‹ Voltaire et le président de BrossesChapitre 38 sur 44 · VOLTAIRE A FRÉDÉRIC K · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A FRÉDÉRIC K

Sire , Ce n'est sans doute que dans la crainte de ne pouvoir plus me montrer devant V. M. que j'ai remis à vos pieds des bienfaits qui n'étaient pas les liens dont j'étais attaché à votre personne. Vous devez juger de ma situa-

lui est dû. Le Roi lui envoya sur-le champ le surintendant de sa maison, qui lui rendit sa clef, son cordon et ses brevets de pension. £,e Lendemain , le Roi lui écrivit une lettre pleine de bonté , et M. de Voltaire, pénétré de respect et de reconnais.sance , a persisté à supplier Sa Majesté de vouloir bien accepter sa démission entière et de lui conserver l'honneur de sa protection et de sa bienveillance qu'il préférait à tous les biens et à tous les titres , lui alléguant que désormais il était inutile à S. M. Ou ignore encore si le Roi de Prusse a accepté sa démission. »

* Chez le Roi qui était alors à Berlin. ^2 Janvier 17.53 (Voir la note qui précède). Daus i'édit. de M. Beuchot, celte lettre porte le u» i(j\<o.

LETTRES DE VCLTAIRE. 20

tion affreuse, de celle de toute ma famille. Il ne me reste qu''à m'aller cacher pour jamais et déplorer mon malheur en silence. 1\ . Fédersdorff, qui vient me consoler dans ma disgrâce, m'a fait espérer que V. M. daignerait écouter envers moi la bonté de son caractère, et qu'elle pourrait réparer par sa bienveillance, s'il est possible, l'opprobre dont elle m'a comblé. Il est bien sûr que le malheur de vous avoir déplu n'est pas le seul que j'éprouve. Mais comment paraître? comment vivre? Je n'en sais rien. Je devrais être mort de douleur '. Dans cet état horrible , c'est à votre humanité à avoir pitié de moi. Que voulez-vous que je devienne et que je fasse? Je n'en sais rien. Je sais seulement que vous m'avez attaché à vous depuis seize années. Ordonnez d'une vie que je vous ai consacrée, et dont vous avez rendu la fin si amère. Yous êtes bon, vous êtes indulgent, je suis le plus malheureux homme qui soit dans vos Etats. Ordonnez de mon sort.

' On sent que ces cris de désespoir ne peuvent s'entendre de l'exécution faite sur la Diatribe d'Akakia , et qu'ils ne s'expliquent nullement dans toute autre hypothèse que celle qui place au 3o décembre la lettre yi ci- dessus.

e« »«#»»«»«»a«açgca 98 «e»« »«•«»«»« «««««««««g ««»«ft«»«»«»«»«»«—»^

VOLTAIRE AU CHEVALIER DE LA TOUCHE

5 Janvier *.

Je prends la liberté, Monsieur, suivant la permission que vous avez Lien voulu nie donner, de vous envoyer ce paquet pour M. de la Reinière. Je vous supplie de le recommander au Courier et de luy vouloir bien ordonner de le remettre à la poste en cas qu'il s'arrête plus de deux jours à Cologne. Comme ce paquet ne conlient que des affliires de famille pressantes (avec mon testament qui ne presse pas) , il peut sans aucun risque le mettre à la poste à Cologne, pourvu qu'il prenne toutes les précautions nécessaires pour la sûreté de l'envoy» Je ne puis vous dire, Monsieur, à quel point je suis pénétré de vos bontéz^ je vous prie instament d*y mettre le comble, en disant à M. de Podevils l'intérêt que vous daignez prendre à moy en général , en me regardant comme un officier de la

maison du Roy, noire maître, qui est icy avec un passe-poitdu Roy, et avec une recommandation à tons ses ministres, et enfin comme nn homme qui vous est particulièrement attaché. Je ne vous demande, Monsieur, que des bons offices et des marques de bienveillance qui ne vous compromettent point, mais qui puissent seulement en£j;ager M. de Podcvils à fortifier par ses représentations les senlimens de bonté, de générosité , de grandeur et d'humanité que le Roy a sans doute dans son cœur comme dans ses écrits. Je suis comblé de vos bontéz, Monsieur, et rempli de la reconnaissance la plus tendre et la plus respectueuse.

AU MÊME

La fièvre, Monsieur, m'a empêché de vous faire ma cour. Je ne doute pas qu'on ne dise à Potsdam que cette fièvre est de commande ^ il faudra que je meure pour me justifier. J'aimerais mieux avoir l'honneur de vivre avec vous.

Je ne désespère pas cle venir qtielqu'nn de ces jours assister à votre souper en bonne fortune, quand vous serez las des t^rands fesiins qui sont nn fardeau attaché à voire dignité. Je vous supv plie de ni'honorer toujours de vos boutez , dont je suis pénétre avec la plus respectueuse reconnaissance.

AU MEME

Vous aurez du, Monsieur, vous apercevoir par les lettres de M. de P. et de M. de B... que je ne veux avoir icy de protecteur que vous, et que je ne veux ny choquer le Roy de Prusse, ny compromettre le Roy notre maître. Tous sentez quel besoin j*ay d'avoir Thonneur de vous parler et de vous ouvrir mon cœur. Je ne peux sortir : le Roy de Prusse ne manquerait pas de dire que j'ay assez de santé pour aller chez vous , et que je n'en ay pas assez pour aller chez luy.

Je suis d'ailleurs réellement très -malade. Je suis honteux de la peine que vous avez prise si souvent de venir me consoler. Voyez si vous

voulez que je hazaide de venir chez vous dans un de vos carosses, à nuit close, quand il vous plaira, quand vous n'aurez rien à faire, quand vous voudrez m'enlendre et nie conduire. Je me flatte que l'exposition de toute cette tracasserie, ma résignation et mes sentiments augmenteront encore vos bontés pour moy.

AU MEME

Monsieur ,

J'ay rhonneur de vous faire part que Sa Majesté le Roy de Prusse vient de m'inviier à retourner avec Elle à Potsdam, le 3o, jour de son départ. Si vous écrivez à Paris et à Versailles , je vous prie de vouloir bien mander cette nouvelle pour détruire les faux bruits qui y courent ^ . Ce sera une nouvelle preuve de vos

* Cette prière, la lettre à Lavirotte du 28 janvier et celle à Waltlier du i^r février attestent combien Voltaire redoutait de passer pour disgracié. Elles confirment l'explication qu'on a donnée de la première ligne de la lettre \II ci-dessus, et la conjecture qui lui attribue la r^idaction de la note imprimée plus liaut p. 21 , note 3.

bonléz. Quand ma sanlé me peinieltra-t-elle de vous faire ma cour?

Samedy. *

XYI.

AU MEME

Vous VOUS douiez l)icn , Monsieur, que je n'ay pas suivi le Roy de Prusse à Potsdam malgré ses boules touchantes j l'état où je suis ne me laissera pas probablement la liberté de liiy faire silôt ma cour; mais je voudrais bien vous faire la mienne. Je vous supplie de \ouloir bien donner au porteur le paquet en question. Mille remerciements et mille respects.

* 27 JanYier 1753.

••»• «Ac-* >9 >« >9 »«»« »a s-e 09 »« 9 e »« 9« a-e »9 »« •««'»»« »e »• »9 i« »9 »« a« »« »«

AU MEME

Potsdam 23 *,

Je suis pénélré de vos boulez, Monsieur , et je voudrais bien que ma mauvaise sanié me permît de venir vous en remercier. Madame Denis vous fait les plus sincères compliments. M. le comte d'Argenson ^ , qui n'écrit guères , m'écrit une lettre charmante, dans laquelle il suppose que j'ay souvent l'honneur de vous voir : il me croit plus heureux que je ne suis.

Je crois avoir trouvé une occasion de faire partir mon ballot. Ainsi je vous supplie de vouloir bien le donner au domestique qui vous aportera cette lettre.

Si mon occasion manque, alors j'aurai recours à vos boutez; on ne peut éire plus sensible que je le suis à la bienveillance dont vous

* Mars 1753.

' Marc-Pierre-Réné de Voyer, né le 16 août 1696 , Ministre d'Etat le 2.5 août 1742 , Secrétaire d'Etat de la guerre du i^r janvier 1743 au i^r février lySy^ mort le 22 août 1764. Voltaire avait été admis à ses soupers avec La Fare et Chaulieu , lorsqu'il n'avait encore d'autre nom que celui d'Arouet,

3o LETTRES DE VOLTAIRE.

m'honorez. Je vous prie de compter sur le véritable et sincère dévouement de votre irèsliumble et très-obéissant serviteur. V.

AU MÊME

Potsdara 25*.

Je suis destiné, Monsieur, à faire tout le contraire de ce que je voudrais. Je pars sans vous faire ma cour. Pénétré des bontéz et des bienfaits du Rov ? et affligé de ne pas prendre congé de vous dans votre maison , permettezlîioy de faire mes compbments à ceux qui ont le bonlieiu' d'y être. Oserais-je vous prier, Mousieur, de vouloir bien me mettre aux pieds des Reines ^ , de madame la princesse Amélie^ et

* Mars J753.

* La Reine -Mère , Sopliie-Dorotliée d'Angleterre, sœur de Georges II, et la Reine régnante, Elisabeth de Brunswick. Frédéric, qui était l'idole de sa mère , ne s'asseyait jamais en sa présence. Mais, écrivait le chevalier de La Touche , l'univers est instruit de son mépris pour la Reine , son épouse , qu'il laisse manquer presque du nécessaire.

^ Sœur de Frédéric , femme hardie j entreprenante j

LETTRES DE VOLTAIRE. 3l

de Mg^' le Prince de Prusse ^ . Mi^*" le prince Henri ^ m'a témoigné icy beaucoup de bienveillance. Je me flalle que son augusie famille me conservera les mêmes bontéz quand mes profonds respects luy seront présentés par vous. Adieu, Monsieur, vous augmentez bien mes regrets. Comptez que V.... vous sera attaché toute sa vie.

capable de tout pour acquérir de l'autorité, avant de l'esprit, mais encore plus de fausseté, d'une humeur altière , inquiète, frondeuse et tracassière (Mém. du cli. de La Touche). Voy. Biogr. Univ. y II, 35.

' Le Prince Royal , frère puîné du grand Frédéric , père de Frédéric-Guillaume II et aïeul de Frédéric-Guillaume 111, actuellement régnant.

* Second frère du grand Frédéric. (Voy. Biogr. Univ., XX, i8j.) Lord Tyrconnell (Mémoire cité), lui accorde des mœurs plus douces que celles de ses aînés, un caractère plus calme, un naturel compatissant et généreux, mais un esprit indécis, ami du repos et de la magnificence. Le chevalier de La Touche lui reproche de la hauteur et des goûts infâmes, malgré la beauté de la princesse, son épouse, qui réunissait, dit-il, toutes les qualités brillantes et aimables.

32 XETTRES DE VOLTAIRE.

Page 1