VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS G.'J
et décent, mais c'était tout. M"°Lecouvreur avait la justesse, la simplicité, la vérité, la bienséance, mais pour le grand pathétique de l'action, nous le vîmes pour la première fois dans M"° Dumesnil(l) ».
Les ennemis de Voltaire tirèrent parti delà supériorité de cette interprétation pour rabaisser l'œuvre ilu poète. On prête à Fontenelle un mot « dont il est peutêtre innocent, mais qui est de la mesure de son ardillon (2) )). L'auteur des Éloges aurait dit, lorsque Mé- j rope fut imprimée : « Les représentations de Mérope / "^ ont fait beaucoup d'honneur à M. de Voltaire, et la ' lecture en fait encore plus à M"'' Dumesnil. » L'on peut " opposer à ce mot, ces vers de Le Clerc de Montmerci, un admirateur de Voltaire et de la tragédienne :
DumesniJ^ap£r^ds-moi ce secret si vanté : Le talentsemjicteur d'émouvoir et de plaire. Sans tes divers talents, Apollon eût douté Qu'on put prêter encor des charmes à Voltaire (3).
(1) Cf. Voltaire : Appel à toules les nations : des divers changements arrivés à l'art dramatique'.
(2) Longchamp et AN'aginère, Mémoires sur Voltaire. Paris, 18-2ii, 2 vol.
(3) De tous les vers adressés à M"» Dumesnil au sujet de son rùle de Mérope, l'epître de Le Clerc de Montmerci étant la pièce qui nous donne le plus de renseignements sur le jeu de la tragédienne, nous croyons devoir la citer en entier :
Epltre à itf'ie Dumesnil au sujet du rôle de Mérope, traçjédie de M. de Voltaire.
ry Ah ! saus doute, c'csl Melpomcup,
^ Qui des vers d'Apollon fait retentir la scène :
Sa présence embellit ces lieux ;
Ses pas guidés par la noblesse, Ses regards, tout enfin m'annonce une déesse ; l^e goût, le sentiment triomjjhent dans ses yeux : l.e tendre Amour y prend les traits dont il me blesse; Dieu puissant, oIVre-lui mes vœux et mou encens;
Fais i|u'elle accepte mon hommage ; Lui présenter ces vers, ces transports que je sens,
C'est lui présenter son ouvrage ;
f.G VOLTAIRE ET LES COMEDIENS
Ces pointes élogieuses ou perfides sont la meilleure preuve du succès éclatant que venaient de remporter le poète et l'actrice. Dès lors, Voltaire voua à M"" Dumesnil une reconnaissance et une amitié qui nedevaient être diminuées que par les triomphes de M"'' Clairon. La divinité qui avait eu les hommages des Français
F/Amouroffravil le cœur d'un profane mortel, fS'avilil point tics dieux le redoulable aulcl.
l'ai' loi, la jalouse Uoxanc
Nous a fait Irenililer mille fois; ♦ A la fureur de Phèdre, aux plaintes d'Ariane,
Quelle autre eût mieux prclé sa voix ?
Oui, chère Dumesnil, c'est loi.
Qui sans fard, et sans imposlure,'\
Sais si bien pciudrc la nature ^./''^ Tu remplis tous nos sens de tendresse et d'efl'roi ;
Par ses pleurs, par un sorl si triste, Méropc pour son fils a su nous alarmer ;
Eh ! qui pourrait ne point aimer La veuve de Cresphonte cl la mère d'Kgysthc ? Tu parles, et soudain l'esprit est enchante ;
Le spectateur é|)ouvanl('' D'un tyran soupçonneux redoute la colère ;
L"ini|uiotudc dune mère Intéresse mon cœur tendrement agité.
Mclponiène, apprends-moi ce secret si vanté : Le talent séducteur d'émouvoir cl de plaire. Sans tes divins appas, Apollon eût douté Qu'on pût prêter cncor dos charmes à Voltaire.
Le Clep.c uk MoMTMiaici.
Cf. Les talents des f/ie'dtres célébrés par les inuses ou élofjes, etc., op. cit., Bibliothèque de la ville de Paris, musée Carnavalet, n" 12710.
Ou lit encore dans le ercure de France., à l'article des Spectacles du mois de mai 1743, ces deux quatrains sur M"« Dumesnil dans le rôle de Mérope.
A W^ Dumesnil, sur son rôle de Mérope.
Ce n'est plus Dumesnil ((ui parait sur la scène ; Aussitôt qu'on la voit dans AJérope jouer, A tous les spectateurs elle fait avouer Qu'elle-même y devient Mérope et Melpomènc.
Sur le même sujet :
Mérope, l'on \oit en toi Du théâtre les Délices, De nos poètes le Roi Et la Reine des Actrices.
Ces vers ne sont pas signés.
SOUS le nom de Mérope était toujours présente aux yeux du poète, même quand il se trouvait à cent lieues de Paris. Il la voyait sans cesse « comme sur les autels où elle s'était fait adorer », et regrettait beaucoup plus le plaisir de l'entendre que de voir jouer la Mon de César. Cette tragédie ne contenait pas de rôle de femme, et une pièce que M"^ Dumesnil ne pouvait embellir était pour Voltaire d'un prix bien médiocre. Il n'était pas cependant sans désirer un tant soit pou que les comédiens représentassent cet ouvrage et il priait u sa reine >, d'intercéder en faveur de l'œuvre délaissée (Ij. M"« Dumesnil devait aussi s'essayer dans Thérè6^(2),que seul un grand talent pourrait faire supporter.
Quelques années plus tard, Voltaire offrit à la tragédienne une occasion plus favorable de se faire applaudir, en lui confiant le rôle de Sémiramis. Comme pour Mérope, d'Argenlal surveilla les premières études de la tragédie, et « pressa » même beaucoup les comédiens, trop au gré de M'- du Châtelet, qui trouvait indispensable la présence de Voltaire aux répétitions (3). Le comte écrivit à Lunéville pour avertir l'auteur que sa pièce serait prête à être jouée dans une quinzaine de jours. Au reçu de cette lettre, Voltaire quitta ses hôtes et se rendit à Paris. Les comédiens répétèrent plusieurs lois devant lui. « Il leur donna quelques avis utiles dont Ils profitèrent... il fut assez content de leurs talents...
(1) Cf. Lettre à M"- DumesniL La Haye, 4 juillet 171:5. posl en'nr ''''' ^' '■'"' '"'''' """"^ ''"' '■'■'^""'^^'- ''^'' *■"' •^'^"^-
il put conter sur leur zèle (1). » Au sortir d'une répé tition, « les rôles à la main », il déclara que M"'' Dumesnii s'était surpassée ; elle n'avait pas joué Mérope avec « tant de chaleur » ; il avait pleuré en l'entendant. Dans dételles conditions, la pièce serait « bien chaude », ce qui n'avait pas été le cas de celle de Crébillon (2). Sémiramis ne réussit pas aussi facilement que Voltaire se l'était promis. La meilleure part du succès fut pour M"*' Dumesnil : l'emportement, la fureur, l'ambition, l'amour violent et passionné d'une reine meurtrière de son époux, amoureuse de son fils sans le connaître, toutes ces passions étaient rendues par l'artiste avec un art incomparable. L'on admirait le ton dont elle annonçait au peuple son désir de prendre un époux. Un critique la félicitait de son jeu « dans un endroit (( dont les plus habiles n'approcheront que difficilement (' et qu'ils devineront encore moins, s'ils ne lui ont vu « représenter. C'est lorsque Sémiramis rappelle Osroès « et lui dit :
a Répondez : ce matin, aux pieds de vos autels, « Arsace a présenté des dons aux immortels? »
OSROÈS.
« Oui, ces dons leur sont cliers ; Arsace a su leur plaire.
SÉMIRAMIS
« Je le crois, et ce mot me rassure et m'éclaire.
{Acte III, scène ii.)
« On distinguait dans le môme instant, et sa cruauté « et sa joye; ces deux mouvements si différents se
(1) Cf Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire, article xviii. Aimé André, libraire-éditeur, Paris, 182(i, 2 vol. i2) Cf. Lettre au comte d'Argental, 27 juin 1748.