‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 225 sur 342 · LE LINGE SALE A BLANCHIR · texte numérisé non relu

LE LINGE SALE A BLANCHIR

« Ne se lassera-t-il point de m'envoyer son linge sale à <c blanchir? » II tient cet étrange discours à Toreille de dix ou douze personnes, en leur recommandant bien à toutes le secret. Enfin je crois m'apercevoîr que le roi a été à la fin dans la confidence ^.. »

Si Taccusation est fondée, Maupertuis jouait là le plus méchant rôle. Mais encore, était-ce de sa part diffamation ou invention pure? Franchement, cette saillie est trop dans rhumeur et dans l'esprit de Voltaire pour qu'elle lui ait été prêtée. Quoi qu'il dise et se récrie, on ne le calomnie pas. On brode, on amplifie tout au plus ; quant au fond, il lui appartient bien, et ce sera le corrollaire de Yécorce <t orange. Il reviendra plus d'une fois sur cette prétendue perfidie de l'illuS" tre président : « Maupertuis eut soin de répandre à la cour, qu'un jour le général Manstein étant dans la chambre de Voltaire, où celui-ci mettait en français les Mémoires sur la Russie, composés par cet officier, le roi lui envoya une pièce de vers de sa façon à examiner, et que Voltaire dit à Manstein : a Mon ami, à a une autre fois. Voilà le roi qui m'envoie son linge a sale à blanchir; je blanchirai le vôtre ensuite^. » Depuis longtemps, l'on se nuisait le plus qu'on pouvait, n'y épargnant pas sa peine, et saisissant la moindre occasion qui s'offrait. Voltaire prétend aussi que Mau-

1. Voltaire, OEnvres complètes (Beuchol), t. LVÏ, p. 131, 132. Lettre de Voltaire h madame Denis; à Potsdam, le 24 juillet 1752.

2. Ibid., t. XLVIII, p. 353, 354. Commentaire liistorique, 1. LVlll, p. 49. Lettre de Voltaire à Formey; au château de Toui^ nay, 3 mars 1759. — L'abbé Denina, La Prusse liuéraire sous Frédéric II (Berlin, 1790), t. Il, p. 454. — Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 44.

AUTRES PROPOS. 33i

pertuis, lors de la mort de La Mettrie, lui avait fait dir que la charge d'athée du roi était vacante, ce Cette calomnie ne réussit pas; mais il ajouta ensuite que je trouvais les vers du roi mauvais, et cela réussit '. » Ce qui ressort de ces accusations plus ou moins sérieuses, c'est qu'on se haïssait, c'est que l'on voulait se faire le plus de mal qu'on pourrait, c'est que tous les moyens paraissaient bons pour préparer et hâter la perte d'un rival. Il ne faut pas chercher à expliquer autrement l'intervention de Voltaire dans les affaires d'un homme contre lequel il eût dû conserver, ce semble, quelque levain, non pas qu'il eût eu personnellement à se plaindre de lui, mais pour ses procédés peu louables à l'égard de madame du Châtelet. Disons, toutefois, qu'avant les mauvais offices réciproques entre le président et l'auteur de la Henriade^ le poëte avait reçu Kœnig en ami à son arrivée à Berlin, (septembre 1750); et nous lui avons vu, on se le rappelle, faire passer à lui et à Formey des billets pour la représentation au château de Rome sauvée. Si, à certaines rumeurs sourdes, à l'empressement qu'on mettait à répandre les petits lardons publiés daus les feuilles de Leipzig et de Hambourg, Maupertuis avait été à même de se convaincre qu'il avait plus d'un envieux et d'un ennemi, il avait pu sans trop d'efforts affronter avec un flegme dédaigneux des attaques qui ne s'élevaient point jusqu'à son olympe. Mais il est arraché à cette sérénité, plus apparente que

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), l. XL, p. 89, Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même.

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