LETTRE DU PRÉSIDENT HÉNAULT
car c'était le secret de la comédie. « Ou sait assez, dans TEiirope, que j'en suis l'auteur, mais je ne veux pas m'exposer à ce qu'on peut essuyer, en France, de désagréable, quand on dit la vérité.» Quelles que fussent les imperfections d'un texte qu'il corrigera, transformera et complétera incessamment, cette première édition fut enlevée en quelques jours ; et, pour donner une idée du débit du livre, nous ajouterons qu'il en parut huit éditions en moins de huit mois *. Il mandait à Walther, qu'il était bien décidé à ne point envoyer d'exemplaires en France. Cela signifiait sans doute qu'il n'en paraîtrait pas dans le commerce; car il n'était pas homme à se priver du plaisir d'en adresser aux amis qu'il avait à la cour et à la ville. En effet, il en dépêcha àRichelieu, aux deux d'Argenson, à madame du Deffand, et au président Hénault dont il provoquait les observations, l'opinion et les critiques. Nous avons une lettre de ce dernier qui est curieuse, et d'un ami qui se pique avant tout d'indépendance dans ses jugements.
"Voltaire, écrit-il au comte d'Argenson, m*a envoyé son livre en me priant de lui envoyer descritique?, c'est-à-dire des louanges. J'ai beaucoup hésité à lui écrire, parce que je crains de le contre dire, et que d'un autre côté je voudrois bien que son ouvrage fût de façon à être admis dans ce pays-ci, et qu'il l'y ramenât. C'est le plus bel esprit de ce siècle, qui fait honneur à la France, et qui perdra son talent quand il aura cessé d'y habiter; mais c'est un fou, que la jalousie en a banni. Je l'ai entendu toute sa vie déclamer contre le siècle, de ce que l'on
1. Quérard, Bibliographie voUairienne (Didot, 1842), p. 80,n<> 391. Signalons deux Iraduclions allemandes imprimées, l'une à Francfort, l'autre à Leipsick, et qui paraissaient en juin de la même année.