‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 13 sur 71 · VOLTAIHE KT LES COMÉDIENS · texte numérisé non relu

VOLTAIHE KT LES COMÉDIENS

Il en était tout autrement de celui de Statira. Rien de plus dramatique que ce rôle fertile en coups de théâtre, et pour nous servir de la propre expression de Voltaire, en « tableaux ». Lauteur prend plaisir à les indiquer dans une lettre au comte d'Argental : «... Statira reconnue et reconnaissant sa fille... Statira levant son voile et pétrifiant Cassandre... Statira mourante, sa fille à ses pieds (1)... » Quel admirable parti M'i^ Dumesnil allait tirer de « ce grand pathétique » ; elle ser<iit « sublime », à moins qu'elle ne soit... dans les vignes du Seigneur. Dans ce cas, « adieu le rôle de Statira (2). » Cette supposition mettait Voltaire dans « un furieux embarras ». Nous ne savons pas si M'ie Dumesnil contenta l'auteur de Zah'e. Tout porte à le croire cependant, et Ton peut supposer que si Olympie avait obtenu au Théâtre-Français le succès qu'elle remporta à Genève et en province , le rôle de Statira n'aurait pas moins procuré de gloire à

caution : Voltaire, afin d'éviter toute contestation entre M"" Dumesnil et M"° Clairon au sujet de leurs rôles, aurait réuni ctiez lui dans m\ souper les deux actrices et les principaux acteurs du Théâtre-Français ; et, là... « il les prévint qu'il entendait rester toujours libre de distribuer les rôles de ses pièces connue il le trouverait convenir; que M"' Dumesnil conserverait tous les premiers rôles, dont elle était en possession, tels que Jocaste, Mérope, Sémiramis, etc., que les premiers rôles des pièces nouvelles qu'il donnerait se partageraient entre elle et Mii= Clairon, qu'elles resteraient néanmoins maîtresses de se les céder mutuellement, si cela leur convenait... » (Longchamp et Wagnière, Mémoires snr Voltaire, article xxviii.) Voltaire ne tint pas ses promesses : non seulement à partir de 1733, il distribua tous les grands rôles de ses tragédies à M"" Clairon, mais encore il souhaita parfois de voir cette artiste reprendre certains rôles que M"' Dumesnil avait autrefois créés. (Sémiramis en particulier. Voyez : lettre au comte d Argental. Délices, 16 juillet HaG )

(i) Cf. au comte d'Argental, ti février 1762.

(2) Cf. au comte d'Argental. Ferney, 1762.

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M'i^ Dumesnil que ceux de Mérope et de Sémiramis.

Nous venons de passer en revue les créations de W^^ Dumesnil dans le théâtre de Voltaire ; il convient en concluant d'examiner les propres idées de la tragédienne sur son art, et de voir en quoi consistait l'originalité de son jeu.

Remarquons d'abord que M^'e Dumesnil était une actrice toute de tempérament, qui devait plutôt son talent à ses heureuses dispositions naturelles qu'à l'étude. Admirablement bien douée, elle abordait un rôle sans en avoir préalablement fait une analyse approfondie, sans avoir minutieusement étudié le caractère de l'héroïne qu'elle avait à représenter, sans que ses réflexions lui aient fait préférer une interprétation à une autre. Elle ne raisonnait pas ses personnages avant d'entrer en scène, elle les jouait en s'abandonnant à l'inspiration du moment.

Elle se fiait aussi à la grande expérience qu'elle avait de son métier ; il y avait en elle de ce que ses camarades appelaient « de la machine à Corneille », de ce que nous nommons aujourd'hui « du ronron tragique ». Elle connaissait les quelques procédés infaillibles pour faire éclater les applaudissements et faire valoir dans une tragédie

«.... Tous les beaux endroits, qui méritent des has ! »

Les grands gestes, les cris, les sanglots dans la voix, les « tons de force » à la fin des tirades, tous ces moyens \\ i/ qui provoquent au théâtre l'admiration de la foule, étaient souvent mis en pratique par la tragédienne. La vérité pouvait quelquefois en souffrir, mais la majeure partie des spectateurs était plus séduite par ces

« effets » un peu faciles que par de savantes recherches. Dans une salle, pensait M'i^ Dumesnil, il se trouve à peine un ou deux connaisseurs, qui pourront vous savoir gré de vos efforts pour arriver à la vérité ; le reste juge sans réfléchir. Des intonations, des jeux de scène artistement calculés le laissent froid ; la volubilité, l'éclat, la singularité l'étonnent et il 1 applaudit avec fureur. Pourquoi donc, puisqu'il en est ainsi, s'adonner à un travail pénible et sans résultats ? C'était sévèrement juger le public de la Comédie- Française, et les succès de M"e Clairon suffiraient à donner tort à M"'' Dumesnil; mais le raisonnement que nous venons de rapporter était la base de toute sa méthode (1).

Il résultait des idées de M^'^ Dumesnil de fréquentes inégalités dans son jeu. Montée sur les tréteaux « sans savoir ce qu'elle dirait », « sans savoir les trois quarts du temps ce qu'elle disait » (2), elle était « sublime », quand un éclair de génie lui inspirait les accents douloureux d'une mère éplorée, mais bien souvent « elle ne valait pas le diable ». A côté de beautés terribles et touchantes, l'on remarquait dans sa diction de singulières transitions, de ridicules criailleries, un débit parfois comique dans les situations les plus pathétiques. Il lui arrivait, « chauffée d'un coup de vin, ï» de confondre Sémiramis avec la femme de Sganarelle (3) ; mais

'1^ Cf. Mémoires de M"' Clairon : Portrait de M'" Dumesnil.

(2) Cf. Diderot : Paradoxe des comédiens.

(3) « On lui entend réciter tout d'un coup vingt vers, écrit le prince de Ligne, avec une volubilité de langue, qui chez tout autre apprêterait à rire. J'oserai le dire. J'en ai été tenté mol-même, lorsque je n'y étais pas fait. Mais le secret de son art est d'entremêler tout cela de traits lumineux, qui n'en brillent que plus, sans éclipser pourtant les

elle faisait pleurer toute une salle, lorsque dans Mérope elle s'élançait les yeux hagards, le visage pâle pour .? immoler son propre fils. Ces admirables et audacieuses « trouvailles î furent malheureusement trop rares. Mlle Dumesnil était encore de l'école des Desmares et des Duclos ; elle habitait « l'empyrée de la vieille et grandiose tragédie (4), » et son talent, parfois si orij^inal, était loin de ressembler à celui de M^^' Clairon. Celle-ci avait un talent « plus nouveau, plus moderne plus prescient de l'avenir (2). » Sa rivale jouait peut- / être avec plus de génie (H), puisque les plus grandes beautés de son jeu étaient dues à son inspiration, à sa sensibilité. Sans aucun doute elle frappait plus la multitude par l'éclat de sa diction. Mais elle ne savait pas — ce qui est indispensable au théâtre — modérer son inspiration par l'étude réfléchie de ses rôles. Elle non reste pas moins une artiste de valeur, digne des éloges et de la reconnaissance de Voltaire.

beautés ténébreuses, que la force de la situation lui a arraché d'un tuii inconnu jusqu'alors à la tragédie. »

Cf. Lettres à Eugénie (Eugénie d'Ilannetaire, M™" Larive) sur les spectacles, par le prince de Ligne. A Bruxelles et à Paris, chez Valadc, 1774 (yiii« lettre).

(1) Cf. Edmond de Concourt, M'^' Clairon^ chapitre i"".

(2) Ibid.

(3) C'était du moins l'avis de Talnia, qui préférait « le jeu subliuii' «u jeu parfait ». « Entre deux personnes destinées au théâtre, dit hgrand artiste, dont l'une aurait cette extrême sensibilité, que j'ai délinie plus haut, et l'autre une profonde intelligence, je préférerais sans contredit la première. Elle sera sans doute sujette à quelques écarts : mais sa sensibilité lui inspirera les mouvements sublimes qui saisissent le spectateur et portent le ravissement jusqu'au fond des cœurs. » Cf. Réflexions sur Lekain, par Talma, placées en tète des Mémoires de Lekain. Paris, Ponthieu, ISi'J.

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