrement respectueuses, etlui signifie qu'elle renonce absolument (son absence dût-elle se prolonger dix ans) à surveiller ses intérêts à la Comédie française, contre laquelle, du reste, elle avait des griefs personnels. Elle eût voulu le fixer par quelque acquisition, pas trop loin de Paris, notamment en Normandie ; et elle charge Tami Cideville de leur chercher une maison dans son
1, Correspondance complète de madame du Deffand (Pion, 1 866)1 t. I, p. 150. Lettre de Scheffer à madame du Deffand; Beri 26 septembre 1752.