VOLTAIKE, AU CONSEIL DES FINANCES
A Nosseigneurs, Nosseigneurs du Conseil : Supplie humblement François Arouët de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre.
Contre le sieur Girard, receveur du domaine : disant qu'il a fait un bail à vie avec le sieur de Brosses, Président au parlement de Dijon , le 1 1 décembre 1708 pour la jouissance de la terre de Tournay entre Gex et Genève, terre de
* A cette époque, Voltaire , comme on voit, ne se croyait point propriétaire du Lois exploité par Baudy. C'est à titre de faveur qu'il en demande quelques moules à M. de Brosses. Il est probable que Baudy pressait dèslors le poète millionnaire pour avoir paiement des quatorze voies de bois qu'il lui avait livrées en décembre 3 758 ; et le poète , partant de ce point que Baudy n'était que le prête-nom du Président, essayait d'amener ce
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Tancien dénombrement , terre conservée par le Roy en son conseil dans tous ses anciens droits et privilèges, par sa déclaration du 12 février 1755 ; que ces privilèges consistent à ne payer aucuns droits ; qu'à ce mépris des déclarations du Roy , Girard persiste à exiger le centième denier 5 que d'ailleurs jamais Lail à vie n'a été sujet à ce droit dans les terres privilégiées ; que Girard exige iecentièmedenierd'un bail dont le conlraclant peut ne jouir qu'une année ou qu'un seul jour; que non-seulement il veut ce centième denier du prix du bail , mais de 1 2,000 livres de réparations que le contractant ne doit faire que dans trois ans , et que jamais on n'exige aucun droit de réparations faites ou à faire 5 que le dit Girard persiste et prétend qu'il lui faut de l'argent sur l'argent que le dit Voltaire n'employera peut-être jamais, étant fort âgé, et sa carcasse devant naturellement être enterrée avant de r'habiller la carcasse du cbâteau de Tournayjque Girard exige le centième denier de l'agréable , de l'utile et de l'honorable de la
dernier à lui abandonner ces quatorze voies de Lois pardessus le marché , ayant , disait-il , payé Tourney assez cher. Le Président ne vit pas la nécessité de ce cadeau. A^oilà pourtant la source d'une animosilé qui dura seize ans et qui ferma obstinément l'Académie française à M. de Brosses. En vérité Yoltaire était un grand homme !
seigneurie (ce sont ses termes) ; or ledit Voltaire proteste que le centième denier de tout cela est zéro , attendu que le centième denier de Tencens à la messe et des prééminences, ne va pas à une obole 5 le centième denier de l'agréable entre les Alpes et le mont Jura est au-dessous de rien, et le centième denier de l'utile dans une terre délabrée est justement la racine cubique de rien du tout; partant il espère que Nosseigneurs du Conseil daigneront tirer ledit Voltaire des griffes du sieur Girard , etc.
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
Aux Délices, 20 may *.
Les fermiers généraux, Monsieur, m'ont envoyé la copie d'une lettre de M. le garde des sceaux de Chauvelin à M. de la Closure, résident du Roy à Genève, du 20 décembre 1728,
* 1759. Quinze jours avant, par une lettre qui ne s'est pas retrouvée , Voltaire revenait sur la clause de l'acte relative aux meubles de Tourney, pressant M. de Brosses de s'en départir , ce que ce dernier ne lui accorda qu'en 1768.
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par laquelle les droits de conlroUe, insinualion , centième denier, sont compris dans tous les autres droits dont les terres de Tancien dénombrement sont exemptes, par ordre du Roy 5 donc il n'est point dû de centième denier pour le bail à vie de ïournay. Si ce bail à vie est regardé comme mutation, vous perdez tous vos droits; vous avez vendu votre terre à un Français, elle est déchue de ses privilèges.
Vous m'avez vendu votre terre à vie. Monsieur, et vous savez que je ne l'ay achetée que parce qu'elle était libre ^. Vous m'avez garanti les franchises et les lods et ventes. Vous m'avez donné votre parole d'honneur qui vaut encor mieux que votre garantie par écrit.
Je réclame l'une et l'autre pour vous et pour moy. Courez^ , je vous en conjure, chez M. de Chauvelin , l'intendant des finances; faittes-luy sentir la conséquence de cette affaire. Conservez-moy cette liberté qui me coûte assez cher.
Vous pouriez d'ailleurs parler à M. l'intendant de Bourgogne. Je vous supplie de l'engager à ne point troubler le repos de ma vie ; elle a
* C'est ce qui ne résulte pas précisément de la proposition d'achat (V. ci-dessus, lettre 1) ; Voltaire toutefois le mandait ainsi à d'Argental (5 mai 1759). —V. aussi p. 22 ci-dessus j 2^ alinéa.
' M. de Brosses était alors à Paris.
été assez mallieureiise. Que je vous doive d'être oublié ! Je suis un Suisse j je veux mourir Suisse et votre obligé. V.
i\r. B, J'écris la lettre la plus pressante à M. de Faventine , fermier-général, et à M. de Chalus, chargez des droits du domaine. Pouriez-vous les voir? Mais surtout que !V1. l'intendant ne m'inquiette jamais, et que je vous en aye l'obligation. V.
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VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
23 may , aux Délices*.
Nouvelles importunitez, Monsieur. On me persuade que vous pouvez finir cette désagréable affaire du centième denier qui en entraînerait d'aulres. La terre de Tournav est dans un cas si singulier et a de si étranges privilèges, qu'il ne faut sans doute en perdre aucune MM. de Favenline et Douet sont les deux fermiers-généraux chargez du domaine. Les connaissez-vous, ces Douet et Favenline? Non, vous connaissez Salusie et Horace. Mais il
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VOUS est aisé d'avoir accèz auprès de ces puissances 3 il ne s'agit que d'un délay, d'une surséance de leurs édits. Yous êtes dans Paris, président chez les Bourguignons, beau-frère d'un ex-con trolleur- général , si je ne nie trompe'. Il faut se remuer, se trémousser, agir, parler, et l'emporter. J'ay embelli Tourney, j'ay amélioré la terre; mais je brûlerai tout, si on me vole le moindre de mes droits. Je suis Suisse, je n'entends point raison quand on me vexe. J'ay de quoy vivre sans Tourney. Et j'aime mieux y laisser croître des ronces que d'y être persécuté. Heureusement, Monsieur, ma cause est la vôtre. Qui empêcherait un jour un intendant, qui ne serait pas votre amy, de dire ou à vous ou aux vôtres : La terre a perdu ses droits ; la propriété a passé en des mains étrangères, et si bien passé que le centième denier a été payé! Vous pouvez très-aisément. Monsieur, prévenir ces difficultéz en exigeant par vos amis qu'on attende seulement quelques mois la décision de cette affaire. Je vous répète que, par trois lettres de M. le garde des sceaux Chauvelin, au nom du Roy, l'exemption du centième
' Voltaire se trompait. M. de Moras , Contrôleur- Général de 1756 à iy5y , puis Ministre de la marine, n'était point beau -frère de M. de Brosses j mais cousingermain de sa femme.
denier est comprise dans l'exemplion de toutes les charges et impositions quelconques. Je n*ay transigé avec vous qu'à cette condition préalable que je jouirais de touttes les franchises. Vous le savez , vous me les avez garanties par écrit. Je luy garantis les lods et les franchises de l'ancien dénombrement^ .Voylà vos expressions. J'ay votre parole d'honneur que vous soutiendrez vos droits et les miens 5 votre intérest vous y engage. Vous n'avez certainement pas voulu me tromper , et vous ne vous êtes pas trompé vous-même, en stipulant vos privilèges^. Tous les motifs vous déterminent à les maintenir. En un mot , je compte que vous en viendrez à bout. M. de Chauvelin peut aisément engager MM. de Faventine etDouet à se taire.
' Ces mots ne se trouvent ni dans l'acte du 1 1 décembre 17585 ni dans la lettre du 17, qui lui sert de complément. Au reste la question n'était pas là. Le point était de savoir si , pour un bail à vie , Voltaire devait ou non un demi-droit de mutation , comme pour un achat d'usufruit, ce qui n'avait rien de commun avec l'exemption d'impôt foncier et les autres franchises de la terre de Tourney.
* H y a ici une aigreur mal déguisée qui ne dut point échapper au Président. Ces importunités multipliées , qui coïncidaient avec les plaintes des agens d'affaires de M. de Brosses sur les abus de jouissance de l'usufruitier de Tourney, acheminaientj on le sent, à une rupture.
ET DU PRÉSIDENT DE BROSSES. f^'d
J'ajouterai, inoy qui ne me tais point, que si vous pouviez voir aujourduy le chatau de Tournay, vous verriez que j'en ay fait une terre qu'un jour vous vendrez le double de ce que vous l'auriez vendue. J'ose dire que vous ne devez pas élre mécontent de mon aversion mortelle pour tout ce qui est délabrement. Je vous ay mieux servi que vous ne l'espériez, rendezluoy le bon office que j'espère.
Mille respects très-tendres. V.
Je compte sur vos bonléz auprès de M. l'intendant.
Vous m'avez trop accoutumé. Monsieur, à l'agrément de vos lettres pour que je puisse vous laisser encore dans ce long silence que vous gardez avec moy. Je ne puis oublier ce vieux Tournay que vous avez voulu rajeunir, et bien moins encore la personne agréable qui l'habite. On dit que vous en avez fait le plus joli théâtre du monde. Ne me ferez-vous point de
"• Premiers jours de novembre 1759.
pari (les pièces que vous y faites représenter r car je nedonte £;uères que vous ne l'ayez honoré de quelques productions nouvelles^. Le génie dramatique est un démon puissant, qui ne laisse jamais en repos ceux qu'il possède à un degré si supérieur. Songez, je vous prie, que j'ay quelque droit à ce qui se passe dans ce bon vieux château, et qu'il ne peut être exercé par personne qui trouve plus de plaisir à tout ce que vous écrivez, ni qui le recherche avec plus d'empressement.
Je sçais aussi que les amusemens du dedans ne vous font pas négliger ceux du dehors, et ne prennent rien survotre goûtactuelet favori pourl'agriculture. Vous avez ordonné des merveilles dans ce grand pré qui, entre vos mains, est redevenu vert comme énieraude. Je crois cependant qu'il y en a un article à excepter, et je ne vous conseillerai pas de faire couper et arracher tout ce Louquet de bois qui est voisin du pré dans lequel il avance. Il est vray que le pré en seroit plus quarré à la vue : mais c'est un terrain froid qu'il faut laisser en futaye, et qui ne poussera jamais en pré 5 le bois donne de Tébranchage
' Tancrède fut joué pour la première fois à Toiirney, ainsi que T anime , tragédie qui n'est connue que par la Correspondance générale et qui parait n'avoir été qu'un remaniement de Zulime,
et VOUS rendra davantage en celte nature^ . Rappelez-vous , je vous prie, que notre conveniion dit qu'on ne dénaturera rien essentiellement aux fonds, et qu'on laissera soixante pieds d'arbres actuels par pose dans la forest. On en a tant coupé depuis noire iraitté qu'il s'en faut beaucoup qu'il en reste ce nombre en quantité d'endroits. Ce seroit bien pis si on arrachoit les troncs par la racine et minoit le terrain en beaucoup d'autres endroits , comme dans la partie que j'avois fait exploiter par Chariot, et dans celle qui est voisine d'une terre appelée Tâte à la Vernioude, Mais je ne pense pas que vous ayiez donné de pareils ordres 5 vous sçavez bien qu'un usufruitier ne peut pas arracher les futayes , et je sçais trop bien qu'aprez la parole que vous m'avez donnée , vous ne flûtes rien que vous n'imaginiez être pour le mieux. Il n'y aura jamais de difficulté entre nons. Mais il en peut un jour survenir entre d'autres , et le meilleur moyen de les prévenir est d'assurer L'état actuel des choses en dressant une reconnoissance en forme de la foret,
* Au moment où M. de Brosses écrivait ceci, le bois était déjà converti en pré et M. de Brosses ne l'ignorait pas. Mais il s'efforçait de prévenir l'éclat qui eut lieu plus tard, en maintenant ses droits sans Llesser la susceptibilité de Voltaire,
telle qu'elle vous a été remise en entrant en jouissance. C'est d'ailleurs un arlicle indispensable pour vous, relativement au droit que vous y avez par notre traité. Il est à propos que cela se fasse tout de suite ^ parce que le X^x- Ysàu étant une fois miné , la reconnoissance de l'ancien état ne pourroit plus se faire, et il en naîtroit peut-être un jour des contestations que nous avons l'un et l'autre une égale envie de prévenir. Je vais faire prendre cet état qui vous sera communiqué , puisque nous y avons tous deux le même intérêt j ne voulant, de plus, rien faire icy ni ailleurs, que d'un comlïjun accord avec vous dont je prise l'amitié plus que tous les bois du monde , et à qui j'ay eu l'honneur de vouer les sentimens les plus parfaits qu'on puisse exprimer et les plus inaltérables.
Br.
VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT
Aux Délices , 9 novembre*.
Le S'^ Girod, Monsieur, a raison de tâcher de * 1759.
VOUS bien servir. Mais il a lort de vous servir mal. Il veut travailler de son métier; il clierclie à exciter des difficultés qui ne peuvent produire que du mal , tandis que je n'ai cherché qu'à faire du bien, et que je Tai fait très-facilement. Je suis bien persuadé qufe vous vous en raporterez à moi; non seulement je tiens en tout le marché que j'ai fait avec vous; mais j'ai été fort au-delà.
Je m'étais engagé à faire au bout de trois ans pour douze mille francs d'améliorations et de réparations à la terre que vous m'avez vendiie à vie ; et j'en ai fait pour pins de quinze mille les premiers six mois; j'ai planté quatre cent arbres dans le jardin ; j'ai fait sauter plus de soixante gros rochers qui étaient répandus dans les champs de froment, qui cassaient toutes les charùes et rendaient une partie de la seinature inutile : il y en a encor autant pour le moins à déraciner; et je consume, pour labourer, plus de poudre à canon qu'ati siège d'une ville. C'est une entreprise immense ^ mais qui augmentera bien un jour le prix de la terre; elle ne raporle pas en effet deux mille francs * ; et cette année les simples frais de
* Je lui ai remis le bail de 33oo liv. qu'il n'a pas vouhi entretenir, parce qu'il y aurait perdu eu effet. {Note dit Président de Brosses.)
r-B LETTRES DE VOLTAIRE
culture ont passé du double la recette qui ne va pas à quinze cent. Yous savez: que Choùet s'y était ruiné ^ , et qu'il n'avait crû pouvoir se dédomager que par la contrebande des bleds ^ commerce très-médiocre, très-indigne de moi, etqiie je ne ferai sûrement pas 5 c'est assez pour moi que mes terres me raportent de quoi nourir cinquante personnes environ aux Délices, du fourage pour une vingtaine de chevaux, et da vin pour les domestiques 5 ce qu'on peut vendre de surplus n'est presque rien. Ma fortune, qui me met audessus des petits intérêts, me permet d'embellir tous les lieux que j'habite 5 voilà le revenu que j'en lire. Le plus fort de ce revenu consiste à soulager bien des malheureux, tant à Tournay qu'à Ferney, et dans les terres intermédiaires que j'ai acquises entre ces deux seigneuries. La misère était horrible dans tout ce païs-là, et les terres n'étaient point ensemencées. Dieu merci, elles le sont à présent.
Bétems, qui était eu prison à Genève pour mille écus de dettes, et qui y serait mort si je n'avais pas payé pour lui^, est actuellement en état de cultiver son petit bien. Je ne vous
* Faux tout le long. (N'oie du Président.)
^ En profitant de la nécessité où il se trouvait, pour acheter son bien à vil pris. {Note du Président.)
dis pas tout cela, Monsieur, comme le Plia-» risien pour me vanter de mes bonnes œuvres; je ne suis pas non plus le Publicain 5 mais je dois vous rendre compte de la manière dont je me conduis dans une lerre qui vous reviendra après ma mort, et qui vous reviendra sûrement plus belle et plus utile du double que vous ne me l'avez vendue 5 je n'ai rien négligé de Tulile, prés, chemins, grange , pressoir, plantations; tout a été ou fait à neuf, ou réparé. Les plans de Bourgogne que j'ai fait réussissent, et j'espère que vous m'enverrez ceux que vous m'ayez promis. Vous croyez bien, Monsieur, que je ne compte pas parmi les réparations et les embellissemens qui m'ont déjà coûté quinze mille francs, le petit théâtre que j'ai construit. Cette dépense aurait pu passer chez les Grecs et chez les Romains pour un embellissement nécessaire ; mais il n'en est pas ainsi dans le Mont-Jura, aux portes de Genève.
Il fiut à présent, Monsieur, vous parler du petit bois qui fait le sujet des attentions fort inutiles du S"" Girod. Yous en aviez vendu près de la moitié au nommé Chariot; dans cette moitié , il ne restait que des pins et des tronçons de chênes : j'ai eu la patience de faire dé^ raciner\.o\xs ces tronçons. J'ai coupéXçs pins.
bo LETTRES DE VOLTAIRE
dont la plus grande partie a servi aux réparations clu château et des granges, et du tout j'ai fait un prés qui ra portera beaucoup plus que des pins et des troncs'. Une quarantaine de chênes qu'il a fallu couper ont servis {sic^ aux ponts-levis du château, aux barières qui entourent les fossés , au pressoir , et à d'autres usages 5 j'en ai donné quelques-uns à Mad® Gallalin et au curé que vous m'avez recommandé. Au reste, Monsieur, vous trouverez mes conditions exactement remplies, et il restera beaucoup plus de soixante chênes par arpent, l'un portant l'autre. Ainsi ne soyez nullement en peine. Il eût été difficile, vous le sçavez bien , que vous eussiez pu faire jamais avec personne un marché aussi avantageux que celui-cv. Je ne crois pas même qu'il y en ait d'exemple 3 et j'ai tout lieu de me flatter que vous ne me troublerez pas dans les services que je vous rends à vous et à votre famille.
Au reste, je n'ai point fait tort à la mienne que j'aime, en transigeant avec vous, et en. fesant des dépenses si extraordinaires. Je n'y ai mis que mon revenu. Bien des gens prodiguent le leur d'une manière moins estimable. Je mets mon plaisir à rendre fertile un pais
' Habemus confitentem.
ET DU PRÉSIDENT DE BROSSES. 8l
qui ne l'était guères , et je croirai en mourant n'avoir point de reproches à me faire de remploi de ma fortune.
Je me flatte, Monsieur, que la vôtre est en bon état, malgré les convulsions qu'éprouve la France. Il n'y a point de prospérité que je ne vous souhaite. On dit que monsieur votre frère est dans vin état de langueur qui ne lui permet guères de venir au païs de Gex. Je crois qu'il conviendrait assez qu'il voulût bien me faire avoir la capitainerie des chasses; j'aurais des gardes à mes dépends, et le païs aurait plus de gibier. Je me recommande à vos bontés et à vôtre amitié, ayant l'honneur d'être. Monsieur, du meilleur de mon cœur, avec tous les senlimens que je vous dois , vôtre très humble et très obéissant serviteur.
YOLTAIRE.
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Vous avez vu. Monsieur, par ma lettre qui a croisé celle que vous m'avez fuit l'honneur
♦ Novembre 17%.
de m*écrire, que je suis Irèz-éloigué de penser à avoir aucune difficullé avec vous. Si vous l'aviez imagine, vous auriez rendu peu de juslice à mes senlimens à voire égard. C'est au contraire afin qu'il n'en puisse naîlre à l'avenir (non entre nous, ce qui n'arrivera jamais), niais entre d'autres, que je crois qu'il est à propos pour tous deux de faire ce qui est ordinaire et d'usage en pareil cas; c'est-à-dire de dresser un état en forme et un procès-verbal de reconnoissance de l'étatdans lequel étoit la forest lorsque vous estes entré en jouissance. J'ai mandé qu'on y procédât de concert et d'un commun accord avec vous; que l'on vous communiquât «l'avance tout ce qu'il y auroit à faire, et que l'on prît votre jour , parce que sans doute vous ferez trouver quelqu'un de votre part à la rédaction de celte reconnoissance qui est une pièce commune entre nous, tout de même que le traité que nous avons fait.
Quant à ce que vous me marquez que vous ne tirerez que 2000 livres de rente de Tournav, je j)uis à cela vous répondre en un mot, qu'il n'a tenu qu'à vous d'en tirer 3200 livres; c'éloit, lors de notre traité, le prix du bail actuel, dont il y avoit encore plusieurs années à écouler. Je vous ay remis en main ce bail avec la soumission du fermier de le continuer à 33oo livres.
Vous avez exigé de moi la résoin lion du bail; et il m'a falu donner pour cela 900 livres au fermier, que je n'étois nullement curieux de lui donner. Que si le S^ Chouet s'est ruiné dans celte ferme, comme vous me l'écrivez, rien n'est plus adroit de sa part, car assurément on ne pou voit, au vu et su de tout le monde, être plus parfaitement ruiné qu'il l'étoil quand il est revenu de Livourneet qu'il a pris celte ferme. Il y a vécu plusieurs années. Il m'a bien payé; ce ne peut être que sur le produit de la ferme, puisqu'il n'avoit rien d'ailleurs. Ce n'est pas que je n'aie été très content de me défaire d'un homme lout-à-fait déraisonnable et toujours ivre; je le suis encore bien davantage de voir à Tournay une personne telle que vous. Et si, par l'événement de la décadence publique, j'ay fait un pas de clerc en troquant la jouissance de mon fond contre 35, 000 livres qui s'en vont dissous per deliquium ^ ce n'est pas votre faute.
Ne me demandez, ni presque à aucun François, comment va ma fortune, mais seulement comment vont mes infortunes. Je ne suis plus en peine que de savoir comment fera désormais notre ministère, aprèz avoir tout pris sans rien avoir.
Voici bientôt le tems propre à planter \q%
vignes. Quand je partis pour Paris, M. Lebault, votre ami et le mien , qui est dans un irez bon climat, voulut bien se charger de vous envoyer de ma part la quantité de plans que j'ay promis de vous fournir. Comme il est exact , je pense qu'il ne l'aura pas oublié. Je vais cependant luy en écrire. Mais si vous ne les avez pas reçus , pour plus d'expédition , ayez la bonté de lui en écrire aussi un mot en droiture.
Envoyez-moy, si vous voulez, les noms des gens en qui vous avez confiance pour garder la chasse : mon frère leur fera expédier des commissions. Ce seront des gardes que vous aurez sous votre main à vos ordres , et que vous ferez révoquer à votre volonté si vous n'en estes pas content.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus inviolable attachement, Monsieur, etc.
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