LE CERCLE DU ROI
étaient délicieux, en effet, et on s'imagine quelle pétillante, quelle spirituelle, quelle inimitable causerie ce devait être. Frédéric savait attiser tout ce feu par la contradiction, qui était chez lui moins une tactique qu'un procédé naturel à son tempérament. « Le roi, ditFormey, aimait toujours à prendre la négative, quand on prenait l'affirmative, et réciproquement *. » Les entretiens roulaient sur des questions de morale, de philosophie et d'histoire. Maisquelle morale et quelle philosophie que celles que débitaient ces sceptiques et parfois ces cyniques ! C'étaient des débauches, des orgies de paradoxes et de sophismes les plus étranges, les plus téméraires, d'où l'on devait sortir comme ivre. Quelle piteuse figure eussent fait, au milieu de ces damnés, ces honnêtes et vertueux savants allemands, sans usage du monde, sans cette souplesse d'esprit avec laquelle tout s'avance et se soutient !
Sulzer m'a souvent assuré, raconte Zimmermann, qu'il était mille fois plus agréable, plus piquant, d'entendre converser ensemble Voltaire, Algarotti et d'Argens, que de lire le livre le mieux écrit, le plus intéressant ; aussi ce philosophe équitable, ce bon patriote ne s'étonnait- il point qu'un savant allemand, lourd* gauche dans tout ce qu'il faisait et disait, parût bien sot au roi en comparaison de ces tètes vives et bouillantes ; il m'a assuré que le roi croyait qu'un bel esprit allemand était un être absolument imaginaire; aussi, bien que l'on vît tous les jours s'accroître le nombre des beaux esprits allemands, Ton n'en vit jamais dans la salle de maii)re de Sans-Souci... Ces soupers duraient si avant dans la nuit, que les domestiques qui servaient à table en contractaient des enflures aux jambes *..•
1. Yormey, Souvenirs d'un Ci royen (Berlin, 1789), t.I, p. 126*
2. Zimmermann, Ueber Friedrich den Grossény und meine Unter^ redungen mit ihn Kurx vor seinem Tode (Leipzig, 1788), p. 190, 191, 192.