VOLTAFRE ET LES COMEDIENS
(' sont lait sentir dans l'intervalle de ces mots : je le « crois ; ses yeux annonçaient cette secrète satisfaction, '< qui ne peut naître que du contentement de l'âme. « Qu'il est avantageux d'être sensible, quand on doit « inspirer de la sensibilité aux autres (1). »
Voltaire admirait plus encore la façon dont M^'® Dumesnil « se traînait mourante sur les marches du tombeau », en récitant ces vers d'une voix faible et entrecoupée :
Cet espoir me console... il mêle quelque joie
Aux horreurs de la mort où mon âme est en proie.
Je la sens... elle vient .. Songea Sémiramis.
Ne hais point sa mémoire. 0 mon fils, mon cher fils...
C'en est fait (2)...
Dans ce dernier couplet, M"^ Dumesnil se montrait une « admirable actrice » (-3).
il Mérope et Sémiramis furent les deux rôles qui coni|tribuèrent le plus à la célébrité de la tragédienne. Après ces succès éclatants, Voltaire ne lui confia plus que des personnages de second plan ; il est aisé d'en comprendre la raison. En 1748, M"® Dumesnil occupait encore le premier rang à la Comédie-Française, mais cette place allait lui être disputée et bientôt prise par M"^ Clairon. Dès lors tous les grands rôles seraient pour la nouvelle venue. Ajoutons à cela que M"^ Dumesnil avait une passion malheureuse : elle aimait le vin, et comme le constate crûment A'oltaire, il ne pouvait y avoir « de talents durables avec l'ivrognerie ».
- (1) Cf. Essai sur la connaissance des théâtres français, à Paris, chez Prrult père, quay de Gèvres, au Paradis, 1731. Bibliothèque de la ville de Paris, musée Carnavalet, n° 11305.
(2) Acte V, scène viii.
(3) Cf. Sémiramis. Préface de l'édition de Paris.
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La sobriété est indispensable « pour faire et pour jouer des tragédies (i) ». Le poète se désolait du funeste penchant de son interprète. Il s'en inquiétait, demandant si W^" Dumesnil buvait « toujours pinte », et si elle en perdait son talent et sa santé (2)?
M"* Clairon avait « des inclinations plus convenables à son sexe et à son état (3) », et elle l'emporterait infailliblement sur sa rivale, qui, bientôt, ne serait plus bonne que pour les bacchantes (4). » L'auteur de Zaïre exagérait dans sa prédiction; M"'' Dumesnil se fit encore applaudir longtemps, et, si les derniers rôles qu'elle créa dans le théâtre de Voltaire ne lui valurent pas un succès aussi retentissant que ceux dont nous venons de parler, elle sut, du moins, en les jouant, se faire admirer aux côtés de M"'^ Clairon, ce qui n'était pas sans mérite (5).
(1) Cf. Lettre au comte d'ArgentaL Délices, juillet 1756.
(2) Cf. Lettre au comte d'Argental. Postdam, 27 octobre 1756.
(3) Cf. Lettre au comte d'Argental. Délices, 28 juin 1756.
(4) Cf. Lettre au comte d'Argental. Colrnar, 29 octobre 1754. — Marrnontel, dansses Métnoires, parle aussi du funeste penchant de M"' Dumesnil. II va même jusqu'à attribuer à cette passion de l'artiste l'insuccès d'une de ses tragédies, les Uéraclides : « ... M"* Dumesnil aimait « le vin. Elle avait coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, « mais assez bien trempé d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureuse- « ment, ce jour-là (le jour de la première représentation des Hérnu clides), son laquais le lui versa pur à son insu. Dans le premier acte, « elle venait d'être sublime et applaudie avec transport. Toute bouil- « lante encore, elle avala ce vin, et il lui porta à la tête. Dans cet état « d'ivresse et d'étourdissement, elle joua le reste de son rôle, ou plutôt « le balbutia d'un air si égaré, si hors de sens, que le pathétique en « devint risible ; et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence « à prendre le sérieux en raillerie, rien ne le touche plus, et en froid « parodiste, il ne cherche qu'à s'égayer. »
(Mabmontel, Mémoires, liv. IV.)
(5) Jusqu'en 1763, c'est-à-dire trois ans avant la retraite définitive de M"* Clairon, M"' Dumesnil fut encore généralement apxjlaudie.
Les dernières créations de M'ie Dumesnil dans le théâtre de Voltaire : Clvtemnestre, Aurélie, Statira. — Le talent de M'ic Dumesnil.
De ces dernières créations, nous savons peu de chose : Voltaire n'en parle presque pas. Mais elles tiennent une place secondaire dans la carrière théâtrale de M'" Dumesnil.
En 1730, dans Oreste, elle joue Clytemnestre, un des plus beaux rôles de mère tragique que Voltaire ait écrits ; un de ceux qui devaient le mieux convenir au talent de la tragédienne. Il est à regretter que l'auteur, qui dirigeait lui-même les répétitions de son œuvre, ne nous ait donné aucun détail sur le jeu de son interprète. Tous ses conseils s'adressent à M"* Clairon, et dans le feu de son admiration pour la « divine Electre m, il oublie l'artiste qui avait fait applaudir Mérope et triompher Sémiramis (1).
Mais, à partir de cette date, elle ne fut plus que l'ombre de Sémiramis. La Harpe fixe à l'époque des premières représentations de Wanvick le terme des succès de la tragédienne.
(i) Le critique du Mercure constate le succès de M'" Dninesnii dans le rùle de Clytcmnestre : « Dans OVeste, dit-il, les Demoiselles Dumesnil et Clairon ont montré, l'une dans le rùle de Clyteninestre, et l'autre dans celui d'Electre, tout ce que l'impression la j)lus vive et la plus énergique d'une juste douleur peut prendre d'ascendant sur les cœurs. » (Mercure de juin 1750. . .Mais il est certain que le rôle de Clylenmestre n'était pas un de ceux que la tragédienne aimait à jouer. En 1760, lors
Deux ans plus tard, Je personnage d'Aur61ie (1), l'unique rôle de femme de Iio7ne sauvée, était distribué à M"'" Dumesnil. 11 ne lui avait pas été primitivement destiné. Voltaire avait d'abord prêté à l'épouse de Gatilina une âme tendre et sensible et avait remis à M"e Gaussin le soin de traduire cette tendresse et cette sensibilité. Mais les d'Argental, en lisant la tragédie de leur ami, trouvèrent Aurélie un peu mièvre pour une Romaine qui se poignarde au milieu du Sénat.
Sur leur prière, le poète revit sa pièce et donna à son héroïne des traits plus mâles et plus dignes d'une matrone : il en lit un «. Caton en cornette ». Dès lors, il fut impossible à M"e Gaussin de jouer le rôle, et Voltaire se vit forcé de le lui retirer. Jamais elle n'aurait réussi à représenter une femme « qui menace, qui est fière, qui se mêle d'affaires, qui fait la républicaine ». Ce « rôle d'Amazone » ne s'accordait pas avec « les grâces attendrissantes » de la charmante actrice. Le lui confier, c'eût été « donner des bottes et des éperons à Vénus » (2).
Mais cette « grosse diablesse d'héroïne » convenait parfaitement à M'ie Dumesnil, « la tragédienne des
de la reprise A'Oresle, elle fit de grandes dillicullés pour reparaître dans ce personnage. Voltaire écrivait à Lekain : i J'ignore si on pourra déterminer M"'- Dumesnil à jouer Glytemnestre. » (Cf. Lettre de Voltaire à Lekain. Ferney, 23 mars 1761.)
(1) On a parfois contesté cette création de M"' Dumesnil, et quelques éditeurs du théâtre de Wiltaire ont cru que le rôle d'Aurélie avait été créé par M"» Clairon. Un passage d'une lettre de Voltaire adressée au comte d'Argental (Berlin, 6 février n^i2) s'oppose à cette hypothèse, et dans la liste des rôles créés par M'" Dumesnil, que M. Ed. Mann a dressée d'après les registres du Théâtre-Fram.'ais dans la Galerie des comédiens français de la troupe de Voltaire, on trouve à la date de 1752 le personnage d'Aurélie.
(2) Cf. Lettre au comte d'Argental. Berlin, 6 février 1752.