‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 48 sur 342 · LE CHEVALIER A SPANDAU · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER A SPANDAU

Le roi envisagea celte affaire comme un coup monté, en haine de Télément étranger de ses armées, et fulmina contre « les messieurs qui se mêlaient de faire de l'opposition. » Et qu'était donc Chasot, sinon une recrue levée dans un pays dont Frédéric parlait la langue mieux que la sienne propre, mais qui n'était pas la Prusse? Frédéric devait d'ailleurs s'être fait renseigner sur les particularités d'une rencontre que Chasot n'avait pas cherchée, et son amitié pour le vainqueur ne semblait pas être un motif de se montrer rigoureux et même injuste envers un officier qui lui avait sauvé la vie. Le chevalier fut, à sa demande, traduit devant un conseil de guerre, qui l'acquitta à l'unanimité, ce qui n'empêcha pas le prince, auquel on porta la sentence , de l'apostiller de cette phrase laconique : a Un an de forteresse à Spandau. » C'était dur. Il fallut, toutefois, se soumettre, et, après avoir consacré deux mois à soigner ses blessures, prendre le chemin de Spandau. Il y entra en triomphateur. Le prince royal de Prusse, dont le régiment tenait précisément garnison dans la ville, voulut lui faire escorte, le remettre lui-même au commandant de la forteresse, et il ne le quitta qu'après lui avoir donné l'assurance de pourvoir abondamment à sa table. Mais cette captivité n'alla pas au delà de quelques semaines. Frédéric avait fait le roi ; au fond, il ne pouvait que savoir bon gré à Chasot de ne s'être pas laissé sabrer par ce bravache polonais. Le chevalier eut ordre de se rendre à Potsdam, où la glace fut vite rompue. Le prince s'arrangeait trop de l'esprit, de l'humeur gaie et franche du major pour lui garder rancune dans une circon-

PRÉDÉRIC PASSIONNÉ POUR LA PLUTB. 61

stance où ses séyérités avaient frappé à faux; il lui tendit les bras et lui rouvrit son intimité comme par le passé. A part Tamabilité pétillante du commerce, Chasot avait un rare mérite à ses yeux. C*était un flûtiste distingué et non moins obstiné S que son voisinage, toutefois, eût voulu voir à tous les diables, s'il £dlait prendre à la lettre ces vers de Frédéric :

Pour Chasot, qui, dans son réduit, En damné, travaille sa flûte, Qui fait enrager, jour et nuit.

Tous ses voisins, qu'il persécute, D'un instrument tendre et charmant il tire des sons de trompette *.

La flûte fut la grande passion de Frédéric, et ce n'était pas une médiocre habileté que d'être en état de faire la partie de ce virtuose enragé, qui, toutefois, faute de mieux, se résignait à prendre pour second, le prince héréditaire de Strélitz, un mince instrumentiste devant le seigneur. Chasot donne de curieux détails sur les concerts du roi de Prusse, et on nous permettra d'ajouter ce dernier emprunt à ceux que nous avons déjà faits.

Quelqu'un demande : en quoi consistait donc cette musique â vantée? Cette musique, ou j*ai assisté, depuis Tannée 1734, à Rappin, où le roi avait son régiment comme prince royal; à Rbeinsberg, où la princesse et tonte la cour se trouvaient, enfin en campagne, dans la tente du roi, ensuite à Breslau et partout où Sa Majesté passait la nuit; cette musique a toujours

1 . Le maître de chapelle Hertel a écrit une Théorie de la musique p<mr servir à F usage de V. le chevalier de Chasot,

2. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preosf.)) *• ^VH, p. 61. Lettre de Frédéric à Jordan.

ir. K

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