‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 85 sur 342 · RÉTICENCES · texte numérisé non relu

RÉTICENCES

du moins point d'orages. Ma vie est libre et occupée; mais..; mais... Opéra, comédies, carrousels, soupers à Sans-Souci, manœuyres de guerre, concerts, études, lectures ; mais . ..mais. .• La ville de Berlin, grande, bien mieux percée que Paris, palais salles de spectacle, reines affables, princesses charmantes, filles d'honneur belles et bien faites, la maison de madame de Tyrconnell toujours pleine, et souvent trop; mais... mais..., ma chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froide

Voltaire n'entend-il parler que des premières duretés de l'atmosphère berlinoise? Le froid est bien quelque chose pour un frileux de sa sorte ; mais ce n'est pas seulement le froid du dehors qui le saisit : c'est aussi le froid des physionomies et des visages, ce sont certains symptômes révélateurs, et qui sont bien faits pour tenir sur le qui- vive un observateur intéressé. Il va s'expliquer d'ailleurs sur ces réticences énigmatiques, et que l'on dut encore grossir rue Traversière et dans le ménage d'ArgentaL

Puisque le courrier me donne le temps, je ne peux m'em^ pécher de vous donner la clef d'un de ces mais^ de peur quo votre imagination ne fasse de fausses clefs; j'ai bien peur do dire au roi de Prusse comme Jasmin : a Vous n'êtes pas trop corrigé, mon maître. » J'avais vu une lettre touchante pathétique, et même fort chrétienne, que le roi avait daigné écrire à Darget sur la mort de sa femme K J'ai appris que le même jour Sa Majesté avait fait une épigramme contre la défunte; cela ne laisse pas de donner à penser. Nous sommes ici trois

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuehot), t. LV, p. 505, 506» Lettre de Voltaire à madame Denis; à Potsdam, le 6 novembre 17 50»

2. La femme de Darget était mademoiselle César, sœur du secrétaire du prince Henri. Elle mourut en couches. Thiébault , Souve^ nirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 1860), t. II, p. 177,.

COTÉS MENAÇANTS. li{

OU quatre étrangers comme des moines dans une abbaye. Dieu veuille que le père abbé se contente de se moquer de nous * ï

Frédéric était taquin, malin, et prenait plaisir à éperonner son monde. Peut-être joignait-il à ces légères imperfections des imperfections autrement graves : cette personnalité monstrueuse, inhérente aux conditions royales, une insouciance absolue, quoique voilée, sur tout ce qui n'était pas lui. Voltaire a cru démêler ces côtés menaçants, et les signale dans le secret de la parenté et de l'intimité. Il fallait bien pourtant en prendre son parti, quitte à laisser voir de temps à autre que Ton n'était pas soi-même sans coup de dent et sans coup de griffe. Mais quelle apparence que l'auteur de V Anti-Machiavel poussât avec l'auteur de Zaïre les choses au delà d'une certaine malice? Frédéric avait plus besoin de Voltaire que Voltaire de Frédéric. Voltaire n'avait pas de devoirs à corriger, bien qu'il ne repoussât jamais un bon conseil venant d'un ami. Tout en travaillant aux Mémoires de Brandebourg , Frédéric songeîdt aux Commentaires de César ^ ce chef-d'œuvre d'un grand capitaine et d'un grand politique doublés d'un grand écrivain ^, Il eût voulut laisser un monument pareil, irréprochable par le langage comme par le reste. Pour cette tâche de révision et de correction. Voltaire lui semblait indispensable; mais, si ce dernier s'émancipait, s'il essayait pour un peu de substituer sa pensée à celle de l'historien ,

1. Voltaire, Œuvres com pi ô1 es {f^nuolioi), t. LV, p. 514, 515. Lettre de Voltaire à madame Denis; Potsdam, le 17 novembre 1750,

2. Histoire de mon temps , avaat-propos. — Mémoires de Brande* bourg, épitre dédicatoire.

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