‹ Voltaire et le président de BrossesChapitre 26 sur 44 · XII. ï · texte numérisé non relu

XII. ï

Ainsi donc, Monsieur, vous m*envoyez des roses, et quidquid calcavei^is rosa fiet. Avezvous vu M. le président de Brosses^ ? S*il vient dans un an à Tournay, il demandera où était le chatau. Le plaisir de bâtir et de planter flatte un peu l'amour propre, et cela est vrai; mais le plaisir de mettre les choses dans l'ordre est bien plus grand. J'ai une telle horreur pour la difformité que j*airajustédeux maisons en Suisse, uniquement parce que leur irrégularité me

* Cette lettre est une réponse à celle que M. deRuffey avait adressée à Voltaire le i^r janvier 1759.

* M. de Brosses ne fiisait qu'arrivera Dijon, de retour de Tourney qu'il venait de vendre à vie à Voltaire.

A M. DE RUFFEY. 32 1

blessait la vue. Les propriélaires ne sont pas fâches de trouver un homme de mon humeur» Je ne me mêle point de réformer les mauvais livres, qui pleuvent dans Paris, mais bien les maisons où je loge. Hoc euro et omnis in hoc suni ' . J'ai été trop fâché de n'avoir pu avoir rhonneur de vous loger dans mon chétif hermitage des Délices , pour ne pas bâtir au plus vite quelque chose de plus digne de vous recevoir. Votre Chambre des comptes n'entendra pas sitôt parler de moi. L'acquisition de la terre de Ferney m'a causé plus d'euibarras que celle de Tournay ; tout a été Jini en un quart d' heure avec M. de Brosses"^ ; mais pour Ferney , il n'en va pas de même : Mg'^^ Paramont ^ , le sérénissime comte de la Marche me remet la moitié des droits, et son conseil exige que je spécifie ce qui dépend de lui et ce qui n'en dépend pas 5 c'est une distinction très difficile à faire et qui demande des recherches de Bénédictins. Je me donne bien

* Horace a dit :

Quid verum atque decens euro et rogo-, et orauis in hocsura.

Epist. I , Lib. I.

* Voltaire ne pensait point encore à ce qu'il écrivit depuis du caractère intéressé de M. de Brosses.

3 C'est ce mot qu'il faut lire dans la lettre du 7 mars 1760 àd'Argental. MM. Clogenson etBeuchot, qui ont lu par amour , avaient raison de voir là un non-sens.

de garde de faire des actes de seigneur à Ferney . Je n'ai point encore signé le contrat: je n'agis jusqu'à présent qu'avec une procuration du vendeur. Je n'ose même aller à la messe de peur que la Chambre des comptes ne saisisse mon fief. N'aurai- je pas même encore, s'il vous plaît, six mois après la signature, pour vous donner aveu et dénombrement? Je m'en rapporte à vous 5 j'espère qu'on ne me chicanera pas^ mais, mon cher président, ce que j'ai bien plus à cœur et ce que je regarde comme la plus belle des acquisitions, c'est d'avoir quelque part dans le souvenir de madame de Ruffey ^ 5 s'il y a beaucoupde dames à Dijon qui lui ressemblent , c'est à Dijon qu'il faut vivre. Aussi aurais- je déjà fait le voyage si je n'avais embrassé bien fermement le parti de la retraite pour le reste de ma vie. Vous pourrez dire de moi :

!Namque sub OEbaliae inemini me turribus altis

Coryclum vidisse senem , cui pauca beati

Jugera ruris eraiit, etc.

et qu'est-ce qui me retient sur les bords de mon lac?

Libellas, quaesera tamenrespexit inertem.

^ V. ci-dessus p. 29. 3M"ip de Ruffey avait accompagné son maridansla visite qu'il fit à Voltaire en octobre

A M. DE RUFFEY. 023

Voilà trop de latin. Je vous dirai en français que toute ma famille est aux pieds de madame de Ruffey et que mon cœur est à vous pour jamais.

Aux Délices , ce 3 mars 1759.

Vos rosiers sont dans mes jardins, Et leurs fleurs vont bientôt paraître.

Doux azile où je suis mon maître!

Je renonce aux lauriers si vains , Qu'à Paris j'aimai trop peut-être.

Je me suis trop piqué les mains Aux épines qu'ils ont fait naître.

Je viens de recevoir, Monsieur, et de flûre pîan« 1er sur-le-champ vos jolis rosiers de Bourgogne | l'y ai mis la main , je les ai baptisés de votre nom : ils s'appellent des Ruffey , et j'en donnerai sous ce nom à mes voisins qui partageront ma reconnaissance. Pourrais-je me flatter que vous viendrez les voir quelque jour, et que vous n'oublierez pas entièrement ce petit coin du monde que vous embellissez par vos présens ? Vous serez probablement dans vos terres cet été ; je viendrais vous y voir si je pouvais abandonner

lin momeut mes maçons et mes charpeuliers. Je commence par me ruiner avant de donner mon aveu et dénombrement à la Chambre des comptes 5 qui , probablement, me fera interdire quand elle saura que je dépense vingt mille écus à un châtau dont la terre ne vaut pas trois mille livres de rentes. Il n'en sera pas de même de Tournay : je ne dois rien pour cette acquisition j y y suis entièrement libre , et c'était là l'objet de mes tendres vœux. J'ai rempli la vocation de riiomme ; Dieu l'avait créé libre et je le suis devenu 3 c'est assurément la plus belle fortune qu'on puisse faire. Ma nièce de Fontaine sera encore plus heureuse que moi : elle aura l'honneur de vous voir, vous et madame la présidente de Ruffey , à la fia du mois , si vous êtes à Dijon.

Je ne sais si je vous ai mandé que le roi de Prusse m'avait envové deux cents vers de Breslau , dans le temps qu'il assemble deux cent mille hommes. On commence déjà à rouj^ir la terre avant qu'elle soit verte : cela est infernal. Les Jésuites plus infernaux encore , s'ils sont en effet convaincus d'avoir trempé dans le parricide du roi de Portugal. On ne leur jette encore à Paris que des oranges de Portugal à la tête ', mais si le crime est avéré, on leur jettera de grosses

A M. DE RUrrLY. 325

pierres. Adieu , mon cher donneur de roses. Mille respects à madame de Ruffey et aux roses de son teint.

Senza cérémonie.

Aux Délices , 27 mars 1759.'

Nous sommes, M"^^ Denis et moi , Monsieur, les deux plus envieuses créatures de ce monde ; et M"^® de Fontaine est l'objet de notre rage. Elle va vous voir, et nous restons entre nos Alpes et le Mont-Jura. Je présente mes regrets et mes respects à madame de Ruffey.

Vous m'avez permis de m'adresser à vous. Monsieur , pour l'aveu et dénombrement du fief de Fernex. Je vous envoyé ce que j'ay. S'il faut la minute du contract, j'aurai l'honneur de vous la faire tenir. Je n'ay point encore fini avec Mg"^^ le comte de La Marche. On ne peut être plus sensible que je le suis à vos bontés. Regardez-moi comme vin homme qui vous sera attaché toutte sa yie.

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Aux Délices, 2 mai 1759.

C'est abuser de vos bontés, Monsieur, que (l'avoir passé tant de temps sans en profiter. J'ai toujours attendu que Mg^ le comte de la Marche, mon Seigneur suzerain, eiit réglé ce qu'il veut avoir de la pauvre petite terre de ma nièce' pour son droit de mouvance 5 celte affaire n'est point encore terminée , et je ne sais même si on peut reprendre le fief et rendre foi et hommage avant d'avoir payé son seigneur, pour lequel on doit marcher armé de pied en cap toutes les fois qu'il l'ordonne. Je vous envoie, à touthazard, à l'adresse indiquée, la grosse en parchemin du contrat d'acquisition et la procuration de M"'^ Denis , qu'elle n'a pu faire pardevant notaire. Mais s'il est nécessaire qu'un

' Ferney avait été aclieté sous le nom de M^^ Denis. Cette précaution déplut à M. de Brosses, à qui Voltaire avait laissé croire que cette terre lui répondrait des indemnités auxquelles le Président pourrait avoir droit pour démolitions indûment laites à ïournev.

A M. DE RUFFEY. 827

notaire y passe, nous irons à Ferney faire celle cérémonie, quoiqu'on ne puisse pas encore y loger. J'ai fait à Gex des contrats avec des procurations sous seing-privé. Je ne sais si on est plus diftîcile à Dijon que dans le pays de Gex.

En bonne justice, l'oncle et la nièce auraient dû aller àDijon,vous rendre à vous, Monsieur, et à madame deRuffey, leur foiet hommage. Mais vous savez que je suis un républicain qui ne peut se résoudre à habiter tout au plus que la frontière d'un royaume; encore s'en repent-il quelquefois, en voyant la petiie rapacité des petits officiers de justice et de finance , et les vexations exercées sur de pauvres cultivateurs à qui on fait payer pour la taille le tiers aix moins de ce que produisent leurs sueurs et leurs larmes. Je gémis en voyant le plus joli paysage de la nature défiguré par la voracité do tant de harpies. H y a dans ce petit canton, à la lettre, plus de commis que de laboureurs. Je suis obligé de faire venir à j^jrands frais des familles suisses pour cultiver des terres qui sans elles resteraient incultes. Si je pouvais labourer moi-même , je le ferais 5 mais je suis trop faible. Je peux à peine tenir le nouveau semoir fort joliment verni, et vrai amusement d'une autrCï femme que M'^^ Denis, Mes Suisses sont tout ébahis de ne pouvoir semer le jonr [de la félc

020 LETTRES DE YOLTAIRE

tVuu Saint qu'ils ne connaissent pas. Nous avons imaginé , nous autres papistes , qu'il fallait manquer de pain pour honorer S. E.ocli et S. Fiacre. Cela est fort sensé ^ . On croit dans une cour être auprès de Séjau, et dans la carnpagne au pays des Caffres.

Nous verrons si des actions sur les fermes générales ramenneront l'abondance , et si le traducteur de Pope ^ remplacera Colbert. Je le souhaite : quelques personnes l'espèrent. On dit que vous avez un bulletin passable de Paris. Adieu, le Roi de Prusse est en Bohême; je le crois au-dessus de ses affaires, car il m'é^ crit toujours des vers et trop de vers. Mille reniercicmens.

XYI,

Aux Délices, 29 juin 1759.

11 y a longtemps, mon cher confrère en A pollon et mon Président en foi et hommage , que

' Voy. la note de la page 109.

* Silhouette, nommé contrôleur général le 4 mars 1 y5i^^

A M. DE RUFFEY, '6l^

]e n'ai eu de vos nouvelles. Je vous ai envoyé plus d'un paquet et une belle procuration légalisée, et tout ce que vos bontés prescrivaient, à l'adresse du secrétaire des Etats de Bourgogne ^. Je soupçonne que vous êtes dans vos belles terres, et que vous y avez un temps plus favorable que celui qui nous persécute dans nos montagnes. Vous savez sans doute que Gresset a menacé le public, dans une lettre, de ne jamais écrire pour le tbéâtre, et vous connaissez la jolie épigramme par laquelle Piron l'a remercié au nom du public.

On dit qu'on a brûlé trois jésuites à Lisbonne^ 5 mais jusqu'à présent on ne tient cette nouvelle que des jenséuistes. Permettez-moi , pour toute nouvelle sûre, de vous dire que le Roi m'a accordé tous les privilèges atlacliés à

* Jacques Varenne , père de Varenne de Béost et de Varenne de Fenille. Il a mérité une place dans la Biogr. univ, (xLvir, 49^) P^r l'éclat de la lutte qu'il soutint sous le nom des Etats contre le Parlement de Dijon. On Yoit que le secrétaire des Etats avait le port franc.

^ C'est à ce propos que Voltaire écrivait à Vernes : Ce sont là des nouvelles bien consolantes / (i^r octobre 1761 , n° 3435 de l'édit. Beucliot.)

Cette citation manque comme annotation au Commentaire de Voltaire sur le j 6^ chapitre de Beccaria.

33o LETTRES DE VOLTAIRE

Ferney autrefois, et qui étaient perdus pour moi. Me voilà entièrement libre.

Yous avez eu la bonté de me faire inscrire au nombre de ceux qui reçoivent le petit bulletin de Dijon ^ . Je n'en ai pas entendu parler. Mille respects à madame de Ruffev. M"^^ Denis et moi nous sommes pénétrés pour vous de la plus vive reconnaissance. Le Suisse ,

XYII.

A Tourupy par Genève, 21 juillet ij^i).

Je ne sais comment faire, Monsieur, pour vous remercier de toutes vos bontés, et pour payer MM. de la Chambre des comptes ^. Je suis prêt de donner une lettre de change de Ja somme que la Chambre exige. M.Troncliin de Lyon 5 mon banquier, fera toucher l'argent à Dijon, selon les ordres qu'on voudra bien me donner. A qui faut-il adresser l'argent?

' Je ne sais ce que c'était.

^ Pour la reprise du fief de Ferney.

A M. DE RUFFEY. 33 1

J'observerai seulement qu'on a fait un calcul un peu fort et qu'on n*a pas songé qu'une partie de celte terre relève de l'ancien chapitre de Saint-Yictor , aux droits duquel les hérétiques de Genève se sont mis. De tout mon cœur j'y consens; et puisque je paie au Roi sur le pied de 75,000 liv. , restera peu pour les parpaillols. Je ies renverrai à la Chambre des comptes, ce sera un procès 5 il faudra bien qu'ils le perdent, puisque les épices en sont payées , et qu'on me fait reconnaître le Roi au lieu d'eux. Franchement j'aime mieux reconnaître le Roi ou son engagiste , Mg^' le comte de la Marche, pour mon seigneur suzerain que la république genevoise. Mais voici un autre embarras : si M^^ de la Chambre des comptes me font payer sur le pied de 76,000 liv., monsg'^ le comte de la Marche, de qui je ne relève que pour 49^coo liv. aux termes du contrat, sera donc en droit de me demander le quint et requint de 75,000 fr. Par là M^^ de la Chambre des comptes me coupent la gorge. L'objet devient important, il faudrait peut-être que j'allasse à Dijon 'y mais je ne puis quitter le czar Pierre, auquel la cour de Pétersbourg me fait travailler jour et nuit. Pierre-le-Grand me tue. Pour Frédéric, il m'égaye ; il m'écrit des lettres

à faire pouffer de rire; il se moque des Russes^ des Auliichiens et des Français.

Je vous suis très-obligé du bulletin , mon cher Monsieur 5 je le prendrai. On n'a qu'à l'envoyer par la poste aux Délices. L'auteur n'est pas le confident des ministres; mais n'importe, c'est une gazette de plus.

On dira de moi, à ma mort, comme de votre Dijon nais ' :

Que nul n'y perd tant que la poste*.

Je plains M. le Eault. Nous sommes nous autres assez malheureux pour avoir beaucoup de vin cette année. Il n'y a que les chèvres qui veulent danser qui puissent s'en réjouir. Mille respects à madame de Ruffey.

Vous savez que le Roi m'a rendu ou donné tous les anciens privilèges de la terre de Fernay. Elle ne paie absolument rien. Il aurait fi\llu obtenir ce brevet plutôt. C'est une trèsgrande grâce. Je me trouve entièrement libre, mais un peu ruiné.

Libertas quae sera tameu respexit inertem.

' L'abbé Nicaise, dont la volumineuse correspondance a été, pour la plus grande gloire de la centralisation, enlevée à la blibliothèque publique de Dijon , et transportée à Paris où elle n'est feuilletée de personne.

"^ Dernier vers de l'épitaplie de Nicaise, parLamonnoye.

A IM. DE RUFFEY. 333

Je voudrais jouir avec vous de mon bonheur. Adieu , Monsieur. Pourquoi ni*écrivez-vous du très-humble'^ Fi! cela n'est pas philosophe.

XYUI,

A Fernay , le lei août 1759.

Je serais bien confus de tout ce que vous avez fait s'il n'y avait nn plaisir extrême à être obligé par vous. Vous êtes le plus aimable président qui soit au monde. Comptez que tous les présidents ne sont pas aussi officieux que vous. On n'en trouverait pas, même aux terres australes ^ .

Je sens que j'aurais choisi des terres dans votre voisinage plutôt qu'aillems, si mon goût extrême pour la liberté ne m'eût décidé à me faire Franco-Genèvo- Suisse ^ ^ afin qu'étant

' Ce premier trait décoclié par Voltaire marque le commencement de sa mésintelligence ouverte avec M. de Brosses. Elle couvait déjà trois mois plus tôt (v. cidessus pp. 68 et suivantes.) — Il y eut plus tard des intervalles d'assez honne harmonie apparente.

^ On sait que Genève alors ne faisait point partie intégrante de la Suisse. C'était une république à part , qui n'est entrée dans la confédération helvétique qu'en 181 5.

sur trois lerriiohes , comme Hécate, je ne dépendisse de personne, autant que faire se peut. J*en suis venu à bout, et je tiens que c'est un tour de force.

M. Tronchin devait payer l'argent du à la Chambre des comptes. Mais puisque vous avez poussé vos bontés jusqu'à vouloir bien avancer l'argent , il faudra bien aussi que vous ayez celle d'ordonner à vos gens d'affaires de se faire rembourser par M. Tronchin de Lyon. Il fait tenir de l'argent à Dijon très-commodément, et le président des terres australles s'est apperçude cette facilité. Trouvez donc bon que je prenne la liberté de vous adresser une lettre de change tout comme si vous n'écriviez pas des lettres très-aimables.

On dit toujours l'ordre des révérands pères jésuites aboli en Portugal. Votre domestiqué serait très- bien reçu dans mes hermita^es , puisqu'il y parlerait de son ancien maître 5 mais malheureusement je n'ai que trop de domestiques. Je suis à présent comme Trimalcion : je demande à un valet, A qui êtes-vous ? et il me répond qu'il est à moi, et je suis tout honteux.

Yous avez très-bien fait, et je vous remercie d'avoir eu la bonté de m'envoyer le contrat par la poste. Les pauvres résidents n'ont point

A M. DE RUFFEY. 335

leurs porls francs 5 celui de Genève ^ sert irèsbien et est mal payé. C'est un irès-honnéle homme qui est fort de mes amis.

Le Roi fait les frais d'une décoration de jardin, en terrasse, pour Sémiramis qu'on va jouer. Cela ressemble aux Athéniens qui dépensaient en spectacles, quoiqu'ils eussent la guerre avec les Barbares. Adieu, Monsieur, mille tendres remercieraens et mille respects à madame de Ruffej.

Aux Délices, le i5 août l'jS^*

Il y a long- temps , mon cher Président, que M. Tronchin est informé qu'il doit paver. Nous n'y faisons pas tant de façons. Quand M. Lebault m'envoie de son burgundien , il tire sur M. Tronchin sans que je m'en mêle. Vous auriez été payé sur un simple ordre de votre part. Je vous demande pourtant pardon de la petite inadvertence. Yous n'avez qu'à faire mettre l'adresse de M. Robert Tronchin sur le billet

* Le clievalier de Beauteville,

de change et touie loi sera accomplie. Il faudra , je crois, vivre dorénavant de ses terres. Cette copie de la bataille d'Ocsted ^ que M. de Contade vient de nous donner, pendant qu'on prépare ce dangereux embarquement, va nous mettre tous à la besace. 11 faut se nourrir de son bled , se chauffer de son bois et manger ses poulets en plaignant le genre humain qui n'a pas le sens commun. Intérim vale.

Du ler jauvier 7760.

Yous m'avez écrit, mon cher Monsieur, une lettre où vous peignez la plus belle ame du monde avec des couleurs dignes du peintre. Il me semble que vous êtes un peu facile contre le genre humain, qui le mérite bien, surtout en ce temps-ci, en y comprenant les meurtriers prussiens , les assassins jésuites ^, et les

' Bataille de Minden , perdue par le maréclial de Contades le i^r août ly^g.

* Le jugement du Conseil souverain de Lisbonne , du j3 janvier 1759 , qui condamne à mort onze personnes

A M. DE RUrFr>Y. OO^

coupeurs de bourses privilégiés qni nous niilient. Sic'eslseulemenl la philosophie qui vous fait voir les hommes tels qu'ils sont, je vous en fais mon comj)liment5 si malheureusement vous aviez à vous plaindre de quelqu'in justice de la part de ces animaux à deux pieds sans plume, parmi lesquels il y en a de si ingrats et de si méchants , comptez que je m'y intéresse très-vivement, et que je souhaiterais avec passion d'être à portée de vous consoler. Mais je nHmagine pas que, n'ayant jamais fait que du bien, et jouissant d'une fortune tranquile dans le sein des belles-lettres, et surtout dans la société de M.^^ de Ruffey, vous puissiez être au nombre de ceux qui se plaignent.

Yous me demandez. Monsieur, si j'ay achevé mes bâlimens. J'ay été beau train jusqu'au ministère du traducteur de Pope ^ . Mais ce diable d*homme, qui avait traduit le tout est bien ^ nous a bien vite prouvé que tout est mal. Il m'a fait perdre une partie de mon bien. Je m'imagiiiay que parce qu'il mariait son neveu à une de

comme complices de l'assassinat du roi de Portugal, n'atteignit aucun jésuite. ]\jalagrida fut jugé et exécuté comme hérétique et Tisionjiaire, (Y. Biogr. univ.p art. Mal A GR II) A. )

* Silhouette.

338 I.ETTRES DE VOLTAIRE

mes parentes, je devais avoir confiance en Iny ; mais à présent je n*ay d'antre ressonroe que d'abandonner mes projets.

Pendent opéra interrupta , minaeqiie

Murorum ingénies.

Ainsi se passe une partie delà vie à se tromper dans ses idées. Il faut prendre son party. Partir toujours du point où l'on est, regarder le moment présent comme celuy où tout commence* pour nous, calculer l'avenu^ et jamais le passé, regarder ce qui s'est fait hier comme s'il était arrivé du temps de Pharamond : c'est, je crois, la meilleure recette. Je ne voudrais pourtant pas ouLlier le passé quand je songe aux moments où j'ayeu l'honneur de vivre avec vous. Ma santé est bien moins mauvaise que mes affaires; mon cœur est à vous bien véritablement.

24 octobre , à Ferney*.

Sans une demi-douzaine de tragédies, une centaine d'hôtes, une église et un téâtre à bâtir, je vous aurais dit plus tôt , mon cher con-

A M. DE RUFFLY. 339

frère , combien je vous ai regretté. M''^ de Varenne ^ n'ont vu qu'une peiite partie de nos travaux que nous appelions amusemens. Je vous assure que les affaires les plus sérieuses ne prennent pas plus de temps. Les amusemens qui n'en prennent guère, sont les peiites corrections qu'on inflige aux Pompignans et aux autres impertinensquijétant à peine gens de lettres, osent vouloir décrier les véritables gens de lettres, calomnier leur siècle et déshonorer la nation. Il faut se moquer des sots et faire trembler les méchants. Je ne crois pas que vous ayez sitôt Tancrède ^ ^ vous ne connaissez probablement cette tragédie que par les malsemaines de maître Aliboron dit Fréron : comptez qu'elle ne ressemble point du tout à ce qu'en dit ce polisson. Je l'avais faille à la vérité pour moy, pour les plaisirs de ma campagne. On a voulu la jouer à Paris. J'en ay fait présent aux comédiens. Ils y ont gagné de l'argent. Ainsi, hors Fréron, tout le monde est content. Je le serais fort si

^ Jacques Varenne père et son fils aîné Yarenne de Béost , tous deux secrétaires des Etats de Bourgogne. Varenne de Béost était correspondant de l'Académie des sciences, et frère du savant agronome, Varenne de Fenille.

' Joué le 3 septembre 1760.

VOUS pouviez franchir les montagnes, et faire ce qu'ont fait M^^ de Varenne. Je les ay trop peu vus, et je voudrais vous voir baucoup. Mille respects à madame de Ruffey.

P. <S. Il y a un homme chez vous qui m'envoie de vieilles nouvelles '. Je lui dois, je crois, une année. Voudriez-vous avoir la bonté de luy faire payer son louis ? M. Tronchin de Lyon rembourse tout. Je ne me mêle que de lire et de barbouiller , et surtout de vous aimer.

Au château de Ferney , pays de Gex , 16 janvier 1761.

Ambroise de Croze ^ vous a écrit , Monsieur, ou du moins vous a envoyé son petit inémoire anti-sacerdotal pour vous amuser; mais il fant que j'aie aussi l'honneur de vous écrire. Je snis enchanté de votre souvenir; j'ai le plaisir d'être rapproché de vous de plus d'une bonne lieue : c'est toujours cela ; mais le Mont-Jura est terrible. Je vous demande en grâce d'embrasser, pour moi, bien tendrement M. de la Marche, mon contemporain , que j'aimerai jusqu'au der-

* Probablement le Bulletin de Dijon.

^ V. ci-dessus j p. 129,

nier moment de ma vie. Je voudrais qu'il pût abandonner pendant quelques jours ses campagnes de Lucullus pour venir dans mes cliauniières. léserais bien curieux de voir son Histoire des impôts ^ . Le livre de M. Myrabaud* me paraît d'un fou qui a de beaux accès de raison. Je suis bien persuadé que M. de la Marcbe aura mis plus de vérité , plus de profondeur dans son ouvrage et moins de bavarderie. Je suis très-désintéressé sur cette matière, car mes terres sont libres et ne paient rien au Roi 5 mais je n'en gémis pas moins sur le sort de noire petite province de Gex. Les fermiers-généraux ont trouvé un beau secret dans ce petit pays-là : celui de réduire à liuit mille babitanls, seize à dix- sept mille que le pays en contenait il y a quatrevingts ans, mais en récompense ils entretiennent dans ce pays de six lieues de long , quatrevingt-douze commis extrêmement utiles à l'Etat. Que voulezvous , Monsieur ? Il faut bien qu'il y ait scandale eu ce monde \ mais mallieur à celui par qui vient scandale !

* Manuscrit conservé au cKâteau de la Marclie, et que l'éditeur de ces lettres a parcouru.

* Théorie de l'impôt ^ Paris, 1760, in-4° et in-12, par le marquis de IVIirabeau, auteur de V Ami des honi' mes. C'était, suivant lui, son chef-d'œuvre.

Je viens, moi, de me donner un petit plaisir qui paraît assez scandaleux aux jésuites. Ils avaient usurpé un domaine assez considérable sur six gentilshommes, tous frères, tous officiers, tous en guenilles ; j'ai obligé les révérends pères à déguerpir du patrimoine d'aulrui malgré des lettres-patentes du Roi y entérinées au Parlement de Dijon ^ . Frère Beriier ne manquera pas de dire qu'on voit bien que j'ai des seniimens très-dangereux, et que je suis un très-mauvais chrétien.

Je ne sais pas ce qu'est devenu M. le Bault^ il avait la bonté de me vendre de fort bon vin tous les ans, et il m'abandonne 3 mais j'ai pris le parti d'en faire chez moi d'assez passable.

Mille respects à madame de Ruffey.

Sans date.

Vous me permelez, Monsieur, de vous importuner sur la malheureuse affaire du sieur De-

* Ces lettres-patentes du Roi entérinées au Parlement, confirment la note de la page i32 ci-dessus. V. au surplus la lettre de Voltaire à la Chalotais du 17 mai 1762.

A M. DE RUFFEY, 3 |3

croze. II joinlà la douleur d'avoir vu son fils prêt (^sic) de mourir par un assasinal (sic) ^ , celle de voir l'assassin triompher de son affliction. Il est souttenu par une cabale puissante contre un pauvre homme sans secours^, qui n'a ni assez d'intelligence, ni peut-être assez de fortune pour le suivre dans les détours de la chicane la plus odieuse et la plus longue. Ce curé, assez connu à Dijon par une foule de procès qu'il y est venu souttenir , attend que les cicatrices des playes faites au jeune Decroze puissent être fermées, afin qu'il paraisse que les blessures n'ont été que légères, et que l'assassinat passe pour une simple querelle ; mais je peux vous asseurer que le temps, qui est le seul refuge du curé, lais-

* Le mot assassinat implique l'idée d'un meurtre prémédité. Tout ce qu'on sait de cette affaire prouve que les blessures dont se plaignait de Croze fils furent la suite d'une rixe et n'avaient nullement été faites dans l'intention de tuer ( v. ci-dessus pag. i33 la lettre du P. de Brosses , qui s'intéressait hautement à de Croze). Il pouvait y avoir eu préméditation de violences, mais non. préméditation de meurtre. Mais

Celiii-ci se croyait l'hyperbole permise. On s'abstiendra donc de relever les autres exagérations de cette lettre.

* De Croze père paraît avoir été ce qu'on nommait alors un bourgeois de campagne. Voltaire lui avait ouvert sa bourse, et le P. de Brosses y joignait son appui*

34i LETTRES DE VOLTAIRE

sera ion jours paraître les preuves de son attentat. Le crâne a été ouvert, et le lieutenantcriminel lui-même a vu le malade en danger de mort. Je l'ai vu moi-même en cet état. J'apprens que le curé a appelle du décret d'ajournement personnel et de piise de corps rendu à Gex. Il fonde ses malheureuses dt^ffenses sur une méprise qu'on dit être dans les dépositions. On a déposé en effet que : ledit ciu^é avait été Loire chez M"^^ Burdet le 27 , veille de l'assassinat 5 et il se trouve que ce n'est que le 26 • mais cette erreur de date n'emporte point une erreur de fait; et cette petite méprise est aisé- Bien t corrigée au recollement et aux confrontations.

Il se fonde encore sur la mauvaise réputation de la dame Burdet, chez laquelle l'assassinat s'est commis, et qu'il a frappée lui-méuie. Mais si la dame Burdet est une femme diffamée, pourquoi allait-il hoire chez elle? Pourquoi part-il d'une demi-lieue de sa maison pour aller à dix heures du soir chez cette femme avec des gens armés? Il a l'audaoe de dire que c'était pour arrêter le scandale; mais est-ce à lui à exercer la police ? L'exerce- 1- on à coups de bâton? Lui est-il permis d'entrer pendant la nuit chez une ancienne bourgeoise du lieu ,

A M. DE RUrrEY. 34 5

Irès-Llen alliée ^ , qui soiipait paisiblement avec SCS amis? Les violences précédenles de ce curé, le procès qni luifnl Inlenlé parle notaire Vaillet, pour avoir donné des coups de Lalon à son fils, ses querelles coniinuclles , son ivrognerie qui est publique, ne sont-elles pas des présomptions frappâmes qu*il n'était venu cliez ladameBurdet que dans le dessein qu'il a exéculéPUne irruption faite pendant la nuit, avec des hommes armés ^ , dans une maison paisible, peut-elle être regardée comme une rixe ordinaire? Un laïque en pareil cas ne serait-il pas dès longteujps dans les fers ? Cependant ce prêtre , aussi artificieux que violent, soulève le clergé en sa faveur. L'évèqne de Genève soutient que c'est à lui seul de le juger; qu'il n'est pas permis aux juges séculiers de connaître des délits des prêtres, et qu'il n'est coupable que d'un zèle un peu inconsidéré. On intimide le pauvre Decroze ; on emploie le prophane et le sacré pour lui fermer la bouche; et enfin le jésuite Fessi a porté l'abus de son ministère ^ jusqu'à refuser l'abso-

' Voir dans la lettre précitée du P. de Brosses quelle était la réputation de la dame Burdet.

' De bâtons (voir toutes les relations de cette affaire).

3 D'où Voltaire savait-il ce qui s'était passé entre le confesseur et la pénitente? Si la sœur de Decroze avait violé le secret de la confession , quelle foi méiitait cette femme? (Voir au surplusp. 1 36 ci-dessus.)

lulion a la sœur de rassassinë , jusqu'à ce qu'elle perlât son père et son frère à se désister de leurs justes poursuites. Ce malheureux curé du village de Moens, s'iniaginant très-faussement que c'était moi seul qui encourageais un père malheureux à demander vengeance du sang de son fils, a porté les liabitans de son village à me couper la communication des eaux, et m'a fait proposer de me donner le double des eaux qu'on voulait m'ôter si je pouvais obtenir de Decroze un désislenient, L'évéque m'a mandé, eu propres termes, que pour quelques gouttes de sang il ne fallait pas faire tant de vacarme^ . Yoilà l'état où sont les choses^ et sans la justice du Parlement de Bourgogne , tout le pauvre petit pays de Gex serait dans le plus dé[)lorable boulversement.

J'ai l'honneur d'être avec beaucoup de respect,

M% V. T. H. etT.-ob. S.

» L'évéque pouvait trouver en effet que Voltaire faisait beaucoup pins de bruit qu'il n'était besoin. C'était aussi l'avis du P. deBrosses(v. pp. i34 et j 35) etceluide d'Argental (Cor. ^e/z. lôfévrier 1751.) — Cetévêque,du nom de Biord, était sans naissance et ne devait sa dignité qu'à son mérite. Voltaire et son biographe Condorcet se sont oubliés au point de reprocher à ce prélat son extraction populaire : mais sa mémoire n'en est pas moins en vénération dans la Savoie.

A M. DE RUFFEY. 3^7

Voilà ce que j'écris à des magistrats du Parlement. Je conjure M. le Président de RufTey de parler à M. de La Marche , au P. P. de La Touruelle , et de protéger les infortunéz opprimez.

Au château de Feruey, pays de Gex, 8 mars 1761,

Nous travaillons à force , Monsieur , pour vous recevoir dans notre petit hermitage de Bour^oi^ne , au mois d'août. Ne vous fiiJ^urez pas de trouver une maison comme la vôtre , ou comme celle de M. de La Marche. Ce que mon Curé appelle château, n'est qu'une trèspetite maison , bâtie pour un philosophe etfaitte uniquement pour des philosophes.

Si vous Tenez donc avec M. le Président de La Marche , commencez par oublier toutes vos magnificences , et songez que vous allez chez Baucis et Philémon.

La grande affaire du Curé de Moens ne tintera pas sitôt aux oreilles du Parlemen t de Dijon ; il faut auparavant qu'elle étourdisse long- temps les nôtres. Tout le Clergé prend part à ce procès;

les cnrés dn pays prétendent qu'ils ont le droit incontestable de donner des coups de bâion aux laïques ; et que cela leur fut accordé par le pre» mier Concile de Latran. ^ Ils ajoutent que quiconque témoigue contre eux est excommunié ipso facto ; et comme nous sommes dans le saint temps des Pà(|ues, il se pourra bien faire ^ qu'on refuse la communion à tous les mauvais chrétiens qui ont prétendu qu'il n'était pas absolument permis à un curé d'aller assassiner un jeune homme chez une femme pendant la nuit. Je vous remercie tendrement, en qualité de laïque, de vos boutés pour le pauvre battu.

' Géronte.

Hippocrate dit cela?

Sganarelle.

Oui.

Géronte.

Dans quel chapitre, s'il vous plaît?

Sganarelle.

Dans son cliapitre des chapeaux.

Est-il besoin d'ajouter avec le poëte latin? Credat Judseus Apella :

Non ego !

* Il se pourra bien faire est impavahle. Pâques vînt toutefois apparemment 5 et vous verrez que cela ne se put point faire , car Voltaire ne revient plus sur cette charitable conjecture.

A M. DE RUFFEY. 349

J'ai été apellé en témoignage sur cette belle affaire. J'avais vu le crâne du jeune homme entr'ouverl 5 je l'avais vu pendant quinze jours entre la vie el la mort ^ et l'honnête Curé qui l'avait mis en cet état , m'a soutenu que c'était un érésipelle 3 je ne crois pas qu'il y ait dans l'Eglise un plus impudent coquin que ce prêtre, aussi l'Evêque savoyard prend vigoureusement son parti ^ .

Avez-vous lu le roman de Rousseau J.-J. ^ ? Cela ne me paraît ni dans le goùl de Téléniaque , ni dans celui de Zaïde. J'aurai l'honiieur de vous envoyer par la poste des exemplaires du rogaton que vous me demandez ^ par l'adresse que vous m'indiquez.

Mille respects à madame de Ruffey , comme à vous.

* (V. la note ci dessus p. 346.)

* La Nouvelle Héloïse.

5 La Lettre à un sénateur bolonais (le marquis AlLergati Capacelli) imprimée en tête de Tancrède,

35o LETTRES DE VOLTAIRE

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