AU PRESIDENT DE LA MARCHE
Claude-Pliillppe {alias Pliilibert) Fyotde la Marche^ à qui les lettres suivantes sont adressées, étudia au collège Louis-le-Grand avec Voltaire, Pont-de-Veyle , son frère d'Argental et Legouz de Gerland. Reçu Conseiller Garde -des-Sceaux au Parlement de Dijon, le 1^*^ février 1718, il devint Président le 21 novembre de la même année. Premier Président en 174^ , il résigna cette charge à son fils Jean-Philippe en 1758, se retira dans sa terre de la Marche avec le titre de Premier Président honoraire et mourut en 1768.
Il a laissé un assez grand nombre de manuscrits dont les plus considérables sont : Réflexions sur l'origine des impôts établis en France^ in-fo. de 3io ^.^elRéJlexions sur la nature des impots établis en France ; 619p. in-P. C'est pour le premier de ces ouvrages qu'il employa Devosge père comme dessinateur, et Monnier comme graveur, durant trois années (1761 , 1762 et 1763). — L'ancien Premier Président de la Marche employait en même temps comme architecte, M. Poyet, décédé membre de l'Institut et connu par la façade de la Chambre des députés.
On n''a publié jusqu'ici qu'une seule lettre de Voltaire au Premier Président de la Marche. C'est celle quiporle Je n° 3229 de l'éditiou de M. Beuchot. Elle est datée du j8 janvier 1761.
AuxDclices, 6 février 1761.
Souffrez que je vous remercie de votre lettre, je la regarde comme un bienfait. Yous y peignez la plus belle ame du monde. Elle mérite bien d'être la plus heureuse. Nous sommes sur le soir d'une bien courte journée; j'espère que cette soirée vous sera très agréable. Si vous ne daignez pas franchir nos montagnes pour venir voir notre délicieux vallon entouré d'horreurs, je descendrai sûrement chez vous du haut du Mont-Jura , pourvu que je puisse jouir de vos boutez et de votre charmant commerce dans une de vos campagnes ; car sans haïr les hommes, je hais les villes. On n'y est point libre; on n'y jouit point de ses amis ny de soy-même. C'est vous et non Dijon que je veux voir. Je suis
à la porte de Genève et je n*y entre jamais, Yons voyez combien je suis éloigné en tout de ce très bel esprit, Fonlenelle , que Vous voulez que je prenne pour modèle j donnez-moy donc son cœur insensible, donnez-moy son indirférence pour tout ce qtn n^était pas Tart de montrer de l'esprit et de le faire valoir. Faittesmoy renaître Normand. Je suis bien loin d'être dans sa position. Jugez-en par le petit briniborion que je vous envoyé. Vous verrez qu'il n'est pas ici question de deffend re des Lettres du chevalier d' Her..,,^ . ou des éijloojues, ou des dialogues dans lesquels les morts fout des pointes. 11 s'agit des plus détestables calomnies ; il s'agit de parer des coups mortels. ^ Qui deffend ses vers et sa prose est un sot; qui ne détruit pas la calomnie est un làcbe. Il était réservé au siècle où nous vivons d'accuser d'irréligion totis les auteurs dont on est jaloux. Si on avait laissé faire Lefranc , si on ne l'avait pas couvert de ridicule , l'usage se serait établi de n'être reçu à l'Académie qu'à condition de déclamer contre les philosopbes. Jl s'élevait une cabale infâme de fanatiques et d'hypocrites. Il a falu les faire
' Ouvrage de la jeunesse de Fon^enelle.
* Il s'agissait d'une attaque de Fréron contre les sentimens religieux de Voltaire, à l'occasion de l'éducation de Mlle Corneille. (V. lettreàTliieriotdu 3i janv. l'jdi')
laire. C'est un service que j*ay rendu à l'Aca-
démie et aux lettres , et je vous prie de croire
que cela ne ni*a pas beaucoup coûte.
J'ai fait partir de S'^-Claudedeux petits ballots
de mes rêveries , l'un à M. le Premier Président,
l'autre à M. le Procureur Ge'néral. Je les suppose
arrivez. Je vous supplie j Monsieur, de vouloir
bien en donner avis à M. de Qnintin ^ quand
vous le verrez. Je ne lui écris point. Il ne faut
pas lettres inutiles aux hommes en place. Je ne
demande pas queMonsieurvolre fils m'honore des
mêmes bontés que vous 5 mais je me flatte qu'il
en aura toujours un [)eu. Je sçais qu'il est digne
du plus respectable et du plus aimable des pères.
Daignez ne me pas oublier auprès de M. de
Ruffeyj il m'a paru qu'il a un cœur fait pour
vous.
Mille très tendres respects,
votre contemporain ,
A Feriiey en Bourgogne, 20 mai 1761.
En qualité de bon Bourguignon , Monsieur, et presque de Franc-Comtois , je dois joindre
' Voy. p. i39 j note 3.
mon peut iribnl de joye et d'acclamations et de compîimenls , qui ne sont pas du boni de la plnme , mais du cœnr , à tous ceux qui sont adressez de tonttes parts à votre aimable et respectable famille. Vous voilà irois Premiers Présidents ^5 je suis fâché de n'avoir point encore de procèz ; je n'en ai qu'avec l'air qui est toujours troublé du vent du nord , avec la terre qui ne répond pas a mes travaux , avec l'eau que la sécheresse a tarie 5 et pour completter les quatre éléments , je n'ai plus de feu dans les veines.
J'ai imaginé, pour me réchauffer, d'impri^ mer les œuvres du grand Cornedle , avec des nottes pour l'instruction des amateurs et des autheurs et des étrangers. L'Académie Française a envie de donner à l'Europe des auteurs classiques. Je commence par celui qui a cominencé à rendre notre langue respectable. J'ai proposé que le profit de l'édition fût pour l'hélilier de ce grand homme qui est dans la mi-
* M. Fyot de Neuilly (Jacques-Pliilippe) , frère de l'ancien P. V^ de la Marche, venait d'être nommé Premier Président du Parlement de Besançon; mais il n'accepta point. Les deux autres Premiers Présidens étaient Claude-Philippe, alors Premier Président honoraire du Parlement de Bourgogne, et son fils Jean-Philippe , Premier Président titulaire du même Parlement.
sère '. L'idée a été reçue avec acclamalions par rAcadémle et par tout Paris. L'édition aura l'honneur d*étre faite dans votre ressort. Je me flatte que cette entreprise aura votre approLalion et celle de M. de Ruffey. Je serais trop flatté de mettre la première pierre à cet édifice en votre présence et sous vos auspices. M. de Ruffey m'a fait entrevoir, Monsieur, un bonheur que je désire plus que je ne l'espère 5 il disait qu'au mois d'août je pourrais répéter après
Virgile :
» Amat Lonus otia Daplinis j
ïpsi laetitiâ voces ad sidéra toUunt Intonsi montes.
Ma chaumière n'est pas digne de vous recevoir ; mais mon cœur est digne de vous rendre ses hommages. Je vous les renouvelle de trop
loin avec le plus tendre respect.
Permettez-moi de présenter mes respects à
monsieur votre fils.
Au éliâteau de Ferney par Genève , 26 juin 1761.
Il faut , Monsieur , que je vous serve suivant
* Jean-François Corneille, dont il s'agit ici, n'était pas riiéritier du grand Corneille^ mais l'arrière-petit- fils d'un de ses cousins,
voire goùl ; il fiiul que je prenne la liber Le de vous mettre à la tête d'une bonne action qui se fera dans votre Bonr^o^ne.
J'étais à Londres quand on apprit qu'il y avait une fille de Millon qui était dans la dernière pauvreté, et incontinent elle fut riche. J'ai mis dans ma léte de faire voir aux Anglais que nous savons comme eux honorer les beaux arts et le sang des grands hommes. J'ai imaginé de faire une magnitique édition des tragédies de Pierre Corneille, avec des notes qui seront peut-être miles aux étrangers et même aux Français. Je finirai ma carrière en élevant un monument à mon maître et en procurant un établissement à sa petite- fil le. Le profit de l'édition sera pour elle et pour son père. Je n'ai pas beaucoup de Lien libre ^ mon malheureux cliàtau et mou église me ruinent, et Dieu seul me saura gré de cette égUse ; car l'évêque allobroge ne m'en sait aucun. J'espère que la nation sera un peu plus contente de l'édition de Corneille. C'est presque le seul moyen de laisser à sa descendante une fortune digne d'elle. Toute l'Académie concourt à cette entreprise, et je me flatte que le Roy sera à la tête des souscripteurs. Je souscris pour six exemplaires ; plusieurs académiciens en font autant, d'autres suivront. L'édition sera uniquement pour ceux qui au-
ront souscrit 5 on ne paiera rien d'avance. Ce sera un monument qui restera dans la famille de chaque souscripteur. Ils permetlront qu'on imprime leurs noms , parce que ces noms , qui seront les premiers duRo^^aume, encourageront les autres. Je demande le vôtre et celui de M. votre fils; M. de Ruffey donnera le sieu. Je taxe M. de Brosses à deux exemplaires, à quarante livres pièce. C'est marclié donné pour une terre qu'il m'a vendue un peu chèrement. Nos confrères les académiciens de Paris , qui ont à expier leur asservissement au cardinal de Richelieu et leur censure du Cid , doivent prendre plus d'exemplaires que les autres. Je ne demande pas que Messieurs de Dijon , qui ne sont point coupables, retiennent un aussi grand nombre d'exemplaires. Il suffira d'un ou deux pour chacun. Je voudrais que l'évéque fut du nombre ; l'auteur de Tolyeucte le mérite.
Je vous recommande Corneille et son saui»; je finis , car Cinna et Cornélie m'appellent ; il faut faire oublier toutes nos médiocrités de ce siècle en rendant justice aux chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV.
Permettez-moi la liberté de vous embrasser et de vous assurer de mon très-tendre respect.
VotTAIRE^
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A Ferney , 1 4 septembre *.
j'ai ouvert , Monsieur , l'incluse que je vous renvoyé 5 vous qui êtes la main de justice, vous pardonnerez à ma main iudiscrette 3 ce mot de seigneur de Ferney aurait trompé un homme plus attentif.
Cependant , quand j'ai vu votre nom, je me suis dit : l'écrivain a raison ^ oui assurément , monsieur de La Marche est seigneur de Fernev, et il demeure bien peu de temps dans sa terre ^ . Je suis son vassal et je regrette mon seigneur; j'irai assurément lui prêter foi et hommage dans son royaume de La Marche \ madame Denis et Cornélie Chiffon^ m'ôteront mes éperons et me tiendront les mains jointes.
* 1761 . Cette date est fixée par celle du voyage de M. de la Marclie à Ferney, auquel Voltaire fera tout-àriieure allusion. Elle détermine l'époque où Devosge père commença à travailler pour l'édition de Corneille.
* Arrivé à Ferney le 5 septembre, il en était reparti le i3.
* C'était le nom que Voltaire donnait à Mlle Corneille (Marie-Françoise), qu'il maria plus tard à M. Dupuits , cornette de Dragons.
A M. DE LA MARCIIBf. 26 1
Si VOUS êtes dans votre royaume à la lécepiion de ma lettre , voulez-vous employer votre «graveur ^ pour Corneille ?LesCrammerlui payeront quatre louis pour chaque planche in-^^. Il n'aurait qu'à commencer par ces deux-ci en les rectifiant.Voila les sujets, vous guideriez son talent. Il y aura dix estampesà graver. Notre Bourgogne aura l'honneur de loute l'entreprise de l'édition de Corneille. Vous ne sauriez croire comhien vous me rendez cette idée chère. J'ai été sur 'le point d'aller faire imprimer notre Corneille au Louvre ; mais je ne veux pas quitter ma retraite^ et ce mot de Louvre m'effraye , quoiqu'il appartienne à un Roy qui rassure. Je suis si hien dans ma solitude , que ma constance est sans mérite, et je n'en sortirai que pour
* Le graveur de M. de la Marclie était Louis-Gabriel Moiinier, né à Besançon le \i octobre 1733, mort à Dijon le 8 ventôse an XIL
Mais Voltaire entendait parler ici de Devosge père ( François ) , né à Gray le i5 janA^er i jZi , mort à Dijon le 22 décembre 1811, à qui sont adressées les lettres 3357, 3358, 3397 et 35o2 de la Corresp. gén. ( édit. Beucliot. ) La première de ces lettres prouve que Voltaire le croyait à la fois dessinateur et graveur. — Il y a évidemment erreur dans la date imprimée des lettres dont il s'agit. Au lieu de 1761 , il faut lire 1762 (voir ci-après, pag. 276, la lettre du 2.5 avril 1762.
VOUS. Paul viendra voir Antoine et apprendre de lui à se passer du reste des hommes.
Je suppose que M. Tronchin est venu recevoir vos ordres à Lyon. Allez embellir La Marche, allez faire à Paris le bonheur de votre famille et de vos amis , et revenez ensuite faire le votre dans votre respectable retraite.
Neglectœ dominus splendidior rei.
Nous compterons toujours , Madame Denis et moi , parmi nos plus heureux momens ceux que nous avons eu Thonneur de passer avec vous. Nous en disons autant à M. le président de Ruffey ^ je le supplie de daigner se souvenir de l'avocat Arnould^, et je demande pardon de toutes mes libertés. Adieu, Monsieur, agréez les très-tendres respects de
Ferney , 8 octobre. *
Mon cher oracle de Thémis et des Muses , votre lettre du 27 septembre m'a fait un plaisir presqu'aussi vif que votre apparition à Ferney
' Voir ci-dessus 5 pag. 249 j note 1.
OU à Vollaire \ Oui sans doute, j'irai à La Marche, je verrai voire labyrinthe et je voudrais ne point trouver de fd pour en sortir.
Comptez que c'est un bienfait essentiel de permettre que votre graveur travaille pour notre Corneille^. Il n'y a point d'artiste à Genève dans ce genre-là. Ou est obligé de dépendre des graveurs de Paris , qui sont surchargés d'ouvrage. Je mourrais de vieillesse et de dépit avant qu'ils eussent fini. — Permettez doue que votre protégé nous aide de dix estampes ^ , et surtout ne rempéchez pas de recevoir des Crammers un petit honoraire. C'est une affaire d'environ cinquante louis : il n'est pas possible d'en user avi- Irement , je vous conjure de le souffrir.
Je renvoyé, comme vous l'ordonnez, tous ses desseins dont je suis très content, avec un petit mot de remerciement et d'instruction pour lui 4.
* Allusion à cette plaisanterie de Marotà François i^r.
Car depuis peu j'ai basti à Clément Et à Marot , qui est ua peu plus loing.
* Voir la lettre précédente.
' Voltaire en indique douze dans sa lettre à Devosge (Beuchot n*^ 3357). H pa^de également de douze dans les lettres ci-après.
^ Probablement la lettre 3357 de l'édit. Beucliot, faussement datée de juin : l'autograplie en fait foi.
2l6 f LETTRES DE VOLTAIRE
Je VOUS avoue q'ie, daus ces ornements, je demande célérité plutôt que perfection 5 je n'^ai jamais trop aimé les estampes dans les livres ; que m'importe une taille-douce quand je Ils le second livre de Virgile, et quel burin ajoutera quelque chose à la description de la ruine de Troye? Mais les souscripteurs aiment ces pompons et il faut les contenter.
Je plains votre jeune homme s'il est obligé de lire les pièces dont il gravera le sujet. Cinna et les belles scènes du Cidy de Pompée, d' Horace et de Volieucte y sont au-dessus de toutle gravure , et les autres pièces n'en méritent pas. Les premiers sujets sont déjà distribués. Il est triste , j'en conviens , de travailler sur Agésilas et sur Attila ; mais je vous en aurai plus d'obligation , et je regarderai votre condescendance comme une de vos plus grandes bontés.
J'aurais bien voulu vous montrer quelquesunsde mes commentaires ^. L'entreprise est épineuse ; il faut avoir raison sur trente-deux pièces. Je consulte l'Académie, mais cela ne me sufQt pas 5 je suis le contraire des commentateurs, je me défie toujours de mes jugements. Qu'il serait agréable de relire Corneille dans votre beau chàlau avec vous et quelque adepte ! Le commen*
' Sur Corneille.
taire serait le résultat de nos conférences. Je serais votre secrétaire. Mille tendres respects.
A Ferney, 20 octobre 1761.
Votre cliarmante lettre du cinq octobre m'a trouvé, mon très-respectaLleanii , dans un moment d'enthousiasme et Ta redoublé 5 vous avez été le génie qui m'a conduit 5 vous devez savoir , en qualité de génie, que le sujet d'une tragédie me passait par la tête. Je ne voulais ni de froide politique, ni de froide rhétorique, ni de froides amours. J'ai trouvé tout ce que les plus grands noms ont de plus imposant, tout ce que la religion secrette des Anciens, si sottement calomniée par nous, avait de plus auguste, de plus terrible et de plus consolant , tout ce que les passions ont de plus déchirant , les grandeurs de ce monde de plus vain et de plus misérable, et les infortunes humaines de plus affreux. Ce sujet s'est emparé de moi avec tant de violence que j'ai faitla pièce ^ en six jours en comptant uu peu les nuits. Ensuite il a fallu corriger, voilà
' Olympie.
pourquoi je vous remercie si lard de toutes les Lontés dont vous m'honorez.
Je suppose qu'enfin vous avez des nouvelles de madame de Paulmy ^ et peut-être est-elle chez vous. Permettez que je vous en félicite et que je lui présente mon respect. Je suis ému plus qu'un autre des sentiments de la nature, car c'est ce qui domine dans la pièce dont je vous parle. C'est ce cjui me faisait verser des larmes en écrivant cet ouvrage avec la rapidité des passions.
Vous avez du, cher et illustre bienfaiteur des arts, recevoir parM.de Varenne, secrétaire de la noblesse de Bourgogne, un paquet où étaient les desseins de votre graveur. Je vous ai conjuré de permettre qu'il travaillât pour Pierre et que les Crammers lui donnassent un petit honoraire. Je persiste dans ma prière.
Je vous rends grâce de l'arbitrage de M. votre
* Suzanne, fille puînée de l'ancien P. P* de la Marche , mariée à Antoine Rénéde Yoyer d'Argenson, marquis de Paulmy, né le 22 novembre J722 , mort le » 3 août 1787. Leur fille unique épousa le duc de Luxembourg.
Le marquis de Paulmy avait été ambassadeur à Venise, membre des trois Académies et créateur de l'immense bibliothèque de l'Arsenal. C'est lui qui a publié les /^O premiers volumes de la Bibliothèque des romans.
A M. DE LA MARCHE. l(^J
frère ^ que vous daignez me proposer. Il eût éié Lien doux et bien honorable pour moi d'avoir loulte voire famille pour arbitre. Mais M. de Brosses n'en veut point ^^ il veut plaider parce qu'il croit que ce qu'on appelle la justice de Gex n'osera le condamner et que je n'oserai en appeler au Parlement. C'est en quoi il se trompe. Je respecte trop votre auguste compagnie pour la craindre. Je lui ai écrit à luimême une lettre très-ample , dans laquelle je lui remets devant les yeux tous ses procédés ^, et je finis par lui dire que , s'il y a un seul homme dans Dijon qui l'approuve , je me conidamne. J'aurai l'honneur de vous envoyer copie de ma lettre j elle répond à tout ce que vous me faites l'honneur de me dire ^ ) tout y est ex-
* M. Fyot de Neuilly.
* On a vu parla lettre de M. de Brosses à Voltaire {suprà p. 162), que c'étaient précisément les arbitres invoqués par le poète qui avaient décliné l'arbitrage , ce qtiiest confirmé par la lettre à M. Lebault (p. lyS). IL était même de règle en Bourgogne qu'un membre du Parlement ne pouvait être arbitre , sinon dans une affaire de famille. (Arrêt du i5 novembre i5j\ ^ cité dans le Képert. de jurisprudence f au mot Arbitrage.)
3 La lettre du 20 octobre 1761.
** M. de la Marche avait donc fait des objections à Voltaire sur son faclum inséré ci-dessus p. 140? ^t Vol*
pliqué : c'est un factum adressé à lui-même 5 vous me jugerez. J'aimerais mieux vous envoyer ma tragédie , mais venez la voir jouer sur mou théâtre, il est joly. Nous y avons représenté jyiérope , nous avons fait pleurer jusqu'à des Anglais. Oli ! que le cher Ruffey ^ aurait dormi ! Tous ne pouvez savoir à quel point je vous resi"
pecte et je vous aime.
Aux Délices, 19 décembre*.
Je prends le parti d'adresser ma lettre chez monsieur de Pondeveile , car c'est chez l'amitié qu'on doit trouver M. de la Marche^. L'amitié a
taire apparemment n'avait rien de solide à répondre , piiisqu'au lieu de le faire, iLpromet copie ultérieure d'une lettrebeaucoup moins concluante au fond qu'il n'affecte de le croire ( la lettre XLV ci-dessus p. 149) j copie qu'il ne tenait qu'à lui d'envoyer ce jour-là.
* Y. la lettre à d'Argental , du 14 septembre 1761,
* M. de la Marche avait en effet conservé une liaison intime avec Pont-de-Veyle , son condisciple. On ditmême qu'il ne fut pas étranger à la composition du Fat puni €t du Complaisant,
toujours été à la léte de vos vertus; je ne me trouve pas mal de ce beau penchant que vous avez dans votrecœur j vous daignez faire tomber sur moi un peu de vos faveurs , vous savez combien j'en sens le prix. Vous m'avez bien échauffé Fàme par votre apparition à Ferney , et puis vous voilà de moitié avec moi dans le monument que j'élève à Corneille ^. Vous ne sauriez croire à quel point je suis enchanté de tant de bontés 5 quand vous aurez fini toutes les affaires qu'on a toujours à Paris , rempli bien des devoirs , fait et reçu bien des visites, quand vous serez oisif, n'esl-il pas vrai que vous lirez mon œuvre des six jours ^ ? Vous ne serez pas fâché d'y trouver un peu de relligion ; il est vrai qu'elle n'est pas chrétienne , mais elle a son mérite, et comme disait feu l'empereur de la Chine au jésuitte Parennin : touttes les relligions tendent au îiiê me but qui est de suivre La raison universelle et de n'avoir point à se reprocher en mourant d'avoir Insulté et obscurci cette raison^. Voilà de belles paroles pour un Chi-
' En laissant travailler pour les estampes de son édition, Devosge père et Monnier , qui étaient alors att cMteau de la Marche.
* Olympie.
3 Cet empereur avait sûrement lu le Dictionnaire, philosophique.
nois qui renvoyait nos niissionnaiues. Je me flatte que vous ne trouverez pas dans mon œuvre des six jours une autre morale et qu'il y a une rellij^ieuse qui vous attendrira.
Si je ne peux avoir l'honneur de vous faire ma courcethiverjdu moins mes en fans laferont.J*ai dans l'idée que vous pourriez bien passer dorénavant vos hiversaParis etvosétésà la Marche. Me Irompé-jer Je suis bien homme à vous rendre mes hommages les étés, mais je ne prévois pas que je puisse jouir de ce bonheur longtemps. Je pourrai tout au phis m'échapper quelques jours. Ce ne seront point nies travaux champêtres, m.onéghseet mon théâtre qui me retiendront; ce sera Corneille : nous allons commencer l'édition et il n'y aura pas moyen de quitter. Je vous remercie encore une fois de la bonté que vous avez de permettre que vos protégez embellissent cette édition. Je voudrais être bientôt quitte de tant de vers pour venir entendre et lire votre prose. Il me semble que vous élèveriez et que vous échaufferiez mon ame. Elle est remplie pour vous du respect le plus tendre depuis environ cinquante ans.
Aux Délices, 23 décembre ij6ij
Vraiment c'est un pot devin du marché.
Nous venons d'en boire aussitôt qu'il est arrivé aux Délices, et nous avons répété le vers de votre fontaine qui, pour jouer sur le mot , est digne de la Fontaine.
Là, sans crainte des loups, l'agneau se désaltère.
Jugez comme vous avez été fêlé, loué, célébré par madame Denis et par nos convives. Yrainientce n'est pas de belle eau claire que vous fiiites boire à vos agneaux des Délices; vous vous êtes souvenu que vos agneaux sont bourguignons; le président Fétiche ne nous aurait jamais fait boire que du vinaigre ou de l'eau bourbeuse.
Je suis enchanté de vos estampes, mon digne et grand magistrat! Voas n'avez crû graver que votre reconnaissance et vous avez gravé votre gloire. Votre inscription pour M. de Berbisi^ est simple, noble , précise , affectueuse
* Jean de Berbisey, qui avait résigné la première Présidence du Parlement de Bourgogne en faveur de M. de la Marche en 174^ » était mort en 1 ^56 , âgé de 98 ans. Voir sur ce magistrat , parent de M'"'^ de Sévigné ^ V Histoire de la vie et des ouvrages du P^ de Brosses*
2T2 rETTRES DE YOLTAIRE
et modeste. C'est le cœur qui parle avec l'esprit sans chercher l'esprit. J'ai le malheur jusqu'à présent de n'avoir pu être que le bienfaiteur de l'église. J'ai fait bénir la mienne en grande cérémonie^. Mon grand Christ attire tous les curieux. Quelle piété! dit-on. Je l'avais toujours prévu que ce vieux mauvais plaisant finirait par être dévot. Voilà ceque disent les bonnesâmes, et on assure que tous les mondains finissent par là, c'est la mode de tous les temps.
Inde acherusia fit stiiltorum denique vita.
Je ferais une œuvre bien plus méritoire si je pouvais arracher mon petit pays de Gex à la tiranuie des fermiers généraux 3 mais il est plus aisé de s'accommoder avec Dieu qu'avec eux^ aussi sont-ils maudits par S^-Mathieu qui les connaissait bien pour avoir été leur commis. Puisque je suis en train sur ces belles matières^ je prends la liberté de vous envoier un petit sermon ^ qu'on m'a fait tenir ces jours passez et que vous ne montrerez pas à l'ambassadeur de
' Ce n'est point l'église actuelle de Ferney, inais îa construction qu'on laisse sur sa gauclie en arrivant au château de Voltaire , et qu''on prendrait, si elle était moins négligée, pour une grange ou pour la loge du portier.
* Le sermon du Rabbin Akib^ pamplilet de Voltaire,
A M. DE LA MARCHE. 2.y3
Portugal^ . Le Rabbin Aklb me paraît un bon diable^ vous pensez sans doute comme Ini au Judaïsme près^ personne n'a moins l'air d'un juif que vous.
Nous vous adorons à Ferney et aux Délices du culle de dulie et delà plus tendre dulie^.
A Ferney, aS niars'f'.
Il y a longtemps que je n'ai eu l'honneur d'écrire à celui qui sera toujours mon premier président. J'ai bien deschoses à lui dire. Premièrement son parlement m'afflige. Le Roi se soucie fort peu qu'on juge ou non les procèz auxquels je m'intéresse; mais moi je m'en soucie. Voilà une plaisante vengeance d'écolier de dire :
* M. Fyot de Neuilly, dont il avait été question pour Tambassade de Portugal.
* Ceux qui ont lula Corresp. gén. et par conséqtientîes intarissables protestations du culte à^hyperdulie , voué par Voltaire à M. et à Mme d'Argental, savent que le mot dulic est un terme consacré en théologie pour distinguer le culte de vénération, que l'on rend aux Saints, de celui de latrie ou d'adoration , qui n'est du qu'à Dieu.
je ne ferai pas mon thème parce que je suis mécontent de mon régenta C'est pour cela au contraire qu'il faut bien faire son thème. J'apprends que vous faites tous vos efforts pour parvenir à une conciliation. Qui peut y réussir mieux que vous? Vous serez le bienfaiteur de votre compagnie, c'est un rôle que vous êtes accoutumé à jouer.
Je vous demande pardon de donner des fêtes quand la province souffre, mais il est bon d'égayer les affligés. Il y en a de plus d'une sorte : il vient de se passer au Parlemeutde Toulouse, une scène qui fait dresser les cheveux à la tète; on l'ignore peut-être à Paris ; mais si on en est informé, je défie Paris, tout frivole, tout opéracomiquequ'ilest, de n'être pas pénétré d'horreur. Il n'est pas vraisemblable que vous n'ayez appris qu'un vieux huguenot de Toulouse, nommé Calas y père de cinq enfans, ayant averti la justice que son fils aîné, garçon très-mélancolique, s'était pendu , a été accusé de l'avoir pendului-mème en haine du Papisme pourlequei ce malheureux avait, dit-on, quelque penchant secret. Enfin le père a été roué, et le pendu, tout huguenot qu'il était, a été regardé comme un
' Le Parlement de Bourgogne avait suspendu ses audiences par suite de l'affaire Varenne.
marlir, elle Parlement a assisté pieds nuds à des processions * en l'honneui du nouveau saint. Trois juges ont protesté contre l'arrêt 5 le père a pris Dieu à témoin de son innocence en expirant, a cité ses juges au jugement de Dieu et a pleuré son fils sur la roue. Il y a deutî^ de ses enfans dans mon voisinage qui remplissent le pays de leurs cris 5 j'en suis hors de moi: je m'y intéresse comme homme , un peu même comme philosophe. Je veux savoir de quel côté est l'horreur du fanatisme. L'intendant de Laniifuedoc est à Paris ^ je vous conjure de lui parler ou de lui faire parler : il est au fait de cette avanture épouvantahle. Ayez la bonté, je vous en supplie, de me faire savoir ce que j'en dois penser. Yoilà vin abominable siècle : des Calas, des Malagrida, des Damiens, la perte de louttes nos colonies, lies billets de confession et l'opéra comique.
Mon cher et respectable ami, ayez piiié de ma juste curiosité. Je soupçonne que c'est vous qui m'avez écrit il y a environ deux mois^ mais les écritures quelquefois ressemblent à d'autres. Quand vous aurez la bonté de m'écrire, mettez tjn M au bcis de la lettre , cela avertit. Je devrais vous reconnaître à votre stile et à vos
' On n'entend point garantir ce fait, peu croyaWe eu égard au siècle j et qui n'est raconté que par Voltaire.
}3onlés; mais mettez un M. Car quand je vous renouvelle mon tendre et respectueux altacliement, je mets un Y.
25 avril 1762, au château de Ferney.
Il y a quinze jours, Monsieur, que je suis attaqué d'une fluxion de poitrine. JLa chair est faible y l'espidt n'est plus prompt , mais le cœur est tendre, il sent touttes vos bontés. Mille remerciniens à votre graveur ' pour son estampe, que je crois destinée à la Toison d*or'^ . Ce n'est pas que cette Toison soit digne d'une taille douce ; mais il en faut aux pièces qu'on ne jouera jamais , comme à celles qu'on jouera. JNous traitons de même tous les eufiins de Corneille, et les bossus comme les mieux faits.
Il n'est pas juste de vous priver de vos artistes pour Tertarite y Agésiias et Suréna, C'est trop abuser de votre bonne volonté et de votre patience. Qu'ils se réduisent à six estampes et
' Devosge père alors occupé à dessiner, pour l'histoire des impôts que préparait M. de la Marche, des allégories que Monnier devait graver.
^ Pièce de Pierre Corneille.
qu'ils choisissent 5 aulienieiit vous seriez privé un an entier de ceux qui doivent travailler pour vous par préférence. Il y aurait à moi uneindiscrélion impardonnable de le souffrir. Lorsque j'ai eu l'honneur de vous écrire sur l'abomination de Toulouse, je vous croyais encore àParis et à portée de faire causer M. de S.-Priest 5 cette affaire, ou je suis fort trompé, est un reste de l'esprit des croisades contre les Albigeois.
Si mon mal de poitrine me joue un mauvais tour, je partirai ayant vu honnêtement d'horreurs dans ce monde. L'avanture des Jésuites pourrait être consolante' , mais on va élre livré aux Jansénistes qui nevalent pas mieux 5 je ne sais quel est le plus grand fléau, du fanatisme, de la guerre , de la pesle et de la famine.
Je vous crois un peu empêché avec des têtes échauffées ^^ la chaleur ne va pas trop avec la raison. Vous ferez sans doute comme Perrin Dandin, qui attendait qu'on fut fatigué et calme. En voilà beaucoup pour un homme qui a la fièvre, mais pas assez pour l'homme qui vous est attaché avec le plus tendre respect.
* Les Jésuites ne furent déclarés dissous que par arrêt du Parlement de Paris du 6 août 1762.
* Allusion à l'affaire Yarenne , où M. de la Marche voulait interposer sa médiation.
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Aux Délices, 26 mai.
Mon respectable et digne magistrat, je faisan effort pour e'crire 5 rattachement donne des forces; permettez qu'en vous renouvellant mes remerciemens sur vos estampes , je vous envoie une planche de Paris à laquelle je prie vos aimables artistes de se conformer, en faisant les corps des figures un peu moins gros.
Je voudrais bien avoir le mémoire du Parlement; j'ay celuy des Elus ' : il faut entendre les deux partis. J'apprends que les contrebandiers délivrent avec leurs marchandises force coups de fusil dans la province, to£ bella per orbem.
Je vois avec une extrême douleur que les Etats et le Parlement enveniment leur querelle. Vous prenez le bon parti d'attendre à la Marche que le temps appaise ce que l'animosité produit. Heureusement il ne s'agit pas de relligion , ainsi cette guerre finira. Conservez vos bontéz pour l'homme de France qui vous aime
et qui vous respecte le plus.
•' Rédigé par Varenne père.
9 Juillet, aux Délices*.
Voire dessinateur me mande, mon grand magistrat , que vous êtes à Dijon ^ puissiez-vous y être le conciliateur de la Cour et du Parlement î Je n'av point reçu le paquet que vous aviez eu la bonle de me promellre. Je l'attends, il s'agit de vos intérêts et de votre repos qui me sont également chers.
Je suis au quatrième tome de Corneille , c'est une occupation bien douce 5 mais elle cesse de l'être puisqu'elle me coûte le bonheur de vous faire ma cour à La Marche. Je ne puis quitter un instant, il faut corriger deux feuilles par jour ; il faut souvent comparer l'espagnol et l'anglais au français dans les sujets qui ont été traittéz chez cçs trois nations ; il faut avoir toujours raison ; c'est-là une terrible tâche. Laissezmoi , respectable ami, à mon attelier cette année, et je vous réponds que , si M. Tronchin me fait vivre, je suis à vos ordres en l 'jd^*
2,L)0 XETTRES DE VOLTAIRE
Permeliez-vons que je joii^ne icy une lettre pour M'^ Devoge ? Je commence à douter que je vous aye adressé un de ses dessins que je vous renvoiais. Il aime les grosses figures 5 à la bonne heure. Il me paraît qu'il y a du gran'gusto dans sa manière. Je vous remercie encore une fois de m'a voir pré lé cet artiste. Yous venez de perdre le boursoufflé Crébillon ^ .
Dùm flueret lutulentus , erat quod toUere velles * ?
Adieu, Monsieur, conservez vos bontés à
l'homme du monde qui vous est attaché avec le
plus tendre respect.
25 Auguste*, aux Délices.
A^ous voilà donc , mon illustre magistrat , le protecteur Ai^Tertarite ^ ^ j1 gésilas ^^S* Attila y
de Suréna y de Pulchérie y etc Yous étiez
fait pour ne proléger que les Cinna et les Tolieuctes. La meilleure part n'est pas tombée
* Mort à Paris le 17 juin 1762, à 88 ans. ^ Hor. lib. 1. sat. IV.
à voire dessinateur. Je luy scais bon orré de nietlre du génie dans ses dessins, puisque ce Corneille en a mis si peu dans la moitié de ses pièces ; il eût fallu pliUÔL les supprimer que les décorer par des estampes ; mais le public , qui n'a jamais entendu ses intérêts , veut avoir toutes les sottises d'un grand homme. J'ay pris le parti depuis quelque temps de faire relier ce que je trouve de bien dans les livres nouveaux et de brûler le reste. S'il fallait tout lire , Matliusalem n'aurait pas le temps.
Je me flatte toujours que Pierre Corneille me donnera le temps de venir cultiver auprès de vous la vraie pbilosophie qui vaut mieux que la poésie. Nous allons, en attendant, jouer des tragédies nouvelles que les comédiens ne défigureront pas. Mademoiselle Corneille commence à réciter des vers , comme son oncle en faisait quand il était inspiré. Nous attendons M. le maréchal de Richelieu et M. le duc de A illars, à qr.i nous donnerons la comédie.
J'ay l'honneur de vous envoier encor par M. de Yilleneuve ^ un Mémoire sur les Calas. Cette affaire va être portée au Conseil : c'est un grand préjugé en faveur de cette malheureuse
i Dufour (le Yilleneuve , intendant de Bourgogne, depuis lieutenant civil au Cliutelet de Paris.
famille qne vous ayez de la compassion pour elle. Agréez mes tendres respects.
Aux Délices, 8 septembre 1762.
Voilà le mois de septembre venu , Monsieur, et je voudrais déjà être à La Marche 5 mais une descente de Pairs du Royaume et une fluxion sur les yeux et sur les oreilles me retiendront aux Délices probablement jusqu'à la fin du mois. M. le duc de Villars est icy ; nous attendons M. le duc de Richelieu ; M^" Denis et M^^^ Corneille répètent leurs rôles, et moi je ne joue que celui de malade. Dieu me fasse la grâce de pouvoir , à la fin du mois , venir me réjouir avec vous de la paix que nous allons avoir avec les Anglais et de celle que probablement votre Parlement aura avec le Conseil î
Je suis fort coulent malgré les critiques de Pesiampe cVOlkon^ que M. Le Monier ' m'envoie. Je vous renouvelle mes remercienienis
' Lisez : Monnier.
et je vous prie de permettre que j'insère ce petit Lillet dans ce paquet. Pardonnez à un pauvre homme , moitié sourd , moitié aveugle , s'il vous écrit si laconiquement ; vous savez combien il serait bavard s'il vous disait à quel point il est pénétré pour vous d'attachement et de respect,
A Ferney , 20 septembre*.
J'ay besoin plus que jamais de la tranquillité de la retraite 5 me voilà aux prises avec des ducs, des acteurs , des décorateurs : tout cela ne convient pas trop à mon âge. J'imagine qu'on est plus à soy dans le beau château de La Marche. Rien n'est plus triste que les plaisirs quand ou n'a point de santé et qu'on perd ses oreilles.
Sincerum nisi est vas , qiiodcumque infundis acescit.
J'ay reçu une nouvelle estampe dessinée par M. Devoge ^ nouveaux remerciemens à vous faire 5 mais il faut qu'il en ait sa part. Je vous prie de permettre qu'il trouve dans cette lettre
les expressions de ma reconnaissance. Je suis trop languissant, trop misérable , pour écrire à d'autres qu'à vous. Nous verrons si, avant votre départ pour Paris, je serai assez heureux pour venir vous dire que vous n'aurez jamais de serviteur plus tendrement attaché que
A Ferney, 12 octoLre*.
Nous n'avons plus de maréchaux de France, nous avons encore un pair ^ 5 mais si mon cher et respectable M. de La Marche avait été là , j'aurais bien dit ; Cédant arma togae. Allezvous à Paris? Quand parlez-vous? Instruisez-moi un peu de votre marche.... Vous allez revoir ce que vous avez de plus cher dans votre flimille ^ vos amis vous retrouveront. Je ne vous pardonne de quitter votre retraite que pour revoir ceux qui vous aiment. Si vous n'aviez pas cette raison, vous seriez inexcusable. Vous savez qu'on n'est bien que chez soy et avec soy. Vous possédez à La Marche le plus bel empire , celui de vous-
* Le duc de Yillars,
même. Que n'ai-je pu y être un de vos sujets î Je vous demande en grâce , mon grand magistrat, de vous faire donner , quand vous serez à Paris , le Mémoire à consulter des Calas, signé par quinze avocats. M. d'Argenlal vous le procurera facilement. Vous n'êtes pas homme à croire qu'un Parlement aye toujours raison. Je m'en rapporte à voire jugement sur cette affaire comme sur bien d'autres. Vous aimez la justice et la vérité encor plus que l'intérêt des Classes ^ . Conservez votre santé , votre gaité et vos boulez pour moy.
A Feruey, 18 décembre 176s.
Mon digne magistrat, mon philosophe humain , où êtes-vous? que faites- vous r Est-ce le malin peuple de Dijon , ou le tranquille séjour de La Marche , ou le fracas de Paris qui vous
' Tous les Parlemens du Royaume affectaient de se considérer comme un seul et même corps 5 chaque Parlement de province se disait une Classe du Parlement du Roi. —I Voy. sur cette prétention THist. du P* de Brosses.
5l86 lettres de voltaire
possède ? Je suis bien niallieureux que nous ne soyons si voisins que pour ne point nous voir. Faudra -t-il que je meure sans avoir eu encor la consolation de philosopher un peu avec vous ?
Il y a une terrible tracasserie à l'Académie de peinture de Paris au sujet de votre dessinateur. Je luy avais bien dit qu'il fallait que touttes les estampes fussent de la même dimension 5 on ne veut point de cette bigarrure. On a soulevé des souscripteurs j on prétend que les figures de M. Devoge sont trop grandes^ qu'elles doivent être de la même proportion que celles de Paris. Enfin c'est un schisme 5 vous sentez bien que je suis pour la tolérance. Je crois qu'il importe peu que les Attila y les Tertharite y les Pulchéries , les Suréna , les Agésilas , les don Sanche d' Arragon y soient grands ou petits ; mais j'ay affaire à des gens têtus , et me voylà , si parva licet componere magnis y comme le Roy entre les jansénistes et les molinistes.
Voylà une affaire plus importante que je confie à votre amitié et à vos bontéz. Je suis sur le point de marier la nièce de ce Corneille dont je suis le commentateur, et je ne la marie pas avec la raison sans dot : outre ce que je luy ay déjà assuré, il faut luy donner vingt mille francs, et je n'ay presque point de bien libre. J'ay compté que ces vingt mille francs seraient bip-
A M. DE LA BIARCHE. 287
polérrnéz sur la terre de La Marche. Vous deviendrez avec moy le bienfaicteur de Mll^ Corneille ; vous me ferez donc un plaisir extrême , mon digne magistrat , de m'envoyer une procuration en blanc par laquelle vous donnerez commission et pouvoir de stipuler en votre nom la reconnaissance d'une somme de 20 m. "^ à vous prêtée par moy, au pays de Gex, le i3 septembre 1761 , portant intérêts de mille livres et hippoléquée sur la terre libre de La Marche. C'est dommage qu'on ne puisse marier des filles sans passer par ces tristes formalitéz.
Hiœen qui marcliait seul Mène à présenta sa suitte un notaire.
Rien ne s'éloigne plus de l'âge d'or que les contrats de mariage. Il me semble que si quelqu'un était fait pour ramener ce bel âge sur la terre, c'était vous. Je l'ay trouvé jusqu'à présent dans ma retraite; mais la mauvaise santé m'en ferait un siècle de fer sans un peu de philosophie. Votre amitié est un heaume plus souverain pour mes maux que tous les philosophes présents et passez. Quand pourrai~je vous dire chez vous combien je vous aime et à quel point je vous respecte ?
A Fcrney , aS janvier*.
je reçois dans le moment une lettre de monsieur Tronchin , le fermier général , par laquelle il me demande le billet et le double du billet pour vous les remettre luy-méme. J'écris à Lyon, mon respectable et aimable magistrat 5 je mande à l'associé de M. Troncbin qu'il envoie sur le champ ces billets que je comptais vous faire parvenir en droiture. A leur défaut, je vous renvoyé la procuration qui n'aura plus lieu moyennant l'arrangement que vous prenez : les vingt mille livres serviront toujours de dot à MU® Corneille. Nous la marions, selon toutes les apparences , à un autre Bourguignon , au fils d'un Maître des comptes de Dole , notre voisin , jeune officier très aimable '. On dit que vous n'étiez pas trop content de la famille Cormont*. Je ne
* M. Diipuits, cornette de dragons.
* Il avait été question pour Mlle Corneille , du fils de M. de Colniont de A^augrenant, commissaire des guerres à Châlon-S. -Saône, lequel possédait un fief voisin du marquisat de la Marche. (Lettre à d'Argentalj 16 décembre 1762.)
veux point trun gendre qui vous déplaise. Si vous éiiez à La Marche , la noce viendrait danser dans votre parc. Les veux me font mal, les neiges m'aveuglent. Je ne peux écrire longtemps 5 sans cela je vous écrirais huit pages.
A Fcrncy, 12 février 1763,
Comme je deviens un tant soit peu aveugle , Monsieur, permettez que j'aie l'honneur de vous écrire par mon clerc. Nous marions demain M^'^*^ Corneille à un Bourguignon fort joli, officier de dragons de son métier, et fils d'un maître des comptes. Mes an^es , M. et M"^® d'Argenial , ont si hien fait par toutes leurs hontes, ont tellement suppléé à notre ignorance d'une publication de han qui devait se faire à Paris, que rien ne nous retarde plus. Un enfant qu'on dit plus aveugle que moi et qui est beaucoup phis puissant se mêle de la cérémonie 5 nous avons signé le contract de mariage^ j'ai usé de la permission que vous m'avez donnée d'assigner à M^"^ Corneille, désormais M^"^ Dupuits, vingt-mille livres sur la plus belle terre
de Bourgogne. Comme il faut que je fasse apparoir et que j'aunèxe au coulral que ces vingtmille livres m'appartiennent, j'ai recours à vos bonléz.
On nous flatte dans nos déserts que nous pourrons avoir incessamment le plaisir de nous ruiner à votre Parlement. Si M"^^ la comtesse de Pimbêche avait élé Bourguignonne, elle serait morte de chagrin ces deux, annëes-cy.
Je crois qu'on débusquera à la fin les Jésuites nos voisins que vous connaissez^. Il y en a un pourtant^ qui fait notre mariage demain à minuit. Je pense qu'il ne leur restera bientôt pour tout bien que des sacrements. On les lapide au bout de soixante et dix ans avec les pierres de Port-Royal.
Conservez-moi vos bontéz et agréez mon tendre respect.
* Les Jésuites d'Orne-s. Voir la lettre à la Clialotais du. 17 mai 1762, où Voltaire confirme pleinement la note de la page i32 ci-dessus.
* Le père Adam.
8 Janvier 1764, à Feincy.
Mon illustre et respectable magistrat , mes lettres et mon cœur courrent a[)rès vous depuis un an. Je vous croyais actuellement à Paris conformément à voire dessein de passer Thivert dans cette grande ville et le reste de l'année dans votre belle terre. M. le président de Ruft'ey m'apprend que vous êtes à lu Marche. Je vouseu félicite 5 car après tout on n'est bien que chez soi, surtout quand on sait s'y occuper.
Je me [dains de la nature, non pas seulement de ce qu'elle m'a fait malade et faible , et qu'elle s'avise à présent de m'ôter presqu'enlièrement l'usage de la vue , mais de ce qu'elle m'empêche de venir vous voir et être témoin des sentiments de votre belle âme dans votre solitude.
Il paraît depuis peu un livre sur la tolérance à propos de l'affaire des Calas ^ . Je voudrais vous l'envoier et surtout vous en demander votre
* On sait que l'Essai sur la tolérance est de Voltaire,
seDliiîicnl j LiUes-nioi savoir, je Yons prie, par quelle voie je puis vous l'envoier.
Je m'imagine que clans voire belle relraile vous regardez en pilië tontes les sottises qni agitent le monde et toutes les fautes que font les corps et les parlicidiers. La sagesse n'habite guères que dans la solitude ; tout ee que je souhaite à cette belle divinité, c'est que l'ennui ne s'introduise pas chez elle.
On dit que vous bâtissez à la ville et à la campagne. Je m'avise d'en faire a niant dans ma chaumière 5 mais le bonheur n'est pas dans ces occupations, il est dans la santé , valeat possessor oportet; le maître de l'univers serait 1res malheureux s'il digérait mal. Tout dépend de nos cinq sens; tout le reste est bien pen de chose. A quoi sert le plus bel aspect du monde quand on devient quinze vingt? et qu'importent les perdrix quand on ne peut pas Xqs manger ? Dieu merci, vous avez un bon estomach comme un bon esprit; jouissez de ces deux pièces essentielles à la machine. Yivez heureux, vivez longtemset conservez-moi vos bontés.
Le presqu'aveugle,
A M. DE LA MARCHE. 2.ijD
XXT.
Ferney, 3o janvier 1764.
Digae magistrat, bienfaisant philosophe, il ne sera pas dit assurément que je sois assez sot pour mourir sans vous avoir vu dans votre paradis de la Marche. Vous y fondez un hôpital^ , yoilà tout juste mon affaire. J'y viendrai en qualité d'impotent si nos vilains vents continuent , et en qualité d'aveugle si ma fluxion sur les yeux ne guérit pas^ j*y viendrai sain ou sauf, en litière ou en brancard , en bonnet de nuit ou en perruque. Vous éclairerez mon esprit, et cela vaut bien la guérison de mes yeux que vous me faites espérer. Vous me rendrez raison si vous pouvez , de toutes les sottises, de toutes les inconséquences , de toutes les contradictions de la Gaule Transalpine et des pauvres petits royaumes des Bour^ninnons et des Francs.
Vous me direz quel chemin il faut prendre pour arriver de ma chaumière à votre palais de La Marche. J'envoye le livre de la Tolérance que
* A Mervans, bourg dépendant de la terre de la Marclie. Cette fondation a été transférée à Cliàion-sur- Saùne.
l'auleur m'ordonne de vous présenter par la voie de M. de Ralmond , directeur des postes de la Franche-Comté. Je ne sais pas si c'est la voie la plus sûre et la plus prompte. Je hasarde cellelà parce que vous ne m'en avez pas donné d'autre. Le paquet doit arriver franc. S'il fait naufrage en chemin , on tâchera de prendre une autre route.
J'ay actuellement une grande affaire avec Monsieur votre fds. Je ne sçais si vous sçavez qu'il est aussi venu à Ferney. Je suis à peu près dans le cas du Roy. J'ay eu affaire à trois parlemens du royaume à la fois, je m'en suis tiré jusqu'icy assez heureusement. Nous verrons si je réussirai avec le vôtre. Sçavez-vous hien que mon affaire est très délicate et que j'ai obtenu du Roi une belle lettre dont on n'a pas fait grand cas. Ce monde- cy est plaisant, et moi aussi en vérité. Mon Dieu, que j'ay envie de venir philosopher à la Marche ! J'ay trois jours à vivre : que j'en passe un avec vous et je suis content. Conservez-moi les bontés dont vous m'honorez, et soyez sûr que vo\is êtes autant aimé que respecté du vieux de la Montagne.
Aux. Délices, 4 may ly^l»
Mon illustre magistrat, cllirne d'un meilleur sièclejvousêtesdigneaussid'avoirdes amis moins paresseux quemoijOu plutoldesamis moins |3rivés de la douceur de la société. Il y a deux mois que je me trouve absolument incapable d'écrire et de me remuer. J'ay été obligé de me transporter aux Délices auprès de M' Troncliin, quoique je sache très bien que les voyages au temple d'Epidaure ne rendent pas la santé. Je ne parle à mon médecin que par condescendance pour ma famille. II fi\udrait que je fusse fou pour imaginer qu'un homme peut guérir la vieillesse et la faiblesse d'un autre homme, et encore plus fo«i de ne pas me soumettre de bonne grâce à la destinée. Ma carrière finit, la vôtre sera plus longue, parce que vous êtes né avec de meilleurs organes comme avec un meilleur esprit. Vous êtes un vigoureux Bourguignon, et moi un faible Parisien.
Je vous loue aussi de faire des chansons; il est vrai qu'elles ne sont ni bachiques, ni grivoises ; mais elles sont pleines d'agrément, et je crois que Cicéron en aurait fait de pareilles eu
mariant son noveu, car cjiioi qu'en dise Juvénal, Cicéron voire devancier faisait fort bien les vers, et il était réellement le meillenr poète de son temps après Lucrèce 5 c'est de tous les poètes Romains celui que j'aime le mieux avec ses défauts.
S'il y avait quelqu'un parmi nous que j'osasse comparer, quoique de très loin , à ce grand homme, ce serait le chancelier de l'Hôpital. On vient d'imprimer sa vie 5 je ne sçais si on en fera autant pour notre chancelier d'aiijourd'huy î ' ISToussommes bien médiocres en tout genre. Ne rougissez- vous pas quelquefois delà décadence où. vous voiez notre nation? Nous avons eu un beau moiTient sous Louis XIV5 mais nous n'a-vons aujourd'hui que l'opéra comique et M*""® Duchapt.
On dit que M^ d'Eliole le Normand fait un beau procèz à la mémoire de M'"^ sa femme, et prétend hériter d'elle en vertu d'une donation réciproque de tous leurs biens stipulée dans leur conlract de mariage. La plat te éloquence de nos avocats aura là un beau champ de bataille ; on verra si une séparation l'emporte sur une
' Guillaume de Lamoignon de Blancmesnil, père de Lamoigiion de Maleslierbes , avait succédé à d'Aguesseau le 27 novembre 1760 Démissionnaire lui-même en 1768, il eut pour successeur Réné-Nicolas-Charles-Auguslin de Maupeou j et mourut le 12 juillet l'j']'^ j à 90 ans.
donalion; c'est un cas que la coulume de Paris n'a point prévu , car nos coutnmcs ne prévoient guères , et je ne sçais s'il y a quelque chose dans le monde de plus nnparfait que nos loix.
An reste savez-vous que Mad^ de Pompadour est morte en philosophe, sans aucun préjugé , sans aucun trouble, pendant que tant de vieux barbons meurent comme des sots' .
Adieu, mou respectable magistrat, conservezmoi un peu d'amitié pour le peu de temps que j'ai à végéter dans ma petite relraitte. Que ne puis-je être dans la vôtre! Que ne puis-je vous entendre , raisonner avec vous et vous renouvel-
1er mon très tendre dévouement.
* Il est étrange que Voltaire laisse écliapper cette boutade et d'autres semblables dans sa correspondance avec M. de la Marclie , croyant sincère, auteur d'une réfutation de VJUniile restée manuscrite, et dont Voltaire lui-même écrivait à d'Argental. ce C'est une belle ame ; c'est dommage qu'il ait certains petits préjugés de bonne femme, r) (I^eitre du i4 septembre 1761.)
Du reste, l'admiration que témoigne ici Voltaire de la mort peu chrétienne de M.^^ de Pompadour rappelle ce qu'il dit ailleurs d'un liomme sur lequel l'histoire a épuisé ses flétrissures : Le Cardinal Dubois , qui mourut en philosophe et qui après tout était homme d'esprit, {Hist. du Parlement. — Beuchot, xxii, 307. ) — On ne voit pas bien ce que la France aurait perdu à ce que Dubois et M"'^^ de rouipaJour crussent à l'Evangile.
A Ferney, 3 juillet 1765.
Il faut vous dire, mon cher et respeclable magistrat , que deux jours avant de recevoir la lettre dont vous m'avez lionoré, on vint ni'avertir dans mon sale cabinet, vers les deux heures, qu'il y avait dans mon petit salon grand comme la main, une douzaine d'Anglais et d'Ansjlaises qui venaient dhier. Je les reçus à l'anglaise , peu de façons , un peu de disputes sur Shakespeare , des propos vagues; ensuite envisageant une dame de la compagnie autant que mes faibles yeux peuvent envisager, je dis à une de mes nièces : Voilà une Anglaise qui a bien de l'air de Monsieur le Premier Président de la Marche ; je la prendrais pour sa fille, si je ne savais qu'elle vient de Londres. Elle entendit mon propos 5 elle me dit qii'ellene venait point d'Angleterre, mais de Lvon , et qu'elle était votre nièce ^ . M*^ de Longecourt que j'avais pris pour un ofhcicr
« C'était la fille de M. Fyot de Neuilly (Jacques-Philippe), ex-ministre plénipotentiaire de France à Gènes , mariée au marquis de Champié d'AllemanSj d'une grande maison de Daupliiiié.
de dragons anglais, m'apprit qu'il clait votre parent^ 5 je me trouvai toutd'un coup dansvoire famille. Jugez si mon cœur tressaillit j j'oubliai alors mes Anglais et Shakespeare et Milton, et jusqu'à tous les maux qui m'accaLlent, pour demander de vos nouvelles, et pour me vanter de vous élre attaché depuis environ soixante ans au moins. On me dit que vous êtes plus heureux dans votre chata\i que moi dans ma chaumière , et cela me consola 5 que vous jouissez d'une santé que je n'ay point, et j'en fus ravi; que vous êtes vraiment philosophe, et je vou(h'ais l'éire. Il y a des années que je ne vous ai écrit. Mais j'ai été longtemps persécuté d'une fluxion cruelle sur les yeux , et ce n'est que depuis peu que j'ai recouvré la vue. Madame la marquise d'Alleraanet compagnie m'ont trouvé entouré de massons qui font deux ailes à mou houge pour avoir l'honneur de vous recevoir si jamais vous revoiez nos déserts. Je suis bien coupable de n'être pas encor venu vous faire ma cour. Je le sens. J'en suis encor plus fâché que honteux; ma misérable santé en est la seule cause. Je suis condamné à souffrir. Vivez heu-
* Nicolas-Philippe Berbis de Longecoiir , officier de cavalerie, né à Dijon en 1727, père de M. Berbis de ïlancvj mort en cette ville en 181 4»
■3oO LETTRES DE VOLTAIRE
reux , philosophez 5 conùnuez-nioi vos bonléz. Si jamais je peux faire un peiil voyage, ce sera assurément pour vous renouveller le tendre respect et tous les sentiments qni m'attachent inviolablement à vous jusrpi'au dernier moment de ma vie.
A Ferney, ce 3 mars 1766.
Mon cher et respectable magistrat, je ne vous écris jamais , parce cpi'ayant enterré jna vieillesse et mes maladies dans une retraite profonde , je n'aurais à vous parler que de mon tendre attachement dont vous ne doutez pas. Mais j'ay appris dans mes déserts que vous avez été très-malade il y a deux mois dans votre beau chatau de la Marche. M. d'Argental ne m'en avait rien dit. Le danger que vous avez couru rompt mon silence et me ranime. Je suis toutétonné d'être en vie , mais je veux que vous viviez. Je suis un peu votre auié et je n'ay pas votre vigoureuse constitution. C'est à vous qu'il appartient d'étendre votre belle carrière. Je sais que votre
A M. TiE LA. MARCHE. 3ol
philosophie vous fait regarder la fin de la vie avec la résignation qui doit nous soumettre aux loix de la nature 5 mais enfin vous ne pouvez vous empêcher d'aimer une vie dans laquelle vous n'avez donné que des exemples de vertu.
Pour moi , je crois avec votre ami Pondevele' qu'il faut s'amuser jusqu'au dernier moment. Avez-vous encore vos artistes auprès de vous et ce graveur dont j'ay ouhlié le nom et don! j'aimais les desseins malgré les dégoûtez de Paris qui n'en ont pas voulu ? Je voudrais qu'à votre recommandation il me dessinât et me gravât une planche assez hizarre destinée à un petit inoctavo. Il s'agit de représenter trois aveugles qui cherchent à tâtons un âne qui s'enfuit. C'est l'emhléme de tous les philosophes qui courent après la vérité. Je me tiens pour un des plus aveugles, et j'ay toujours couru après mon âne. C'est donc mon portrait que je vous demande. Ne mêle refusez pas, et aimez toujours le phis vieux , le plus tendre et le plus respectueux de vos anciens camarades,
* Y. ci-dessus, p. 268, note 2.