‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 290 sur 342 · VOLTAIRE DÉFEND KOENIG · texte numérisé non relu

VOLTAIRE DÉFEND KOENIG

pas fait difficulté de publier et la rectification et Tépître dont on l'avait escortée. La note finissait, dans lé recueil d'Amsterdam, par une remarque dont le but trop visible, n'était pas précisément d'assurer la concorde et l'union dans le camp ennemi. « On sait ici que le roi ne parle des critiques de M. Komig^ contre ses ouvrages» que parce que M. de Voltaire dans sa lettre, à laquelle celle-ci sert de réponse, avertissoit le roi que M. Kœriig vouloit écrire contre les ouvrages de Sa Majesté*. » On nous semble avancer là un fait peu exact, et que dément la correspondance du poète ; car nous ne connaissons pas de lettre où il mette en garde le prince contre les intentions hostiles du professeur de la Haye. Ces intentions, Frédéric pouvait y croire ; il en avait parlé même à Voltaire , qui sur-le-champ avait répondu : « Je suis ami de Kœnig, il est vrai ; mais assurément, je suis plus attaché à Votre Majesté qu'à lui ; et, s'il était capable de manquer le moins du monde à ce qu'il vous doit, je romprais pour jamais avec lui ^. » Voilà qui est bien différent; Voltaire, nonseulement n'a pu dire que Kœnig se disposait à écrire contre Sa Majesté, mais encore il repousse de toutes ses forces de pareilles calomnies. Le roi n'en démordra point ; et malgré les protestations de l'auteur de Henriade, il fera allusion à ce prétendu complot, dans cette lettre du 16 mars qu'il tenait à faire lire à toute l'Europe. Voltaire, quelle que fût au fond sa con-

1. Gazette de Hollande^ du 17 avril 1752 (qoXXXI), Extrait d'une lettre de Berlin.

2. Volbirr, OEuvres complètes (Beuchol), t. LVI, p. 289. Lullre de Voltaire à Frédéric: à Berlin, au Belvédère, le 12 mars 1753.

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victioo, ne parait pas ae douter que* le eoap iaA directement du roi. Sous rimpression de aurprisa el d'indignation qu'a dû lui cauger une noirceur de cette nature, il écrit au Salomon du Nord uoe é|dtR des plus respectueuses, comme s'il eût été toiqoon à Berlin ou à Potsdam. « Sire, ce que j'ai vu dausks gazettes est-il croyable ? On abuse du nom de Yotre Majesté pour empoisonner les derniers jours d'une vie que je vous ai consacrée. Quoi I on m'accuse d*«Toir avancé que Eœnig écrivait contre yos ouvrages? Ahl sire, il en est aussi incapable que moi '...]» Cette lettre on s'attend qu'il la fera insérer dans les feuilles mèom d'où était partie l'attaque ; c'était son droit, peut-être môme son devoir. 11 n'en fit rien ; il se contenta de l'adressera la margrave de Bayreuth, aux bons soins de laquelle il s'en remettait pour la faire parvenir au roi. Mais quand elle venait aux mains du terrible philosophe de Sans-Souci , qu'elle eût peut-âtre apaisé, depuis quelques jours déjà courait sur la route de Leipzig une épltre où le fiel et l'invective affluaient. Frédéric était persuadé que Voltaire avait les plus mauvais desseins : on avait vendu dans Berlin la ZMfense de Maupet^tuis^ les Éloges de Jordan et de La Meltrie, auxquels avait été ajouté un quatrain de ses vers parodiés, et il croyait avoir les meilleures raisons de ne pas douter que le trait ne partit de son ancien chambellan. La même accusation est répétée, deux

1. Voltaire, OSwrêi complétée (Beuohot), t. LVl» p. 2^9. Lettre de Voltaire à Frédéric. Cette lettre, qui ne put être écrite avaoU 90 avril, dut donc l'être de la cour de Gotha , où noua allons voir e poël» s'arrêter près d'un mois.

J>ÂBOflDSll£N'r DE BILS* 4i9

tDO» plu9 tard) dans une ietire écrile par Tabbé de Prades à madame Denis, maïs qu'avait dictée Frédéric '. Tout cela explique le peu de mesure, disons mieux, ]a violence de cette sorte de factum, resté inédit jusqu'à ces derniers temps, et publié pour la première fois dans la Vie de A(auperlui$^ de La Beaumelle. Mais nous avons trouvé ce curieux document ailleurs encore , et nous allons en reproduire les parties les plus saillantes, non sur la copie que nous en donne routeur des Mémoires de madame de Maintenons mais sur celle du duc de Luynes, qui offre quelques différences, moins considérables toutefois qu'on pouvait s'y attendre.

J*ëloiâ informé, comme vous écrivîtes à Polsdam, que votre dessein étoit d'aller à Leipzig pour faire imprimer de nouvelles injures contre le genre humain; mais comme je suis un grand admirateur de votre adresse, je voulus me donner le spectacle de vos artifices, et je m'amusai de vous voir débiter avec gravité la nécessité de votre voyage'fabuleux aux eaux de Plombières. En vérité^ nos médecins se sont avisés bien tard de les recomn^ander à leurs malades; je plains le chirurgien du roi de France' et votre nièce qui vous attendent vainement à ces bains fameux; je ne doute pas que vous ne soyez rétabli; il y a apparence que les imprimeurs de cette ville vous ont purgé d'une surabondance de ûel... Je ne sais si vous regrettez Potsdam ou si vous ne le regrettez pas, mais si j'en dois juger par l*impatience que vous avez marquée d'en sortir, je devrois croire que vous aviez de bonnes raisons pour vous en éloigner. Je ne veux point les examiner, et j'en appelle à votre conscience, si vous en avez une. J'ai vu la lettre que Maupertuis vous a

1 . OEuvres de Frédéric te Grand (BerUn, Preuss.). t. XXII, p. 21 2 . LeUrc de Tabbé dePrades à madame Denis; 18 juin 1753.

2. C'est de Bajieu, le chirurgien- major de la garde eu roi de France, que Frédéric entend parler.

420 PREMIEIl MINISTRE DE BORGIA.

ë.!rite, et je vous avoue que votre lettre m'a fait admirer h subtilité et l'adresse de votre esprit. Oh! l'homme éloqoeDl! Maupertuis dit qu'il saura vous trouver si vous continuel à publier des libelles contre lui, et vous, le Cicëron de votre siècle^ quoique vous ne soyez ni consul, ni père de la patrie, vous vous plaignez à tout le monde que Maupertuis veut vous assassiner. Avouez-m&i que vous ëiiez né pour devenir le premier ministre de César Borgia. Vous faites déposer sa lettre à Leipzig, tronquée apparemment , devant les magistrats de la ville. Que Machiavel auroit applaudi à ces stratagèmes! Yavez-vous aussi déposé les libelles que vous avez faits contre lui? Jusqu'à présent vous aviez été brouillé avec la justice, mais par une adresse singulière vous trouvez moypn de vous la rendre utile; c'est ce qui s'appelle faire servir ses ennemis à ses desseins^..

On voit tout ce qui préoccupe et irrite Frédéric. Ce départ pour Plombières n'était qu'un prétexte , dont il n'a pas été dupe. Il a lu dans le jeu de cet homme si lin, de cet expert en fraudes et en artifices, et ça n'a pas été pour lui un mince divertissement que ces efforts moins heureux que ne le pensait leur auteur pour lui donner le change et lui faire croire à cette fable grossière. Pour Frédéric, tout est là; e'est le seul tort, le seul méfait qu'il ne se sent pas d'humeur à pardonner; et c'est aussi le secret de toute celle amertume, de tout ce fiel débordant. A part l'acrimonie, à part le ton qui est étrange, il y a dans cette lettre des révélations piquantes. Ces menaces de Maupertuis, Voltaire s'en était-il réellement alarmé ? avait-il pu craindre d'être relancé par le belUqueux président

1. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Ledoyen, 1856), p. 186 à 188. — Duc de Luynes, Mémoires^ t. XU, p. 466, 467. Copie de la lettre du roi de Prusse à Voltaire; du 19 avril 1753. Communiquée à M. de Miri'poix par ordre du roi.

TDLTÂI&£ ATALT-IL £C FfiVft? 4:^1

armé de toutes pièces? El cette plaiote> qui pi>urnous est la plaisanterie à sa dernière puissance^ n'avait^Ue été, au point de départ, en un premier moment d^émoi» qu'une mesure conservatrice tendant à se prémunir contre les atteintes d'un tel adversaire? A coup sùr> cet effroi ne fut pas durable, et Yoltaiœ, eatbastiUé dans sa faiblesse et ses infirmités , ne tardait pas à se dire qu*il était invulnérable et que Maupertuis u'avtiil réussi par ses rodomontades qu'à fournir à sa verve une occasion de plus de le bafouer à toute outrance. Mais, si fugitive qu'eût été cette panique, elle ne sei*ait pas Tincidentle moins piquant de celte comédie qui lit rire nos aïeux à se tordre, et qui est restée la bouffoimorio la plus réjouissante qui soit au monde. Quant au rui^ quant à Maupertuis , ils avaient pris la démarche au sérieux. Ce dernier s'était décidé à imprimer sa fameuse lettre, et telles étaient les raisons qu'il eu faisait donner : « On se trouve obligé de publier cette lettre (qui, selon le cours ordinaire des choses, auroit di^i demeurer secrète) parce que M. de Voltaire en a fait courir des morceaux tronqués et altérés. M. de Voltaire a écrit qu'il avoit déposé cette lettre entre lus mains des magistrats de Leipzig. On doit être surpris que, dans cette affaire, ce poôle ait osé s'adresser aux magistrats, dont la présence doit être toujours redoutable aux faiseurs de libelles*. » Ainsi, celte dénonciation de Voltaire, cet appui qu'il sollicite, n'étaient pas et badinage et facétie, et le roi de Prusse était

1. Vreu&Sf Friedrich derCrossmit scinen Vordwondlen und Fremt' d^R (Berlin, 1838), p. 398. De Berlin, le 3 avril. Au bai do 80 trouvait le visa et Tapprobalion de Frédéric.

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424 VOLTAIRE A OOTHA.

posé le pied dans Tauberge des Hallebardes, qu*il recevait im message du duc et de la duchesse de Saxe- Gotha, qui le pressaient d'occuper un appartement au château où il demeura trente-trois jours, choyé, fêté, adulé, lisant sa Pucelle à toutes ces oreilles éveillées et médiocrement prudes, qu'elle ravissait sans le plus léger mélange d'embarras*. Aussi Voltaire, reconnaissant pour lui et pour cet étrange monde deik)D imagination, écrivait-il à madame de Buchwald, grande maîtresse de Gotha : « Quels jours j'ai passés auprès de vous, madame! et je vous ai envié cette certitude où vous êtes de vivre toujours auprès de madame la duchesse ! Dunois, Chandos, La Trimouille et le père Grisbourdon auraient tout quitté pour une cour telle que Gotha*. » La princesse Louise-Dorothée de Saxe- Meinungen était une des femmes les plus charmantes et les plus éclairées de son temps, la plus douce, la plus sage, la plus égale « et qui, Dieu merci, ne faisait

Tannonce dans un billet à M. de la Touche, à la da(e du 18. « Je pars de Leipzick en ce moment, et je seray à ses ordres fouUe ma vie. » Foisset, Voltaire et le président de Brosses (Didier, 1 858), Supplément à la correspondance de Voltaire avec Frédéric, p. 34.

1. La Gazette de Leipzig (Leipziger Zeilungen), du 3 mai, insérait les lignes suivantes, dépêchées de Gotha, à la date du 30 avril : « M. de Voltaire, qui étoit en chemin pour se rendre aux eaux de Plombières, étant arrivé ici, s'y est trouvé si mal, que le duc, notre souverain, Ta fait transporter dans le château, et a chargé son premier médecin d'avoir soin de lui, d^iulant plus que sa maladie paraît dangereuse. » Rien de tout cela n'était sérieux, et il est fort à supposer que cette note venait de Voltaire, qui tenait à ce qu*on le crût à l'agonie.

2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 306. Lettre de Voltaire à madame de Buchwald; à Warbern, près de Cassel, 28 mai 1753.

PROTESTATION DB KÛENIG. 423

M. Kœnig aïant lu, avec beaucoup d'ëtonnement, Veœtrait d'une lettre de BerHuy que plusieurs gazettes de ce paï^ on4 publié, et dans lequel il est fait mention de lui, a jugé nécessaire d'avertir le public qu'il connoît trop le respect que tout particulier doit aux grands princes, pour avoir pu s'oublier à un tel point que de former le projet insolent d'attaquer les écrits de S. M. le roi de Prisse. Il proteste que j'amais l'idée ne lui en est veniie, et il ne croit pas que jamais il lui soit échappé un seul mot qui puisse justifier pareille imputation. Il déclare que les écrits de ce grand prince sont sacrés pour lui; qu'il n'a jamais eu l'audace d'y porter les yeux pour en faire l'objet de sa critique et de ses traits, et que, quand môme il y auroit trouvé quelque chose qui lui fit de la peine, il auroit toujours mis respectueusement le doigt sur la bouche; trèspersuadé, que le tems, la vérité, ainsi que l'amour de la jus« tice, qui est propre aux grands hommes, plaideront mieux sa cause que tous les écrits qu'il pourroit composer dans cette intention. U déclare aussi n'avoir aucune part aux écrits ano« nymes qui peuvent avoir paru à l'occasion de la dispute littéraire qu'il a avec le président de l'Académie royale des sciences de Berlin, et il espère, que le public aura la justice de ne lui en point imputer le contenu. V Appel au public^ et la Défmêû de cet Appel sont jusqu'à présent les deux seuls écrits qu'il ait publiés relativement à cette dispute i.

Les vingt-deux ou vingt-trois jours que Voltaire habita Leipzig furent employés à arranger ses papiers et ses livres qu'il chargea un négociant d'expédier pour Strasbourg, à corriger ses épreuves, rendre visite aux professeurs de la célèbre Université, et à écrire lettres sur lettres à ses amis de Paris. Il dut partir le 18 ayriP, et se dirigea vers Gotha, A peine avait-il

1. Gaxêttê d'Utreekt, du mardi S4 avril 1753 (n« XXXUI). De Haye, le 22 avril.

2. Colllni ne donne pas Tëpoque fixe de leur départ de Lelpzigr« Il n'y a pas d'ailleurs trop à compter sur son exactitude. 11 est probable pourtant qu'ils s'éloignèrent de cette ville , MMftBl|^AVt«k

4ie CHAKGRMBNT D'ITIIIÉIUIRB*

loin en loin et comme à n^ret les qualités brillasta de riiistorien de Charles XII et de Louis XIY.

Voltaire preDait congé le 25 mai, se dirigeant ym Strasbourg par Frdncfort-sur*le-MeiD. U a^ait en on instant, nous le saTons, Tidée d'aller à Bayreutb, ma» il 8*était refroidi sur ce projet. Il était redevenu son maître, il a^ait réussi à échapper à un hôte dofitfl n'était pas facile de se séparer; se rendre à Bayreuth, n'était-ce pas, pour ainsi dire, se livrer à lui de noiH veau et rentrer ou retomber en son pouvoir? Si ce ne fot pas là le motif de son changement d'itinéraire, le hasard lui tint lieu de prévision^ car, quelque répugnance qu'en eût ressenti la pauvre margrave, elle n'eût pu empêcher les recherches peu obligeantes qui attendaient infailliblement celui-ci à Bayreuth. Mais, sans enlever encore toute espérance. Voltaire avait déji laissé entrevoir ses hésitations sur la marche qu'il devait suivre. « J'ai vu aujourd'hui une lettre de Voltaire, écrit Wilhelmine à son frère, le 24 avril. Il va à Crotha, où sa nièce va le trouver. Je doute qu'il vienne ici. Il mande cependant qu*il écrira encore de Gotha. Je suppose que peut-être il a dessein de s'établir ici avec . sa nièce, ce que je tâcherai d'éluder. Les lettres qu'il a écrites à ses amis ici ^ (qui sont écrites sans défiance, et qu'on ne m'a montrées qu'après de fortes instances} sont fort respectueuses sur votre sujet. U vous donne le juste titre de grand homme. 11 se plaint de la préférence que vous avez donnée à Maupertuis et de la

1. Le marquis de Montperni , chambellan de la margraTa, praba» blement; car le marquis d'Adliémar n'était pas enoore à Bajrfiiiilh «è 9» raitendaii de Jour en Jonr. Supervllle peat-dira «inkm«*

WARBBN. 427

prévention que vous avez contre lui. Il raille fort piquamment sur te sujet de ce dernier, et je vous avoue, mon cher frère, que je n'ai pu m'empécher de rire en lisant Tarticle, car il est tourné si comiquement qu^on ne saurait garder son sérieux ^ > On sent là tout le faible de la margrave pour ce poète selon son cœur, qu'elle n*eût pas sacrifié à Maupertuis, et dont elle s'ef^ forcera, quoique avec une excessive réserve, d'atténuer les torts. Mais, en lui manquant de parole, Yoltaire la tirait de peine, quelque plaisir qu'elle eût eu à le recevoir ; et elle se trouvait réduite à souhaiter un changement de direction qui sauverait, à elle comme à lui, des désagréments inévitables. Il est vrai que Fauteur àe Mahomet ne devait y gagner d'aucune sorte, car nulle des violences et des brutalités de Francfort ne se fût produite à Bayreuth.

Le 26 mai, vers le soir, Voltaire arrivait à Cassel. Le Landgrave, qui était alors à Warbem, le fit prier à son tour par le prince héréditaire de venir le voir, et le lendemain, à midi, l'illustre voyageur se rendit près de Guillaume VIII qui, les deux jours qu'il passa au château, ne le quitta pas un instant, ainsi que son fils, celui que Voltaire, dans la suite, ne désignera que sous Tappellation flatteuse du jtiste et bienfaûafit landgrave de Hesse. Durant cela, le poôte apprenait avec un certain étonnemènt que Pollnitz se trouvait, comme lui, dans cette capitale. Il le rencontra même; mais à

I, OEuvreê de Frédéric tê Grand (Berlin, PreoM.), t. XXVII, p. 229. Lettre de la margrave de Bayreuth à Frédérie; It 94 avril 1753. La lettre de Voltaire à laquelle il est fait allnsion ne figure pat parmi eellei qu'on a publiées en 1865, du poêle & la margraTè*

42» POLLNITZ A CASSEL.

peine échangèrenfc-ils quelques phrases. Cette circonstance, tout insignifiante qu'elle dût paratti^e/ne laissa pas de frapper fauteur de la Henriade qui, plusieurs fois, dit entre ses dents : <x Que fait donc PoUnitz àCassel?» En eift»t, lorsque Voltaire s'éloigna dePotsdam,le baron était près de Frédéric, qu'on ne quittait pas sans un congé toujours donné, on le sait de reste, am humeur. Était-ce donc le roi qui l'envoyait à Cassel,et alors dans quel hut l'y avait-il dépêché? L'abbé Duvernet hasarde, à cet égard, une anecdote qui, pour être acceptée, aurait besoin de s'appuyer sur quelque chose de plus solide qu'une simple assertion. II raconte qu'à son retour de Silésie, le roi, se trouvant avec le baron et l'abbé de Prades, se prit à dire avec une sensible amertume qui tenait de la peur et du regret, que Voltaire, désormais hors d'atteinte à Leipzig, était homme à l'accabler de libelles et à le diffamer de cent façons; et il paraissait visiblement affecté de cette idée. PoUnitz se serait alors écrié : <( Sire, ordonnez, et je vais le poignarder au sortir de cette ville. » Cette histoire, qui semble renouvelée de Henri II et de Thomas Becket, fort heureusement a un dénoûment tout autre. L'indignation de ses deux interlocuteurs prouva au baron qu'il avait fait fausse route, et, à la manière dont la proposition fut reçue, il dut voir qu'il n'y avait pas lieu d'insister. Duvernet déclare tenir l'anecdote d'un homme qui la tenait de l'abbé de Prades, alors captif à Magdebourg.

Cela est tout simplement absurde. PoUnitz, très-roué, très-délié courtisan, vieiUi d'aiUeurs dans l'intimité de Frédéric, savait bien que de pareUles offres ne pouvaient

DAKS QUEL BUT. 4i9

faire fortune. Ce qui nVst pas douteux, c>st la préoccupation tenace du philosophe de Sans-Souci à regard de Voltaire; c'est sa volonté de se faire rendre, avec les insignes de chambellan, la croix du Mérite^ le contrat de ses pensions et le volume de poésies que Tauteur de Mérope emportait avec lui. Polinitx partit-il de Potsdam chargé de la mission secrète de surveiller son ancien confrère et de rendre bon compte de ses démarches à leur commun maître? Ce qui ôterait de la vraisemblance à une supposition de cette nature, ce n'est pas la moralité du personnage qui passait dans Berlin pour Tespion de Frédéric, et qui, malheureusement, avait tout fait pour mériter sa réputation *. Mais alors, pourquoi Pollnitz n'eût-il pas poussé jusqu'à Francfort, quand ce n'eût été que pour venir en aide à de braves gens auxquels ses lumières eussent été d'un grand secours ''î

S'il faut en croire Voltaire, Pollnitz n'eût pas été le seul habitant de Berlin qui se fût égaré sous ces latitudes, u J'ai appris, en passant par Cassel, écrit-il à d'Argental, que Maupertuis y avait séjourné quatre jours, sous le nom de MoreP, et qu'il y avait fait

t. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), 1. 1, p. 162, 153. — Journal de l'Institut historique (ni* année, août 1836), 1. V, p. 29. Tableau de la cour de Berlin. (Addition du chevalier de ia Touciie.)

2. Le but avoué de l'absence du baron était des plus innocents, a Le chambellan baron de Pollnitz, écrivait-on de Berlin à la date du premier mai , a obtenu la permission d*aller prendre les bains d'Ems, et le roi lui a fait présent d'une belle tabatière d*or émail- \ée el enrichie de diamans d'un prix considérable. » Gnzfiip de Hollande, du 8 mav 1753 (n» XXXVIII). — Gazette d'Utreiht, du mardi 17 juillet 1753 (n® LVH).

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