‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 130 sur 342 · DON A NISA · texte numérisé non relu

DON A NISA

séjour dans cette \ille je n'en ai jamais mangé de bonnes. — Je le crois, répliqua Frédéric, mais c'est que vous n'avez jamais voulu les payer. Vous avez eu grand soin de n'acheter que des poulets étiques ; je vous connais ^ » Ne prenons pas trop au sérieux les insinuations d'un serviteur aliéné, dont on avait éventé et dérouté les manœuvres, sans pour cela concevoir une trop grande idée de la rigidité des mœurs de la dame. Le chevalier de Florian nous a laissé d'elle un croquis qui ne pouvait être malveillant, et la présente sous un jour qui n'est rien moins qu'austère.

J'aurais dû vous faire plus tôt, mon cher lecteur, le portrait de Dona Nisa, la sœur de ma tante*. C'était alors une femme de cinquante-cinq ans (en 1765), qui joigfiait à de l'esprit beaucoup de talenset une excessive bonté : elle poussait même cette dernière qualité jusqu'à la faiblesse. On lui reproche d'avoir été galante dans son jeune temps ; je le crois aisément, et cela doit être. Dona Nisa n'est heureuse qu'autant qu'elle est subjuguée; son âme a tellement besoin d'être remplie, qu'elle aimerait plutôt une poupée que de ne rien aimer du tout. Généreuse et noble jusqu'à la profusion, jalouse du mérite des autres femmes, inconstante dans tous ses goûts et oubliant aussi vite les injures que les services s.

C'est bien ainsi que nous nous la figurons par la correspondance de son oncle et les révélations de son entourage. Elle eut plus d'une affection. La façon

t. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 18G0), t. II, p. 117.

2. Madame de Fonlaine avait épousé en secondes noces M. de Florian , Toncle de l'aimable auteur de Gonzalve de Cordoue et (ï Estelle et Némorin,

3. Florian,- La Jeunesse de Florian ou Mémoires d'un jeune Espagnol (Paris, Rcnouard, 1820), p. 24.

i)*ARNAUD AMOUREUX DE MADAME DENIS. 183

dont Marmonlel parle de ses relations avec elle donnerait à penser qu'elle eut au moins un faible pour • lui, bien qu'il ne le dise point. Ce n'est là qu'un soupçon; mais nous savons, par des lettres fort tendres, qu^'elle ne se piquait pas d'être un cœur de roc, et qu'elle ne désespérait, le cas échéant, que jusqu'à un certain point l'homme sensible qui la trouvait adorable. Comme on l'a dit déjà, madame Denis, après la mort de son mari, en 1744, avait quitté Lille et était venue s'établir rue du Bouloi, où elle tint $a maison, reçut les amis de son oncle, qui venait s'y oublier quelquefois, les courts instants de Uberté que lui laissait l'absorbante châtelaine de Cirey. Une telle vie est incompatible avec la fidélité des regrets ; il faut plus de concentration et de solitude à une douleur qui repousse toute consolation. Après avoir sincèrement et suffisamment pleuré son mari, madame Denis avait séché ses larmes, et pris son parti sur un malheur irréparable. Pourquoi eût-elle fermé la porte aux mille distractions qui s'offraient à elle? Un galant se présenta, et on lui sourit, tout en lui déclarant qu'il n'obtiendrait rien. C'était le protégé de l'oncle, c'était d'Arnaud. Le personnage était sentimental; il se prétendait fort amoureux , et on pouvait le croire à toutes les sottises qu'il débitait. Madame Denis avait dû aller passer l'automne de 1747 à Villier, dans sa famille, ce qui avfi^it donné lieu à une petite correspondance qui nous est parvenue. Baculard se meurt d'ennui et d'amour, et il chante son martyr en vers et en prose. <i Revenés donc, lui écrit-il, me rendre la vie que vous m'avés emportée, j'attends mon âme, je ne suis pl^^^

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