‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 213 sur 342 · TÊTE-À-TÊTE · texte numérisé non relu

TÊTE-À-TÊTE

m'offrir cette place... Voltaire vient encore pour cela d'écrire à madame Denis*. » Si Voltaire écrivait à sa nièce pour presser d'Alembert de se rendre aux vœux du Salomon du Nord, c'est qu'il ne songeait pas à succéder à Maupertuis ; et c'est ailleurs encore qu'il faut chercher la cause originelle d'une inimitié dont les éclats devaient retentir d'un pôle à l'autre. Thiébault aussi a sa version et raconte avec détail un petit incident que nous citerons d'après lui, bien que nous soyons fort éloigné d'en garantir l'authenticité.

Ce qui amena, au moins en apparence^ la première scission entre eux deux, fut un propos déplacé de la part du président, et que Voltaire repoussa durement. Tous deux revenaient de Sans-Souci à Potsdam, vers une heure et demie après minuit, dans un des carrosses du roi, lorsque Maupertuis dit d'un air de jubilation : « Il faut avouer qu'aujourd'hui la soirée a été charmante. — Je n'en ai jamais vu de si sotte, » répliqua Voltaire. Pour bien entendre le propos et la réplique, il faut se rappeler que M. de Voltaire avait habituellement un esprit si heureux et si brillant, qu'il écrasait tous les autres convives; il n'y avait que Frédéric qui pût lutter avec quelque succès • mais cet homme extraordinaire avait de temps en temps de^ jours où, soit par indisposition, soit pour quelque autre cause, il n'était que taciturne, froid et presque nul «. Maupertuis, au contraire, qui, en général, avait beaucoup moins d'esprit que Voltaire, en avait tous les jours également, et même assez pour

1. h* Memheri y OEuvres complètes (BQ]iïï)j t. V, p. 27, 28, Lettre de d'Alembertà madame du DelTand; Paris, 4 décembre 1752.

2. Voilà ce que nous ne pouvons admettre. Ce que Ton a toujours admiré chez Voltaire c'est, malgré ses souffrances très-réelles, cet esprit toujours alerte, toujours dispos, toujours apte au travail comme aux joutes de la couversation. 11 a pu dire de lui-même, sans se surfaire, dans son discours sur la Nature de l'homme (VI» discours) :

Dans un corps languissant, de cent maux attaqué , Gardant un esprit libre à l'étude appliqué...

LES VRAIES CAUSES DE LEUR RUPTURE. 3i3

plaire lorsque Voltaire ne se montrait pas» Or, au souper d'où ils sortaient^ Voltaire avait ëtë dans ses humeurs nébuleuses, et Maupertuis avait brille ; ce qui montre que son propos n'était qu'une jactance puérile que Voltaire avait pu prendre pour un sarcasme et une injure. Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis celle soirée, ils ne se sont ménagés ni rapprochés ^ .

Cette rupture n'eut pas une cause, elle en eut mille. Chaque jour, chaque minute en enfantait une, futile, ténue comme un fil, mais qui venait grossir le faisceau des griefs. Les circonstances, les événements purent y aider et la précipiter ; mais la cause première et trop suffisante était dans le caractère altier, l'orgueil intraitable de tous les deux. Maupertuis s'était montré sans pitié pour Cassini ; il connaîtra à son tour les humiliations de la défaite. L'histoire de ces débats a quelque chose de profondériient attristant. Si la comédie s*y mêle, une comédie d'un genre unique, à laquelle les mémoires seuls de Beaumarchais peuvent être assimilés, tout cela se clôt moins gaiement à coup sûr et par un dénouement où le vainqueur lui-même est atteint. Mais, quelque répugnance que nous en ayons, il nous faut poursuivre et entrer dans le détail des péripéties du plus fameux comme du plus sanglant des combats que l'auteur de la Henriade eut à livrer, durant sa très-longue et très-orageuse existence.

Le mathématicien allemand Samuel Kœnig^ nous est connu. Maupertuis l'avait donné à madame du

1 . bieudonné ThiébauUi Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 1860), t. Iî,p. 340.

2. On veut qu'il soit né à Berne. Il naquit en réalité à Boedingen, dans le comté d'insenbourg.

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