BRUITS DE MARIAGE
de Fonienoij Voltaire nous dit qu'il eut son cheval tué sous lui en reformant une brigade ^ Mais la mort de son père lui ayant rais la bride sur le cou, il quitta Tarmée, en 1746, pour se mêler à la vie littéraire. Il était jeune, avait un beau nom; ses extravagances, ses succès de coulisses l'avaient mis à la mode, et il n'est pas étonnant qu'il eût donné dans l'œil de madame Denis, qui le trouvait fort à son goût, quelque mal qu'elle ait dit de lui plus tard. Leur intimité alla assez loin pour rendre vraisemblables des projets de mariage. (( Je ne crois pas que ma nièce épouse le marquis de Chiraenès, écrit Voltaire à Darget, en janvier 1751;
mais tout Paris le dit, et tout peut arriver*. » Plus d'un an après, précisément à l'heure où nous sommes, la question était encore pendante, et le poëte mandait au même Darget : « J'aurais plus besoin d'avoir ma nièce auprès de moi que de la marier au marquis de Cliimènes. Si elle prend ce parti, ce que je ne crois pas, je vais sur le champ demander mademoiselle Tetian en mariage. Nous aurons un apothicaire pour maître d'hôtel, et je lui donnerai de la rhubarbe et du séné pour présent de noces. » Le mariage ne se fit pas pourtant, et madame Denis ne s'exprimera, dans la suite, sur le compte du marquis, que de la façon la plus outrageante.
Si Tacharnement des rivaux et des envieux avait été une des causes déterminantes de la fugue de Voltaire
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol) , t. XII, p. 135. Poëme de Fontenoi,
2. Ibid,, l. LV, p. 538. Lettre de Voltaire à Darget; Berlin, 4 janvier 17 51.
i88 RETOUR DE FAVEUR.
en Plusse, les choses étaient bien changées depuis. Le public avait senti la perte qu'il avait faite et commençait à regretter un coup de tête si fatal à ses plaisirs. Les puissances elles-mêmes s'étaient associées à ce revirement de l'opinion, et ce qui le prouvait mieux que tout le reste, c'est que ce terrible Mahomet^ que le ministre avait dû jadis interrompre, malgré son succès, àlatroisièmereprésentation, avait vuleverl'interdit dont il était frappé. Nous savons que Crébillon avait refusé son approbation. On voulut, cette fois encore, soumettre la pièce à sa révision, mais il répondit assez sensément que les mêmes raisons qui l'avaient empêché de l'approuver, en 1742, subsistaient toujours, et que, d'ailleurs, il ne voyait pas que son attache fût si nécessaire, puisque Mahomet avait été joué trois fois et qu'il avait été retiré sans avoir été ouvertement défendu. On chercha donc un autre censeur à la tragédie, et le choix se porta sur d'Alembert, dont l'approbation, cela va de source, ne se fit pas attendre, a M. d'Argentalet M. l'abbé Chauvelin, nous dit Collé, ont remué ciel et terre pour qu'on la reprît; ils sont plus fanatiques de Voltaire que Seïde ne l'est de Mahomet *...)>
Mahomet reparut, le jeudi 30 septembre, devant
1. Collé, Journal (Parît», 1805), t. I, p. 438, décembre 1751. Aussi nés deux amis dévoués et résolus sont-ils Tobjet des attaques et des plaisanteries les plus plates. Chauvelin, qui n'avait guère plus de trois pieds de haut, est traité de sapajou dans une épigramme attribuée au Roi ; et d'Argental est désigné sousle sobriquet de frère Nicaise dans une sorte d'annonce qui courut tout Paris sans trop le devoir à ce qu'elle avait de spirituel. Clément, Les Cinq années liitéraires ou Nouvelles littéraires des années 1748-1752 (la Haye, 1754), t. 111, p. 204, 205, 206; Paris, 1^' octobre 1751.
REPRISE DE MAHOMET. i80
une chambrée des plus complètes et acclamé avec un enthousiasme réparateur. Ce fut Lekain qui joua le rôle de Seïde. Nous avons assisté à ses commencements à rhôtel de Clermont et chez Voltaire. Quelque temps encore, et en attendant que de plus vastes scènes lui fussent ouvertes, il s'était fait applaudir « en bourgeoisie » selon son expression, et s'était conquis des protecteurs et des preneurs. Il venait de se marier (28 juillet 17S0) avec mademoiselle Sirot qu'il devait, malgré une vocation médiocre, imposer à la comédie six ans après ^ , lorsqu'il obtint un ordre de début pour le 17 septembre dans le rAle de Titus, de la tragédie de Brutus. Lekain avait contre lui les traits les moins avantageux . c( C'est un jeune homme de 23 à 24 ans ^, qui n'est point mal fait, mais dont le visage est hideux, et l'air passablement ignoble , ï> nous dit Collé, qui, du reste, ne lui trouve guère plus de talent que de figure *. Il avait surtout d'énormes sourcils qui lui donnaient une expression sombre et farouche ^ Il fallut à Lekain tout son génie et plus d'une année de lutte et d'efforts, pour faire oublier ou accepter son aspect disgracieux et sans distinction. Collé, tout en lui refusant l'émotion, lui reconnaît d'assez beaux gestes, (( quelque sorte d'intelligence, » et une certaine habileté à varier ses tons. «Mais, je le répète, je
1. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (Pion, 1867), p. 305.
2. Lekain n'avait, en réalité, que vingt ans et demi, étant né le 31 mars 1729.