‹ Voltaire et le président de BrossesChapitre 9 sur 44 · VOLTAIRE, A M. GIROD · texte numérisé non relu

VOLTAIRE, A M. GIROD

Vous auriez Lien dû, Monsieur, me parler et ni'instruire avant de m'exposer à des discussions avec ]\P de Brosses.

1° Je vous donne avis que je suis avec lui en marcLé de la vente totale de la terre , marché que j'aurais fait d'aLord si j'avais pu prévoiries Lontez du Roy^. Ainsi je composerai une terre de Fernex et de Tourney , dans laquelle les domaines intermédiaires seront incorporez.

* Ces lignes écrites , deux ans avant le procès Baudy, à un homme de confiance du Président, sont une preuve de plus de sa bonne foi dans cette affaire.

* Brevet d'exemption de droits pour ses terres»

Qp Vous avez du voir les bonifications immenses que j'ay failles à la terre de Tourney. Ce que j'ay entrepris dans la lisière de la forest est peut-être la meilleure amélioration. Car, excepté la petite avance du bois qui intercepte les prez, le reste de cette lisière est trèsclair-semé) il n'y a presque que des pins ^ ils oient le soleil à un grand cliamp qui n'a jamais rien produit. Je couvre ce champ de la terre des fossez que je tire dans la foresi; je Taugmente du terrain qu'occupaient ces pins, et j'en fais une pièce d'un excellent rapport.

Quant à cette petite langue de bois qui intercepte les prairies , je sçais que le projet a toujours élé de la couper pour bonifier et agrandir ces prez. J'ay fait en conséquence creuser un profond fossé pour sécher ces bas prez qui, avec le temps et par la négligence des fermiers , sont devenus des marais^ en un mot, j'ay fait des dépenses immenses , uniquement pour le bien de la terre.

J'y ay mis en réparations plus de quinze mille livres en six mois, sans compter les frais de l'exploitation. Il serait bien odieux, que pour seule récompense du bien que j'ay fait, et d'un bien dont iî n'y a point d'exemple, je ne recueillisse que des plaintes et des difficnltéz.

J'attends, pour terminer toulles ces tracasse-

ries, indignes de JVP* de Brosses et de nioy , une procuration de sa part pour la vente absolue de Tourney que je possède à vie*. Ce sera probablement à vous qu'il adressera celte procuration.

Mais en attendant, Monsieur, je vous prie de me laisser jouir en paix d'une terre qui m'aparlient. Je vous prie d'envoyer ma lettre à M^ le président de Brosses.

Votre très-humble obéissant serviteur.

12 Novembre*.

XXYI.

VOLTAIRE, AU PRÉSIDEx\T.

Aux Délices , 14 novembre*.

Votre lettre, Monsieur, a croisé la mienne. Elle fortifie les raisons que j'ay de me plaindre des mauvais procédez de Girod, qui ne m'a

' Cette proposition et les pourparlers qui s'ensuivirent suspendirent de huit mois la visite et reconnaissance juridique de l'état de la terre de Tourney. C'était vraisemblablement tout ce que Voltaire voulait.

ÇO lETTRES DE VOLTAIRE

communiqué aucun papier concernant les droits d'une lerie qui m'appartient pendant ma vie, pleinement et sans restriction.

Je suis persuadé que les délations de cet homme ne vous séduiront pas et que vous ne voudrez jamais avoir à vous reprocher d'avoir mis dans la hallance le tort imaginaire de quelques écus, avec le bien réel de vingt mille francs que je procure à la terre, après l'avoir achetée si chèrement.

Je continue très-certainement à faire le bien de la terre en agrandissant les prés aux dépends de quelques arbres : il faut que Girod soit bien ignorant pour ne pas savoir qu'un char de fourage vaut trente-six livres au moins, et souvent deux louis d'or aux portes de Genève. Feu M*^ le bailly de Brosses avait toujours projette ce que je fais.

Mais, Monsieur, pour trancher touttes ces mauvaises difficultez qu'un homme aussi intéressé et aussi cliicaneur que Girod me fera toujours, faites-moy une vente absolue de la terre que vous m'avez vendue à vie. Voyez ce que vous en voulez en deux payements. La vente, ridiculement intitulée par Girod, bail à vie y comme si j'étais votre fermier ad vitam^ est d'ailleurs une impropriété qu'il faut corriger 5 cl la meilleure manière de finir ces aller-

ET DU PRllsiDElS'T DE BROSSES. pt

calîoDS qu'il suscitera sans cesse, est vin contract qui ne lui laisse plus aucun prétexte de s'ingérer dans mes possessions. Je présume que ce party vous agréera. J'attends vos ordres, et ce dernier marché sera aussitôt conclu que l'autre. Il sera doux alors de n'avoir à vous parler que de belles-lettres.

Votre irès-humble obéissant serviteur.

XXVIÎ.

Il est certain , Monsieur, que j'aimerois mieux vous vendre Tournay que de vendre ma vaisselled'argentà notre invincible monarque' .Mais avec cela je suis bien perplexe sur la proposition que vous me faites. Considérez un moment avec moi le déplorable état des finances du royaume : public et particulier, tout est eu l'air ou déjà au fond de l'abyme. Que feray-je de votre argent? Ce que j'en ay déjà fait 5 un bon emploi en apparence, qui, le lendemain, s'en

* Arrêt du Conseil exhortant les sujets du Roi à porter leur argenterie à la monnaie (26 oct. \'j5()).

pa LETTRES DE VOLTAIRE

est allé en fumée sous le bon plaisir du Roi et de ses ministres. Que diable voulez-vous que Ton dise quand on voit Montmartel^ poursuivi à la justice consulaire? Quand je vous aurai vendu ma terre , que vous m'aurez bien payé , que j'aurai pris toutes les précautions possibles à la courte sagesse humaine, il arrivera pro* bablement qu'au lieu de chesnes , je n'en aurai plus que les feuilles. Il n'y a que les fonds, bons ou mauvais. Si je trouvois à remplacer celuy-ci par quelqu'autre acquisition ! Mais qui que ce soit n'est assez sot pour vouloir se dé- ' faire. Enfin vous sçavez ce que j'eus l'honneur de vous répondre, dans un temps non suspect , à une pareille question que vous me faisiez par curiosité (car c'étoit aprèz notre traité signé) : qu'elle ne seroit jamais aliénée à moins de deux cent mille livres argent courant 5 car c'est toujours en argent courant qu'elle a été marchandée par des Genevois. Il faut déduire ce que vous m'avez déjà payé. Faites la soustraction , et dites que je risque de faire une sotise. C'est une terre ancienne dans ma famille; une situation charmante, dont l'ame est exhilarée; un fonds en franchise qui ne paye point de dixième (je ne sens que trop le poids d'en payer trois ail-

* Paris de Montmartel , banquier de la cour.

leurs) ^ à la porte de l'étranger, dans un temps où il n'y a aucune personne sensée qui ne songe à retirer du royaume son argent, s'il y en a , et sa personne, s'il le pouvoit. En un mot conseillez-moi sur voire proposition. Que feriez-vous en ma place? Je ne puis consulter personne qui ait plus d'esprit, pour qui j*aye plus de confiance et de véritable attachement.

Br.

Le controlleur général ^ branle au manche. On parle beaucoup de M. Joly de Fleury. Il sera bien intrépide s'il accepte. Mais tous y voudront passer. Le sultan des mille et une nuits faisoit tous les matins couper la tête à sa femme, €t en retrouvoit une autre le soir dans son lit.

Ne soyez point en colère contre Girod de ce qu'en son style de notaire il a choqué votre oreille

Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas,

Qu'en termes très-exprès condamne Vaugelas. . -

Ne lui en voulez pas non plus sur l'article des bois. C'est une chose de règle et d'usage qui ne fait de mal à personne. Il ne s'agit que de constater l'état des lieux , et d'empêcher qu'on n*élève là-dessus des contestations un jour à venir.

* Silliouelte. Son successeur fut Henri-Léonard-Jean* Baptiste Berlin (21 nov. 1759).

94 rETÏRES DK VOLTAIRE

VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT

3 décembre ♦.

La poste part, Monsieur, dans le moments Je n'ay donc que ce moment pour vous dire que j'envoye un gros paquet à M. le procureur général de Dijon ^ que ce paquet prouve à mon avis que ce n'est ny à vous, ny à moi, à payer jamais cent pistoles de frais que la justice- de 1

Gex pourait faire pour une demi-douzaine de \

noix *y que je vous supplie de lire mon paquet et de l'appuyer^.

Le roy de Prusse me mande du 17 novembre que , dans trois jours , il m'écrira de Dresde, et le troisième jour il cstdétruit^. Bel et grand

' Il s'agissait des frais d'un procès criminel fait à un sieur Panchaud , de la Perrière (entre Tourney et Genève) , pour un coup de sabre porté dans une rixe occasionnée par un vol de noix. Ces frais étaient à la charge du seigneur liaut-justicier. Peu empressé de les payer, Yoltaire soutenait que la Perrière ne dépendait pas de Tourney.

* Victoire de Maxen où lacoo Prussiens posèrent les armes devant le maréchal Daun (26 novembre ij5^).

ET DU PRÉSIDENT DE BROSSES. n5

exemple! J'attends vos ordres pour Tourney. Pardou, le papier se trouve coupé. Je ne sçais ce que je fais, tant j'ay (je n'ose pas dire) de plaisir. V.

VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT

Aux Délices, 2 janvier 1760.

J'ay l'honneur , Monsieur , de présenter mes respects à toulte votre famille et à vous surtout , du meilleur de mon cœur au commencement de cette année. J'attends vos ordres pour la conclusion de l'affaire de Tourney. Je me flatte que quand vous serez débarassé des premiers soins qu'exige votre séjour à Dijon, vous voudrez bien instruire le sieur Girod de vos volontez et l'honorer de vos pleins pouvoirs.

Permettez aussi, Monsieur, que je vous supplie de me faire communiquer les pièces concernant les droits de la terre. La petite affaire de Panchaut me rend surtout celte communication nécessaire. Vous savez bien. Monsieur, que la notoriété publique ne suffit pas pour

constater un droit de haute justice. 11 faut quel- •que acte, quelque exemple. Le lieu nommé la Perrière est situe sur un fief de Genève. Il est à présumer dès-lors que le seigneur de Tourney n'a pas droit de jurisdiction dans cet endroit. On dit que , quand il y a eu des catholiques dans ce terrain , ils ont été à la messe à Chamhési. Mais , Monsieur , une messe n'établit point une haute justice.

Quant à La justice qu'on a rendue au nommé Pauchaud, il n'est pas croïable que cet homme ait été condamné à un banissement perpétuel, uniquement pour avoir deffendu ses noix. On assure qu'il a été condamné pour des délits commis long-temps auparavant^ il est donc de votre équité et de votre intérest, Monsieur, vous qui jouissiez alors de la terre , que les frais ne soient pas exorbitans , et que la haute juslice sur la Perrière soit bien constatée. En ce cas, j'y ferai mettre quatre potaux.

Je suishonteuxde vousimportuner de ces minuties^. Votre Saluste m'intéresse bien davantage. Et la lenteur des Crammer m'étonne. J'imagine , Monsieur, que vous vous êtes étendu sur l'état delà république, sur le gouvernement de la Mau*

' Ce n'est pas la dernière fois (voyez ci-après lettre XXXII et suiv. , et dans la Corr. Gén,, les lettres à d'Argental des 7 et 17 mars ï']6o).

rilanie, sur les changements arrivez dans TAfiique, sur rexlrénie différence des peuples qui l'habitaient alors avec ceux qui la désolent de nos jours et qui la rendent si barbare. Quelque partv que vous ayez pris, on ne peut attendre de vous que du plaisir et des instructions. Je voudrais pouvoir nie rendre digne de votre confiance et de vos ordres ; vous verriez au moins par mon zèle avec quelle estime et quelle amitié respectueuse je vous suis attaché. V.

VOLTAIRE, AU PRÉSIDENT

7 Janvier*.

Le S^ Girod, Monsieur, n*a pu encor signer avec moyj mais il m'a donné votre parole, et je suis entièrement à vos ordres. Il y a quelques préliminaires dont il est essentiel que je m'assure. J'ay besoin, comme vous le savez, de M. le duc de Choiseuil et de M. l'abbé d'Espagnac^.

Mais il y a une affaire considérable qui se

* Chef du conseil du Comte de la Marche,

pS LETTRES DE VOLTAIRE

présente et dont je ne peux m'ouvrir au S^ Girod. Elle pourait vous être d'un très-grand avantage. Il faudrait probablement me céder le sindicat, et nommer aussi un autre sindic du tiers-état que le S^ de Bosson. Je demanderais aussi la capitainerie des chasses. Ce sont deux petits préalables de peu de conséquence qui mettront plus de convenance dans l'affaire dont je vous parle.

Il s'agirait. Monsieur, d'un arrangement pour le pays de Gex* , d'un abonnement qu'on ferait avec les fermiers généraux , d'une compagnie qui fournirait aux fermes générales ou au Roy une forte somme, moyennant laquelle tout le pays serait purgé de quatre-vingt sbirres qui le désolent en pure perte ; le sel et le tabac seraient libres. Il y a long-temps qu'on propose un arrangement 5 mais celuy qu'on a présenté en dernier lieu ne me paraît avantageux pour personne. On a proposé une taxe, une espèce de capitation sur chaque individu, homme ou bétail, pour racheter chaque année des fermes générales la liberté du pays. C'est là une autre sorte d'esclavage qu'on propose pour être libre, et uu nouvel apauvrissement pour être à son

* Voy. la lettre à M^^e d'Epiaay (2948 bis de Tédit, de M. Beuchot).

aise. Je voi Lien qu*on ne prend ce pai ty que parce qu'on manque crargent pour faire tout d'un coup une grande et bonne affaire. On trouvera de Targenl , et il ne faut pas manquer cetle occasion. Yous diles sans doute, Monsieur, en. lisant cecy : Quel rnport cela peut-il avoir à la vente de TourneyPCeluy de placer votre argent à dix pour cent à jamais, en faisant du bien à la province.

Il sera très-convenable que je sois sindic pour accélérer la consommation de cette affaire. Ce que je crains et ce que je déleste plus que jamais à mon âge , ce sont les longueurs.

Si la chose réussit , je m'engage à vous payer une rente de dix pour cent pour la vente de Tourney, et de cinq pour cent de touttes les autres possessions que vous avez dans le pays sur les prix des beaux (sic)» Tout cela doit être fait ou manqué avant Pâques ^ mais, si la proposition n'est pas acceptée, la vente de Tournay subsistera toujours. Vous jugez bien , Monsieur, qu'en vous donnant dix pour cent, vous naurez aucune somme comptant en signant le contract 3 ce ne serait pas votre avantage. Les 1 10,000'*+', prix de Tournay, serout placez dans la somme donnée au Roy par la province, et les arrérages vous seront payées sur le pied du denier dix, du produit de ces avances faittes au

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E-oy, et j'en lépondray. Il faut donc que ces deux affaires marchent ensemble.

Je ne doute pas que JVr l'intendant de Bourgogne n'apuye la proposition de ces avances, sistème de tout point préférable à tous les autres. J'auray l'honneur de vous envoier le plan rédigé. Votre aprobation sera d'un grand poids, et c'est à cette aprobation et à vos soins officieux qu'on en devra le succèz. Je ne crois pas que M"^ l'intendant revienne sitôt, mais voire influence s'étendra aisément de Dijon à Paris. Vous allez dire : Voylà un homme qui veut être libre aux Délices, et maître à Gex. Ony^ mais maître pour faire du bien et maître sous vos ordres. V.

La Compagnie trouve bon que je m'adresse à vous et vous demande le secret.

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