‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 80 sur 342 · DESCRIPTION DU CHATEAU · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DU CHATEAU

Les deux ailes sont reliées au corps de logis par une galerie en colonnade, qui rappelle celle de Saint-Pierre, à Rome. L'élévation du terrain, l'aspect isolé du château lui donnent une physionomie particulière : « Et, quand on pense, nous dit assez précieusement un voyageur, qui y fut reçu par Frédéric, que ce petit palais, qui domine la plaine, est la demeure d'un héros, on se représente aisément le temple de la Gloire *. »

De la cour on pénètre dans un vestibule et, de là, dans un salon de forme ronde, revêtu de marbre antique et orné de deux niches. Tune abritant la Volupté, l'autre l'interprète poétique d'Èpicure, deux compositions du statuaire Adam. Des colonnes de marbre de Carare entourent cette pièce dominée et éclairée par la coupole chargée de dorures qui lui sert de plafond \ A gauche, se trouve la salle à manger, garnie de quelques tableaux parmi lesquels on remarquait le portrait de Madame de Châteauroux, Cotillon P% pour nous servir de l'expression de Frédéric. Vient ensuite un petit salon où il y avait un clavecin, et où le roi prenait son café et demeurait quelques instants avant de rentrer chez lui. De là, on passait dans la chambre à coucher, grande, bien décorée, très-dorée, meublée en satin céladon. L'alcôve et la balustrade étaient fort riches, mais sans réelle utilité; car le prince couchait, près de la

1. Barrière, Tableaux de genre et d* histoire (Paris, Ponthieu, 1828], p. 324. Conversations du marquis de Bouille avec Frédéric»

2. Mathieu ÛEsterreich, Description de tout Vintérieur des deux palais de Sans-Souci et de ceux de Potsdam et Charlottenbourg (Polsdam, 1773), p. 79.

LA PENDULE DE FRÉDÉRIC. i03

cheminée, dans un lit^ que dissimulait un paravent. C'était, du reste, un modeste lit de camp couvert d'un vieux taffetas cramoisi, sur lequel venaient se vautrer ses levrettes. On sait que Frédéric avait la passion des chiens, et que, dans ses voyages et même en campagne, il tenait toujours une petite levrette sous sa veste ^ On a conservé à ce sanctuaire l'aspect qu'il avait encore, lorsque le vieux Fritz rendait sa grande âme. On montre le fauteuil à bras sur lequel il expira, et le coussinet de serge verte rempli de son, sur lequel il reposait sa joue endolorie. La petite pendule, qu'il avait l'habitude de remonter lui-même, et qui, selon la légende, s'arrêta au moment même de sa mort, le 17 août i 786, à deux heures vingt minutes après minuit,* est toujours là, sur la commode, où elle repose aussi de son dernier sommeil.

Le cabinet, de forme ronde comme le salon, se trouve à l'une des extrémités du bâtiment. Il est garni d'une bibliothèque de bois de cèdre ornée de guirlandes et de festons de bronze doré, et surmontée d'antiques de marbre blanc qui avaient appartenu jadis au cardinal de Polignac. Le plafond est une composition de Pesne, le peintre favori de Frédéric, et représente Apollon. Les seuls meubles sont un pupitre tournant, sur lequel est encore ouvert un in-folio, VArt de

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 1860), t. 1, p. 135, 136.

2. D'Argens le surprenait un jourasflis par terre, ayant devant lui une assiette pleine de fricassée, et donnant la pâtée à ses chiens avec un bâton. NicolaY, Ànekdoun von Konig Friedrich II von Preussen und von einigen Personen die um ihn waren (Berlin, 1790). Premier cahier, p. 45.

iOI LA BIBLIOTHÈQUE.

la guerre^ et un bureau où Ton aperçoit deux cubes en verre, l'un servant d'encrier, l'autre de poudrière, et de grands ciseaux à papier. Si l'on peut juger d'un homme à l'inspection seule de sa bibliothèque, ces armoires qui recèlent non-seulement les livres favoris, mais àpeuprès toute la pâture intellectuelle du philosophe de Sans-Souci, sont une révélation. Chez ce prince allemand, pas un livre allemand. Les seuls ouvrages qui représentent l'antiquité grecque et latine sont des traductions françaises. Quoiqu'il arrive à Frédéric de hasarder de temps à autre quelque citation latine, ne prenez son érudition que pour ce qu'elle vaut, et n'attendez de lui sur les écrivains du siècle d'Auguste aucune appréciation sérieuse : il n'eût pas appelé Voltaire « le Virgile français, » s'il eût mieux connu Virgile. Cet ensemble est donc presque uniquement composé de nos classiques, en tête desquels, comme de raison, figure l'illustre auteur de la Benriade. Il serait intéressant de donner le détail des livres, d'ailleurs peu nombreux, au milieu desquels il vivait, et à qui il consacrait les trop courts instants qu'il pouvait dérober aux affaires. Mais cette enquête piquante nous est interdite, et il nous faut sortir par la porte ouvrant sur les parteiTes de l'esplanade qui règne le long du château. L'aspect est ravissant : à gauche, Potsdam ; à droite, une forêt de chênes et de hêtres; en face, le jardin qui descend par six terrasses différentes, jusqu'à la rivière. Au bas, ce n'est plus qu'un vaste parterre avec fontaines, bassins, jets d'eau, cascades, vases, colonnes, obélisques, cabinets de treil-* Ja^es, labyrinthe, fabriques, toute l'ornementation

l'architecte léger. 105

tourmentée des parcs princiers du dix-huitième siècle*. Ne demandons pas au Salomon du Nord un autre goût que celui de son époque. Il voulut être le créateur de Sans-Souci, et cela si despotiquement que, lui et son architecte, le Français Léger, faillirent se prendre aux cheveux, et qu'à la suite d'une scène oii ce dernier ne s'était pas montré moins entêté et moins emporté que le monarque, notre Yitruve se retira pour n'être pas accusé d'avoir, par une lâche condescendance, violé les règles les plus sommaires de son art ^. Le roi de Prusse consultait, à l'occasion, une volumineuse collection de plans de bâtiments qu'il avait recueillie, et dans laquelle, depuis la grande époque architecturale de la Grèce jusqu'à nos jours, se trouvait groupé tout ce que chaque peuple pouvait présenter de chefs-d'œuvre. « C'est en étudiant ces modèles, nous dit Thiébault, qu'il déterminait ses choix, comme c'est à cette étude qu'il faut rapporter tous les bâtiments dont il a décoré Berlin et Potsdam^. » Mais on devine les résultats d'un pareil procédé, au double point de vue de l'art et de la distribution, et il n'est pas un bâtiment construit par Frédéric qui ne révèle le goût douteux ou inexpérimenté du maître.

Quoi qu'il en soit, Sans-Souci est l'objet des prédilections et des tendresses de Frédéric qui, aussitôt qu'il

1. BaroD de Bielfeld, Lettres familières (la Haye, 1763), t. II, p. 338. Lettre LXXXV; à PolBdam, le 19 novembre 1754. — Le Rouge, Jardins anglo-chinois de Sans-Souci (traduit de rallemand),

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