‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 77 sur 342 · UN SÉNAT IMPROVISÉ · texte numérisé non relu

UN SÉNAT IMPROVISÉ

L'un de leurs passe-temps favoris était la comédie, la comédie jouée en famille par les princes et les princesses, et quelques courtisans privilégiés. Voltaire n'eut pas la peine de stimuler cette passion du théâtre qui, au dix-huitième siècle, est, en tous les pays, le délassement des honnêtes gens. A peine est-il arrivé, qu'on joue Rome sauvée dans la chambre de la princesse Amélie. Rien de merveilleux comme l'aisance et le sans-gêne du poète avec ces princes qui sont ses premiers courtisans. Il est chez eux comme chez lui, comme à son théâtre de la rue Traversière ; il se croit encore au milieu de sa troupe de*Clermont, et maltraite ses interprètes avec des élans furibonds auxquels l'assemblée ne s'attendait guère.

...M. le marquis de Valory (c'est Collé qui parle) nous dit encore, qu'on lui avoit ëcril de Prusse que Home sauvée ou le Caiilina de Voltaire y avoit assez bien réussi. Que ce dernier avoit fait beaucoup d'extravagances aux répétitions de sa pièce, surtout une, où la reine et les princesses étoient présentes. Pour lui composer un Sénat, on lui avoit habillé plusieurs tailleurs et ouvriers de TOpéra; un de ses drôles-là, qui le voyoit se démener comme un possédé, ne pouvant s'empêcher de rire, Voltaire lui dit en colère : Mais f >..,.<, vom n'êtes pas ici pour rire! — Prenez donc garde^ lui dit quelqu'un, vous êtes là devant la reine ! — Cela est vrai, répondit-il, je n'y ai pas pris garde; mais tout est carême-prenant '.

1. Collé, Journal (Varis . 1805), t. I, p. 387, janvier 1751. Duvernet raconte un peu différemment cette anecdote, qu'il dit tenir de Darget : au lieu de tailleurs et d'ouvriers de l'Opéra, ce sont des soldats plus familiariséi avec les évolutions du champ de manœuvre qu'avec celles du théâtre. Voltaire, qui faisait Cicéron, dépité de la gaucherie de ces braves gens, se serait écrié : a F., j'ai demandé des hommes et on m'envoie des Allemands ! » ce qui eût beaucoup fait rire l'auditoire. L'abbé Duvernet, La Vie de Voltaire (Genève, 1786),

Page 1