VOLTAIRE ÉPLUCHEUR DE PHRASES
même dans un but de flatterie, l'on n'en tenait nul compte, et il en était pour ses observations.
Je corrige à présent la seconde édition que le roi de Prusse va faire de l'histoire de son pays. Un auteur connu comme celuilà peut dire ce qu'il veut sans sortir de sa patrie. Il use de ce droit dans toute son étendue. Figurez-vous que, pour avoir l'air plus impartial, il tombe sur son grand-père de toute ses forces. J'ai rabattu les coups, tant que j'ai pu. J'aime un peu ce grand-père, parcequ'il était magnifique, et qu'il a laissé de beaux monuments. J'ai eu bien de la peine à faire adoucir les termes dans lesquels le petit-fils reproche à son aïeul la vanité de s'être fait roi ; c'est une vanité dont ses descendants retirent des avantages assez solides, et le titre n'en est point du tout désagréable. Enfin je lui ai dit : C'est votre grand-père^ ce n'est point le mien, faites-en tout ce que vous voudrez; et je me suis réduit à éplucher des phrases. Tout cela amuse et rend la journée pleine ^..
« Éplucher des phrases, » qu'est-ce que Voltaire pouvait prétendre de plus dans une telle besogne ? Frédéric, là, comme dans V Anti-Machiavel ^ avait le droit de tenir à ses idées, et les services que Técrivain étaità même de lui rendre n'étaient qu'un travaildcmondage et dépolissage, auquel on se prêtait avec une affectation de malice moins réelle qu'on eût voulu le faire croire. Frédéric écrivait un jour à Darget : a Je vous renvoie mon epître corrigée en tous les points. ïàilaissé harcela^ pour voir ce que Voltaire en pourra dire ; il faut lui laisser le plaisir de reprendre quelque chose ^•.. » Était-ce simplement pour donner ce
1. Voltaire, Œuvres complèies (Beuchol), t. LV, p. 504. Lettre de Voltaire à madame Denis; à Polsdam, le 28 octobre 1750.
2. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin , Preuss.), t. XX, p. 30. Lettre de Frédéric à Darget; Potsdam, 1750.