CHAPITRE III VOLTAIRE ET DE LA ÎNOUE
De la Noue, directeur du Théâtre de Lille. Mahomet.
Il est malaisé de préciser l'époque où commencèrent les rapports de Voltaire avec de la Noue (1). Il semble cependant qu'en 1739, l'année où fut représenté Mahomet II, les relations de l'autevr de Zaïre et de l'auteur de la Coquette corrigée (2) étaient déjà anciennes. Voltaire, en séjour chez «la divine Emilie », recevait, « comme les Maupertuis et les Bernouilli
(1) De la \oue (Jean Sauvé dit de la Noue) naquit à Meaux le 20 octobre 1701. Le cardinal de Bissy lui fit commencer ses études au collège des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève et l'envoya plus tard il Paris au collège d'Harcourt. Son goût pour le théâtre le poussa à s'engager dans la troupe de Lyon. Il prit ensuite les directions de Rouen, de Douai et de Lille. Après avoir lailli se rendre à la cour de lîcrlin, il vint débuter à Paris le 14 mai 1742. Par raison de santé il fiL ses adieu.x au public le 28 mars 1757 et mourut à Paris le 15 novembre 17(!1. Delà Noue était auteur de plusieurs œuvres estimables : de Mahomet 11, de la Coquette corrigée et des Deux Bals:
(2) Mahomet 11 fut donné le 23 février 1739; — la Coquette corrigée^ en 17.')(i.
VOLTAIRK ET LES COMÉDIENS Tj
partaient, de Cirey, la tragédie de de la Noue, et se réjouissait de voir arriver pour remplacer les hôtes de la marquise, « de grands sentiments et de très beaux vers(l). » JXous pouvons conclure de cet envoi, et de la manière flatteuse dont il fut reçu, que Voltaire usait depuis quelque temps de l'amitié de de la Noue. Mais jusqu'alors il n'avait vu en lui qu un confrère, et non pas encore un futur interprète: ce n'est qu'en 1741 qu'il allait avoir recours au talent de son ami.
Depuis bientôt deux ans, Voltaire avait sur le métier une tragédie, qui mettait en scène une nouvelle passion : le Fanatisme. « ^lahomet le cruel, le fourbe, et à la honte de tous les hommes, le Grand, qui de garçon marchand devint prophète, législateur et monarque )>, en était le héros. Cette pièce, après avoir subi l'examen des d'Argental et de Pont de Veyie, avait été plusieurs fois transformée, et à la fin de l'année 1740, l'auteur, qui se trouvait à Bruxelles chez M"'^ du Chàtelet, discutait et corrigeait encore son ouvrage. Cependant, Mahomet étant une pièce de « carême », il se hâtait de la hnir pour l'envoyer à Paris ; mais il apprenait bientôt que M'^'^ Quinaut et son frère quittaient le théâtre, et dès lors, il revenait sur sa décision. D'ailleurs, il n'était pas sans inquiétude sur Faccueil que son prophète recevrait de la capitale : nul n'est prophète en son pays. Mieux vaudrait faire un essai de cette tragédie avant de la soumettre au public parisien ; mais où trouver un théâtre et des acteurs ? De la Noue, entrepreneur des spectacles de la ville de Lille, se proposa, et Voltaire de partir aussitôt pour la capitale
(It Cf. Lettre de N'oll.iire h de I.i Xoue. Cirey, 3 avril 1739.
du Brabant, où habitait alors M"^ Denis, dont le mari remplissait la charge de commissaire ordonnateur des guerres.
Jean Sauvé de la Noue, apr^s avoir eu la direction du théâtre de Rouen, prit celle de Douai, puis celle do Lille, en 1740. Une résolution échevinale (1731) autorisait la troupe lilloise à donner deux représen talions par semaine à Douai, et permettait ainsi à l'imprésario de réaliser des bénéfices plus élevés. Néanmoins, les directeurs qui s'étaient succédé à Lille avaient tous fait faillite, car au dire de Ihistorien Tirou, « le public de Lille était aussi difficile que celui de Paris », et les artistes engagés manquaient de talent. A l'arrivée de de la Noue, tout changea:
En peu de temps enfin, ï.ille devint aimable
Parurent sur la scène avec leur majesté, Ces tiéros, que (Corneille et Itacine ont vanté. C'est là que l'on apprit à répandre des larmes, Voïant ce que l'histoire a de tendre et de ctiarmes, Dans de fidels portraits, qu'expose au spectateur Des Barons, des Quinault, le digne imitateur (1).
La réputation des comédiens de Lille s'accrut de jour en jour, et ce fut à des interprètes dignes des plus grands éloges que Voltaire confia son œuvre
Il arriva à Lille le 20 février 1741. 11 lut Mahomet le Prophète à l'auteur de Mahomet II, qui « en parut assez content » (2). Les deux Mahomets « s'embrassèrent ».
(1) Cf. la brochure intitulée : le Théâlre de Lille an XVIII'' siècle, par Léon Lefebvre. Lille, imp. Durocq, 189i, in-i°.
(2) Cf. Lettre à Cideville. Bruxelles, 13 mars 1741.
On s'entendit ensuite pour la mise à l'étude de la tragédie, la distribution des rôles et l'époque de la représentation. Le 3 avril, rendez- vous était donné à Ilelvétius, et bientôt après arrivait xM™^ du Châtelet, qui descendait rue Royale, chez les Denis (1). Ce fut le 26 que Mahomet fut joué pour la première fois, et e^ succès fut tel qu'on en donna quatre représentations consécutives, trois à la Comédie, et la quatrième chez M. Grandville, à l'Hôtel de l'Intendance, rue Francape (2). A ce dernier spectacle assistaient des personnages de haut rang, ainsi que des membres du clergé, « chanoines de Saint-Pierre et autres. »
Jamais en province une nouveauté n'avait provoqué j autant d'applaudissements que Mahomet le fit à Lille. M""" du Châtelet écrivait : « Nous pensâmes exciter une tempête dans le parterre, parce que nous balancions à accorder une troisième représentation. « Le gouverneur de la province et l'intendant assistèrent à ce spectacle, et plusieurs hommes d'Église, qui avaient « voulu voir un fondateur de religion (3) », partagèrent l'admiration du public. « Les cœurs glacés » des Flamands ne purent résister « à la force des ressorts » que l'auteur avait « mis en œuvre pour émouvoir, et — écrit un acteur lillois — s'il n'avait voulu réserver aux spectateurs de Paris l'honneur de le couronner dans son triomphe, j'ose vous assurer que nous aurions égalé dans cette province, pour ne pas dire surpassé, les succès les plus brillants de ce théâtre, tant par le
(1) Le 24 avril, M^^e du Chûtelet informait M. de Rochefort qu'on était « dans l'attente de Mahomet ». {■!] Rue Francape, actuellement le Quartier général, rue Négrier. (3) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, Li mai 1741.