G APPRÉHENSIONS
sieur^ de lui montrer cette lettre, et de rappeler dans son cœur les sentiments de probité que doit avoir un jeune homme qui a fait la fonction de prédicateur; je me persuade qu'il fera celle d'honnête homme. S'il y a quelques frais pour cette édition, il peut m'envoyer le compte; je le communiquerai à mon libraire, et le mieux serait assurément de terminer cette affaire d'une manière qui ne causât de chagrin ni à ce jeune homme ni à moi^D Le rôle de M. Roques était aussi épineux que délicat. Il essaya, toutefois, sur la demande de Voltaire, de ramener La Beaumelle à résipiscence, mais il devait échouer pour plus d'une raison.
L'historien de Louis XIV n'avait pas caché ses inquiétudes ; il les avait même témoignées avec une sorte de candeur dans la lettre précédente, lettre que Roques était autorisé à communiquer à l'auteur de Mes Pensées.
Quoique j'aie passé trente années à m'instruire des faits principaux qui regardent ce règne; quoiqu'on m'ait envoyé en dernier lieu les mémoires les plus instructifs, cependant je pense avoir fait, comme dit BayJe, bien des péchés de commission et d'omission. Tout homme de lettres qui s'intéresse à la vérité et à l'honneur de ce beau siècle doit m'honorer de ses lumières; mais quand on écrira contre moi, en fesant imprimer mon propre ouvrage pour ruiner mon libraire, un tel procédé aura-t-il des approbateurs? Une ancienne édition contrefaite aura-t-elle du crédit parmi les honnêtes gens?...
Ces appréhensions honorent Voltaire, auquel on a bien légèrement et bien injustement contesté le respect de la vérité historique. Voltaire avait beaucoup lu,
ï. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p, 216, 219, 220. Lettre de VoKaire à M, Roque»*, ^ VoV»ÔL«Lm,\^ \'\ ,
CONSCIENCE DE L'HISTOIUBS. ^7
beaucoup fouillé; il avait mieux fait encore, il s'était énqui$ auprès des contemporains, il s'était pénétré de leurs révélât ions et de leurs causeries, et, quand il lui idcnt quelques doutes, il ne néglige rien pour s^éclairer. Trop de gens ne considèrent Y Histoire de Charles XII que comme un modèle de récit, un roman d^un intérêt saisissant mais sans importance, sans valeur historique. L*on a pourtant les témoignages de Tenquêtelâ plus opiniâtre, et la Bibliothèque impériale possède tout un dossier de questions des plus curieux, relatif à la vie du héros suédoise L^intimité du po^te avec les plus grands personnages du grand règne ne pouvait manquer de lui donner la vraie note, sans détriment de ces mille petits faits qui ne se trouvent dans nulle histoire, très-signi&catifs cependant aux yeux de qui sait voir. Les conversations, les commérages des Caumartin (car les uns et les autres étaient également précieux à entendre) lui valurent plus que tous les livres du monde, et il sut en tirer le meilleur profit. Disons- en autant de ses rapports avec le maréchal de
1. Bibliothèque impériale. MaDQScritsF. R. 9732. Recueil : Svbde^ Pologne et Turquie. « Il y a telle scèue, nous dit Tauleur d'un tra- Tail remarquable sur celle question même , pour laquelle il a été inslruil de première main. C*esl , par exemple, la duchesse de Mariborough qui lui a raconté les détails de l'entrevue entre le célèbre général anglais et le roi de Suède, et ces détails sont entièrement conformes à ce que nous donnent les dépêches du duc lui-même, qu'on peut lire dans sa correspondance, publiée par sir George Murray, à Londres en 1845. C'est grâce à des inrormations si directes que Voltaire a Tait de cette curieuse scène une courte mais Tive peinture, que les écriTains modernes ont ensuite copiée. » Revue des Deux» Mondes (15 noTembre 1869), t. LXXXIV, p. 378.1e Charles III de Voltaire et le Charles III de V histoire , par A. Geffroy.