‹ Voltaire et le président de BrossesChapitre 37 sur 44 · FREDERIC , A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

FREDERIC , A VOLTAIRE

Il n'était pas nécessaire que vous prissiez le prétexte du besoin que vous me dites avoir des eaux de Plombières pour me demander votre congé'. Vous pouvez

' Voltaire, déjà sous le poids de la disgrâce ouverte de Frédéric qui, le 24 décembre, fit braler, par la main du bourreau, la Diatribe du docteur A kakia, songeait à se rattacher à la France.

* Publiée par M. Beuchot sous le n^ 1968 de son édition , ce qui lui assignerait la date du 16 mars 1753. C'est le 18 mars que Voltaire rcviut occuper à Potsdam le même appartement qu'il avait eu aux jours de sa faveur. Cela suffit pour prouver que cette lettre est plus ancieuue. Par les raisons développées dans la préface de ce Supplément , je crois que la vraie date est le 29 ou le 3o décembre.

3 Après l'éclat du 2 1 décembre, Voltaire avait demandé un congé et non son congé a avec promesse de revenir et avec le « ferme dessein de ne revoir Frédéric de sa vie », comme il le dit lui-même daus ses mémoires. Dès le moivS d'octobre , Mm© Denis lui avait suggéré le prétexte des eaux de Plombières, et Voltaire l'avait rejeté (lettre du 1/) octobre 1752). Poussé à bout par la scène du 24 , il s'était apparemment résolu , comme en désespoir de cause , à suivre le conseil de sa nièce , appuyé d'une consultation de Bagieu (lettre à ce dernier, du 19 déc. — Beuchot, nO 1939).

ï4 LETTRES DE VOLTAIRE.

quitter mon service quand vous voudrez ; mais avant de partir, faites-moi remettre le contrat de votre engagement , la clef, la croix , et le volume de poésies que je •vousaiconjié ' . Je souhaiterais que mes ouvrages eussent été seuls exposés à vos traits et à ceux de Kœnig. Je les sacrifie de bon cœur à ceux qui croient augmenter leur réputation en diminuant celle des autres. Je n'ai ni la folie , ni la vanité de certains auteurs. Les cabales des gens de lettres me paraissent l'opprobre de la littérature. Je n'en estime cependant pas moins les honnêtes gens qui les cultivent. Les cliefs de cabale sont seuls avilis à mes yeux.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

VOLTAIRE, AU CHEVALIER DE LA TOUCHE

Ce n'est pas sans raison, Monsieur, qu'on m'avait dit que vous êtes le plus généreux de tous les hommes. Je l'éprouve bien dans le malheur horrible que j'éprouve pour une bagatelle. Ce malheur est baucoup augmenté de-

' On voit combien Frédéric tenait à la restitutiou de ce VO' lume qui donna lieu à l'avcnturç de Fraucfoit.

LETTRES DE VOLTAIRE. l5

puis la visile dont VOUS m'avez honoré^ . Oseraije vous supplié (sic) de vouloir bien envoyer demain^ avant dîner, voire secrétaire d'ambassade cbez un bomme que ny sa maladie ny sa situation ne laissent en état de venir vous assurer de son respect et de sa tendre reconnaissance.

Jeudy au soir. *

VOLTAIHE, A FRÉDÉRIC =.

Sire , Pressé par les larmes et les sollicitations de

♦ 28 décembre 1752.

• Je présume que le chevalier de la Touche était venu Toir Voltaire le lundi 2.5 décembre ou le mardi 26 , après Pexécution faite sur la Diatribe d' Akakia , et que ce billet fut écrit après la réception de la lettre VI.

* 1er Janvier 1753. Collini place la démission de Voltaire dix jours après l'exécution faite sur la Diatribe d'Akakia , c'est-à-dire au 3 janvier. Mais une note transci'ite ci-dessous page 21 , dit positivement que cette démarche eut lieu le i^r de ce mois. Voy. aussi la lettre à jVXme Denis du 1 3 janvier (édit. Beuchot , n» 1 947)'

iÔ LETTRES DE VOLTAIRE.

ma famille ^5 je me vois obligé de mcLlre à vos pieds mon sort, et les bienfails , el les dislinclioiis dont vous m'avez honoré. Ma résignation est égale à ma douleur. Je ne me souviendrai que de ces mêmes bienfaits : V. M. doil en être bien convaincue. Attaché à elle depuis seize ans par ses bontés prévenantes^ appelle par elle dans ma vieillesse, rassuré par ses promesses sacrées contre la crainte attachée à une transplantation qui m'a tant coûté; aïant eu l'honneur de vivre deux ans et demi de suite avec Elle , il m'est impossible de démentir des sentimens qui l'ontemportédans moncœur sur ma patrie, sur le Roy mon souverain et mon bienfaicteur , sur ma famille, sur mes amis , sur mes emplois. J'ay tout perdu : il ne me reste que le souvenir d'avoir passé un tems heureux dans votre retraite de Postdam. Toute autre solitude sera

* Cette plirase s'explique. Voltaire, après Téclat du «4 décembre , avait pressé le Roi de le laisser partir pour Plombières. Frédéric, dans un premier mouvement, le lui avait accordé en lui redemandant sa clef" de chambellan, sa croix de l'Ordre du mérite et le titre de sa pension. Voltaire , ne voulant point paraître chassé f dissimula cette injonction, et , dans la démission qu'on va lire , écrite sous les yeux de l'Envoyé de France ^ il feint de céder aux instances de sa famille en. demandant son congé.

ÎLETTRES DE VOLTAIRE. \J

pour moi bien douloureuse , sans doule. Il est dur d'ailleurs de parlir dans celte saison quand on est accable de maladies ^ \ mais il est encor plus dur de vous quitter. Croiezque c'est la seule douleur que je puisse sentir à présent. Monsieur l'Envoie de France, qui entre chez moi dans le lems que j'écris, est témoin de ma sensibilité, et il répondra à Votre Majesté des senlimens que je conserverai toujours. J'avais fait de vous mon idole ^ un honnête homme ne change pas de religion , et seize ans d'un dévoument sans bornes ne peuvent être détruits par un moment de malheur.

Je me flatte que de tant de bontés, il vous restera envers moi quelque humanité \ c'est ma seule consolation , si je puis en avoir une.

VOLTAIRE, AU CHEVALIER DE LA TOUCHE

jer jauvîer *

J'ay l'honneur de vous confier, Monsieur, la copie de la lettre que j 'envoyé au Roy de

' C'était fournir à Frédéric roccasion de lui offrir un répit et de paraître le retenir.

l8 LtTTRES DE VOLTAIRE.

Prusse et que j'ay minulée devant vous. Elle n'est pas d'un homme qui ait à se reproclier d'avoir jamais manqué personnellement à Sa Majesté. Elle ne peut me refuser la liberté de sortir de ses Etais ' . J'ose espérer même qu'après m'avoir arraclié à ma patrie et à tout ce que j'avais de plus cher, après m'avolr demandé au Roy par son ministre, après m'avoir donné des assurances si réitérées et si tendres de nie rendre heureux , elle ne me laissera point partir sans quelques paroles de consolalion ^. Elle doit cel adoucissement à mon état , et je l'attends de la générosité de son caraclère; et je me mets sous votre proleclion , Monsieur , comme un Français, comme un domestique du E-oy , comme un ofticier de sa maison. Je n'ay jamais cessé de lui apartenir; il me fait même une pension, outre le brevet de son geniilhome ordinaire qu'il m'a conservé. Il ne m'a cédé à Sa Majesté Prussienne qu'en me conser-

* Voltaire pressentait que Frédéric , dès qu'il aurait réfléchi, se soucierait peu de le laisser quitter la Prusse.

Le Roi connaissait assez Voltaire et en était as-ez connu pour se défier des Mémoires de son ex-chainbellan, devenu libre.

* Nouvelle preuve que Voltaire ne voulait point paraître cliassé , sentiment fort naturel à tous égards.

LETTRES DE VOLTAIRE. Ip

vanl lous mes droits clans ma pairie. Vous êtes icy le prolecteur des Français ^ je vous demande instament, Monsieur, de couronner vos boulez, de parler à M. de Podevils ^ d'une manière louchaule, et de l'engager par la plus pressante sollicitation à représenter au Roy son maître, combien il est digne de sa grandeur et de sa bonté de laisser sortir à son [rré un étranger malbeureux et malade, qu'il a eu deux ans et demy auprès de sa personne, et qui conservera toujours pour ses anciennes boulez la plus respectueuse reconnaissance , et combien il est digne encor d'un monarque ici que luy d'adoucir par des paroles de bienveillance le tort à jamais irréparable qu'il m'a fait.

Personne n'est plus en étal que vous, Monsieur, de me rendre les meilleurs offices, et par le poste où vous êtes et par la confiance

* Le comte de Podewils, ancien Envoyé de Prusse à la Haie, alors premier Ministre d'Etat et de Cabinet à Potsdam- C'est à Podewils qu'est adressée la lettre de Voltaire du 3 octobre 174^* Lord Tyrconnell , dans uii Mémoire adressé à Versailles sur la cour de Prusse , le représente comme un bomme simple dans ses manières , frann, juste et zélé pour les intérêts du Roi son maître , d'une probité à toute épreuve, mais d'une timidité audelà de l'expression avec Frédéric et sans le moindre crédit auprès de lui.

qu'on doit avoir en vous. Je vous supplie d'ajouler celte marque de bonté à toutles celles que vous m'avez données. Je ne peux vous offrir que les tristes témoignages d'une reconnaissance aussi tendre, aussi respectueuse qu'inutile; mais c'est assez pour une ame aussi helle que la vôtre.

J'ajoute que je vous supplie de demander le secret à M. de Podevils jusqu'à mon départ, comme j'ose le demander au Roy de Prusse^.

VOLTAIRE, AU CHEVALIER DE LA TOUCHE*

A vous SEUL.

Voicy , Monsieur, une avanlure que je vous confie avec le secret qu'on me recommande et avec un abandonnement entier à voire proieclion et à vos conseils. J'ay renvoyé au Roy ma clef, mon ordre et ma pension, à trois

* 2 janvier lySj.

' On voit combien Voltaire avait à cœur de prévenir le bruit de sa disgrâce.

heures et demie. Il m'a envoyé FédeisJorff ^ à quatre heures me dire de n'en rien faire, qu'il réparerait tout , et que je luy écrivisse une autre lettre. Je luv av écrit ^ , mais sans démentir la première , et je ne prendrai aucune résolution sans vos bontés et sans vos conseils. Comme j'ay eu l'honneur de vons prendre à témoin de mes senlimens dans ma première lettre, et que le Roy sait que, selon mon devoir, je vous ay confié mes démarches, ce sera à vous à être arbitre ^ 5 vous êtes actuellement un ministre

* Valet de chambre de Frédéric et son trésorier général. Voltaire et Collini le peignent comme une espèce de fac totum qui réunissait les emplois les plus disparates, à la fois secrétaire , intendant , valet de chambre , grandmaître d'hôtel , grand échanson et grand pannelier. Avant d'être le favori du monarque , il avait été fifre (pfeifer) dans son régiment, lorsqu'il n'était encore que Prince Royal. Quand son maître était mécontent de lui, il le remettait dans son premier état {Note tirée des papiers du chevalier de la Touche).

^ La lettre 1 946 del'édit. de M. Beuchot ; v. ci-après.

^ Voici une note dont copie s^est retrouvée dans les papiers du chevalier de la Touche , et qui était probablement destinée par Voltaire aux journaux , comme V Avertissement qu^il adressa au libraire AValther de Dresde (n» igSi de l'édit. Beuchot) :

« Le premier janvier, 31. de Voltaire renvoya à Sa Majesté Prussieuue la clef d'or et le cordon de l'Ordre dont le Roi l'avait honoré et se démit d'une pension de 20,000 liv. et de tout ce qui

22 rETTRES DE VOLTAl^^.

tle paix^ on la propose : diclez les conditions. Je ne peux sortir, je ne peux que vous renouveller ma respectueuse reconnaissance.

On parle de souper ^ ; je ne peux être assez hardy, si vous n'y êtes pour me seconder. Moy souper !

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