LES ÉPINES SOUS LES ROSES
petit divertissement à Voltaire ; et, avant tout, ne sentait-on pas Tutilité, la nécessité de pareils services? Le poète, en somme, eût passé tout aussi agréablement le temps qu'il consacrait à la révision des manuscrits royaux, à discourir avec son auguste ami sur tous les sujets, à effleurer toutes les thèses, à médire et à se moquer des absents et même des présents, ce qui n'était que trop le péché mignon de tous les deux. Et voilà ce qu'il eût été équitable de ne pas méconnaître. Ce ne sont pas seulement les malices du « père abbé » qui préoccupent Voltaire. Dans cette même lettre du 6 novembre, nous relèverons une phrase qui a bien son importance et vient donner raison aux sceptiques qui ne croient pas à l'amitié entre grands hommes. Il s'agit de Maupertuis, si heureux, si enchanté naguère de l'arrivée du poëte à Berlin. La prédiction de mauvais augure de Buffon commençait h se réaliser, et l'auteur de Mérope^ quinze jours à peine après cette prophétie, mandait à sa nièce : ce Maupertuis n'a pas les ressorts bien liants; il prend mes dimensions durement avec son quart de cercle. On dit qu'il entre un peu d'envie dans ses problèmes *. » Ces accusations, à coup sûr, sont fondées sur des infiniment petits, mais les épines se font déjà sentir sous les roses ^. Ce ridicule antagonisme avec un
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 506. Lettre de Voltaire à madame Denis; à Polsdam, le 6 novembre 1750.
2. L'auteur de la Notice iiislorique sur la Vie du marquis de Valori rapporte une anecdote qui serait significative, si elle était admissible à celte date. Un jour que Voltaire lisait devant le roi de Prusse le quatrième acte de Mahomet^ Maupertuis semblait prendre à tâche d'interrompre la lecture par des remarques pointilleuses qui devaient faire cabrer son trop suaceptible auleuv. <.v V<i>3A v^ft U^i^w^'L
il4 ATTITUDE DE VOLTAIRE.
d'Arnaud, qui ne manque ni d'amis, ni de partisans, ni d'admirateurs, ne laisse pas d'irriter sa fibre si sensible. On le lui sacrifie, mais cela n'a pas lieu de l'assentiment unanime. La famille royale témoignait à l'auteur du Mauvais Riche une amitié qui survécut à sa disgrâce; et l'on a retrouvé d'aimables lettres à lui adressées, bien des années après, par les princes Ferdinand et Henri de Prusse ' . Voltaire , sans doute , était un hôte trop illustre pour qu'on ne se le disputât point, et il se prêtait de la meilleure grâce à un aussi flatteur empressement. Mais cet engouement avait ses écueils, et lui conquérait autant d'ennemis prêts à saper une faveur dont on ne jouissait pas d'ailleurs avec une humilité de chrétien, s'il faut en croire les commérages d'un homme que nous surprendrons plus d'une fois en flagrant délit d'exagération et de malveillance.
Pendant les hivers que V. passoit au château, nous dit Formey, on lui faisoitia cour comme à un favori déclaré. Piinces maréchaux, ministres d'État, ministres étrangers, seigneurs du plus haut rang alloient à son audience ; et ils étoient reçus avec
donc pas mon Mahomet assez grand? 8*éerie le poëte. — Vous tous trompez, mon digne ami, repartit M. de Valori, qui était présent, il faut qu'il soit des plus grands , puisque voilà Maupertuia qui le toise. » Mais ValorJ quittait Berlin au mois d'avril 1750 pour n'y revenir qu'en mars 1756, et ne se trouva point en Prusse durant le séjour de deux ans et demi qu*y fit Voltaire. Donc , si l'anecdote est vraie, ce petit incident ne dut avoir lieu qu'au premier voyage de Berlin. Valori, Mémoires (Paris, 1820), t. I, p. 32, 42, 72.
1. Charavay aîné, Catalogue d* autographes, du lundi 3 février 1868 (Cabinet du docteur Michelin , de Provins), p. 7, n«» 70, 71. Lettres de Ferdinand de Prusse à Baculard, Ruppin, 22 avril 1673; du même au même, Friedrichsfild , 18 septembre 1773 et 8 juillet 1775. — P. 9, nos 96^ 97, Letires du prince Henri de Prusse; Rheinsberg, 27octobrel 766et 7 février 1 767 ; Rheinsberg et Berlin, 1767 et 1 T69.
ACCUSÉ DE VOLER AU JEU. i 15
tinehautenrassezdëdaigneuse. Un grand prince avoit la complaisance de jouer aux échecs avec lui, et de lui laisser gagner leS pistoles des enjeux. Quelquefois même la pis tôle disparoissoit avant la fin de la partie; on la cherchoit et on ne la trouvoit point *.
Nous connaissons assez Voltaire pour savoir à quoi nous en tenir sur de pareilles accusations. L'on nous parle de sa hauteur dédaigneuse : nul n'était plus poli, plus charmant, plus caressant que Voltaire. Il était assez vain pour s'accommoder de ce concours de grands seigneurs, qui ne faisaient que copier le prince «n le comblant d'égards, et trop adroit , trop sensé pour rebuter par une morgue et des dédains qu'il n'eut jamais même à l'égard du moindre homme de lettres. •Quant à cette pistole qui disparaissait avant la fin de la partie, que l'on cherchait, que l'on ne trouvait point, et qui ne prenait pas d'autre chemin que le gousset de l'auteur de la Henriade^ de bonne foi, à qui veut-on faire croire de pareilles inepties? Voltaire avait été joueur dans sa jeunesse, il avait été échaudé par le pharaon et le biribi; entre autres mésaventures de ce genre, on Ta vu, en son temps, accuser très-philosophiquement une perte de cent louis à Forges, selon sa louable coutume de faire tous les ans, nous dît-il, « quelque lessive au jeu^. » Il pouvait être un joueur nerveux ; mais empocher régulièrement et par avances d'hoirie cette pistole, trop bien à sa portée pour qu'il ne comprît pas l'intention qui l'y avait placée ! le moyen 4'admettre cela?
1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 235.
2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol) , t. Ll, p. 81. Lettre de Voltaire à madame de Bernières; septembre 1722 (août 1724).
il6 UN DEUIL DE CUUR.
Mais, puisque nous avons cité Formey, citons-le jusqu'au bout.
Il est incroyable, ajoute-t-il , jusqu'où V. poussoit la lésine et l'escroquerie. Je n'en parlerois pas, si je n'en trouvois une occasion formelle dans les Œuvres posthumes de Tëdition de Bâle. L'habit noir emprunté au négociant Fromery pour porter un deuil de cour, est la chose la plus plaisante. On n'osoit rien refuser à V. Le négociant prêta son habit, qui alloit bien pour la longueur, mais qui étoit trop large. V. le fit rétrécir, le renvoya, et quand Fr. voulut le remettre, il s'aperçut de la manœuvre. Les bougies qui dévoient rester aux domestiques étoient confisquées au profit de Y. C'étoit la fable de la ville, et le roi en étoit fort bien instruit : mais il prenoit l'homme tel qu'il étoit, et lui passoit des écarts comme attachés à la foiblesse humaine et abondamment compensés par ses rares talens^.
Thiébaut, qui ne se trouvait pas, il est vrai, à Berlin, raconte celte histoire de l'habit noir d'une tout autre façon. Voltaire est invité à souper chez la reinemère, il était arrivé le soir même de Potsdam avec le roi ; la cour était en deuil, le poëte n'avait pas de vêtement noir, et il ne pouvait s'asseoir à la table de la princesse que vêtu du costume de rigueur. Il était fort embarrassé et ne savait à quel saint se vouer, quand son domestique lui dit qu'il connaissait un brave négociant^ qui se trouverait très-honoré de prêter pour quelques heures, à un homme comme M. de Voltaire, son habit noir des grands jours, celui avec le-
1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), 1. 1, p. 236.
2. Fromery était libraire, à ce que nous apprend le faclum ser-, vant de prologue au Tantale en procès, qui est la source Irès-peu sérieuse à laquelle Formey nous renvoie. Supplément aux (ouvres posthumes (Berlin, 1789), 1. 1, p. 337.
EMPRUNT D'UN HABIT. il7
quel tout bon réformé ya à la communion. En effet, le domestique revenait bientôt après avec l'habit. Il semblerait qu'il n'y avait plus qu'à l'endosser ; mais ce fut là que les vraies difficultés apparurent. Voltaire et Fromery étaient de même taille; mais, si le premier avait la maigreur d'un squelette, le dernier avait ce superbe embonpoint d'un spéculateur dont les affaires sont loin de péricliter : le poëte eût flotté dans le vêtement du marchand. Qu'à cela ne tînt; l'on ferait rentrer les coutures par un tailleur expéditif. Le valet court aussitôt chez un homme de l'art qui rapportait le costume assez prestement pour que Voltaire pût s'habiller et arriver à point. Seulement, ce dont le diligent tailleur n'eut garde de se vanter, au lieu de remployer, il avait coupé ce qu'il y avait de trop. Le lendemain, l'habit étdt rendu à son propriétaire, avec force remerclments.
Cane fut que quelque temps;après, raconte Thiébault, lorsque le marchand voulut s*en servir pour ses actes de religion, qu'il se convainquit qu'il ne pouvait plus se servir pour communier de l'habit avec lequel Voltaire avait soupe; il rit lui-même de cette aventure, et ne s'en plaignit point. Vingt ans après, il conservait encore cet habit par curiosité. Ceux qui ont voulu tirer de celte petite histoire des conséquences défavorables à Voltaire n'ont pas dit, ce qui pourtant est vrai, que le domestique ayant eu le soin de laisser ignorer la faute du tailleur à son maître, celui-ci n'a eu aucune part au léger tort qui fut fait à Fromery *.
On laisse au lecteur impartial à apprécier où est la vraisemblance et à laquelle des deux narrations il faut
1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour ù Berlin Didot, 1860), t. Il, p. 554, 555.