ÉTAT DÉPLORABLE DU PRÉSIDENT
lustre président était, en effet, dans le plus triste état. Ces assauts, auxquels rien ne l'avait préparé, l'avaient comme atterré. Frédéric en eut pitié. Il chercha à relever cette âme abattue du mieux qu'il pût : c'était l'orgueil qui avait été atteint, c'était l'orgueil qu'il fallait soulager et consoler, qu'il fallait guérir; et il s'y emploie avec toute l'onction d'une affection véritable. « Ah! mon cher Maupertuis, lui disait-il dans une lettre antérieure (à la date du 18 octobre), où en sont réduits les gens de lettres s'ils ne peuvent descendre tranquilement dans leur fausse sans essuyer, tout malades qu'ils sont, les cris de l'envie et de la haine? » Voltaire s'était bien gardé de mettre son attache à la Réponse (F un académicien de Berlin; mais l'incertitude ne dura guère, et bientôt nul n'ignora de quelle part elle venait, et Frédéric moins que personne. Piqué au jeu, enchanté peut-être, sous le voile de l'anonyme, de dire ses vérités, et de dures, à cet hôte remuant, l'auteur de VAnti-Machiavel^ en réponse à l'écrit anonyme, se préparait à lancer une Lettre d'un
deux gros volumes de leltres autographes de Frédéric à Maupertuis, de 1740 à 1755, où l'on rencontre tout ce que M. Preusg regrette de ne pas trouver, et qu'il ne Taut pas confond ro avec les lettres altérées, falsifiées par La Beaumelle, qui ont été jointes à la Vie de Maupertuis, Ce recueil est la propriété du savant et brillant auteur des Coti* series d'un curieux , qui a bien voulu les mettre à notre disposilion et nous y laisser puiser avec la même libéralité qu'il l'avait déjà fait pour les lettres inédites de madame du Chàtelet à Saint- Lambert. Disons, toutefois, que La Beaumelle a enchâssé un certain nombre de lettres de ce recueil dans la Vie de Maupertuis^ même sans trop y toucher, mais sans se soucier des dates, qui ont pourtant ici une importance capitale. Le fragment que nous venons de citer est dans ce cas.
340 UN PARTI 6ÉNÉREUI.
académicien de Bei^lin à un académicien de Paris^ qui ne devait pas médiocrement surprendre celui auquel elle s'adressait.
J'ai attendu, ëcrivail-il le 7 novembre, à Maupertuis, jusqu*ici dans le silence pour voir ce que feroit votre académie et s'il ne se trouveroit personne qui répondroit ^ux libelles qu'on a fait imprimer contre vous; mais côme tout le monde est demeuré muet, j'ai ëllevé la voix et je n*ai pas voulu qu'il soit dit qu'un home de mérite fût affronté impunément. Je crois qu'on auroit pu répondre mieux que je ne le faits, et qu'il y auroit beaucoup de choses à dire qui me sontéchapées ; cependant j'ai crû que les sentimens que je fais paroltre pour vous ne vous seroient peut-être pas désagréables. Je vous envoie mon manuscrit, on l'imprime actuellement. Si je suis impuissant à vous rendre la santé, du moins ai-je assez de pénétration pour connoitre votre mérite et de le défandre au défaux de quelqu'un qui fit mieux que moy ^
L'impression était terminée le il, et le prince prévenait tout aussitôt Maupertuis qu'il avait fait dire au libraire d'envoyer des exemplaires en Hollande, en France, dans l'Empire et partout, « affin qu'on ne croye pas que les gens vertueux attaquez demeurent sans défenseurs^. »
1 . Cabinet de M. Feuillet de Conches, Lettres originales du Grand Frédéric à Maupertuis, t. 1, n» 69 ; du 7 novembre 1762.
2. Ibid.t l. 1, no 70; Il novembre 1752. — Reproduite par La Beaumelle dans la Vie de Maupertuis^ mais sans date, «p. 172.
TIII
DIATRIBE DU DOCTEUR AKAKIA. — BRÛLÉE PAR LA MAIN DU BOURREAU. — DISGRACE DE VOLTAIRE.
Celte réponse de Frédéric n'est pas un chef-d'œuvre. Elle est emphatique, elle manque de cette concision qu*il avait dans Tesprit et qui se rencontre dans tout ce qu'il écrit; et c'était avec une tout autre plume qu'il fallait entrer en lutte avec un tel adversaire.
Il faul, s*ëcrio l'auguste anonyme, qu'il soit clair aux yeux de toutes les nations qu'il n'y a point parmi nous de fils assez dénaturé pour lever le bras contre son père, ni d'académiciens assez vils pour se rendre l'organe mercenaire des fureurs d'un envieux. Non, monsieur, nous rendons tous à notre président le tribut d'admiration qu'on doit à sa science et à son caractère; nous osons môme nous l'approprier, nous le revendiquons à la France. Il jouit chez nous pendant sa vie de la gloire qu'Homère eut longtemps après sa mort : les villes de Berlin et de Saint- Malo se disputent la quelle des deux est sa véritable patrie ; nous regardons son mérite comme le nôtre, sa science comme donnant la plus grande splendeur à notre académie, ses travaux comme des ouvrages dont toute l'utilité nous revient, sa réputation comme celle du corps, et son caractère comme le modèle de celui d'un honnête homme et d'un véritable philosophe.
Maupertuis assimilé à Homère; Berlin et Saint- Malo faisant pour le premier ce que firent jadis pour le