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nombre des représentations que par le concours des spectateurs » (l).
Le talent des interprètes contribua pour une large part au succès de Mahomet. La tragédie avait été montée avec le plus grand soin, sous la surveillance habile de de la Noue, et les rares renseignements que nous possédons sur les représentations dont nous venons de parler, sont tous à la louange des comédiens. On lit dans l'avertissement qui se trouve en tête de l'édition de 1742, et qui semble bien être de A^oltaire lui-même, qu il y avait à Lille « la meilleure troupe d'acteurs qui ait jamais été en province » et « qu'elle représenta Mahomet d'une manière qui satisfît beaucoup une très nombreuse assemblée ». D'autre part, l'auteur de Mérope écrivait que de ja Noue, bien qu il eût « l'air rabougri d'un fils de Beaubour » (2), et que son visage ressemblât à une physionomie de singe (3) d, avait joué le rôle du prophète d'une façon « plus forte, plus vraie et plus tragique » que ne l'aurait fait le superbe Dufresne. Ajoutons que le héros de l'œuvre de Voltaire était fort bien entouré. Palmyre était jouée par M"^ Gauthier, la maîtresse de de la Noue, qui avait récompensé en son amant « la vertu, car ce n'était pas à la figure qu'elle s'était donnée ». Quant au rôle de Séide, il était tenu par le petit-fils de Michel Baron avec un succès que Voltaire s'est plu à consta-
(1) Cf. « Lettre d'un comédien de Lille sur la tragédie de Mahomet de M. de Voltaire, contenant 1 idée des caractères, de la conduite, des détails de cette pièce. » A Paris, chez Prrult père, quay de Gèvres, au Paradis, 1742. Avec approbation et privilège du roy. Opuscule très rare de 14 pages, biblioth. de la ville de Lille.
;2) Cf. Lettre au comte d'Argental, ;i juin 1741.
(3) Cf. Lettre au même, 5 mai 1741.
ter : « Il y a un petit Baron (1), — disait le poète, — qui n'a qu'un filet de voix, mais qui a fait verser des ruisseaux de larmes ; » — il « s'est tellement perfectionné depuis la première représentation, il a un jeu si naturel, des mouvements si passionnés, si vrais, si tendres, qu'il faisait pleurer tout le monde comme on saigne du nez. »
La tentative de Voltaire avait pleinement réussi, et bien qu'il écrivît à « ses anges » qu'il ne considérait le jugement de Lille que comme « une sentence déjuges inférieurs » qui pourrait bien être cassée, il était rassuré sur le sort qui attendait sa pièce à Paris. Il exprima sa reconnaissance à son ami, qui avait fait répéter Mahomet 3i\ec tant de zèle, qui avait créé d'une façon remarquable un rôle très diflicile, qui s'était si bien acquitté de la tâche ingrate d'instruire ses partenaires. De la Noue était le parrain de Mahomet^ et Voltaire le pressait d'accepter ce titre :
Mon cher La Noue, illustre père
De l'invincible Mahomet,
Soyez le parrain d un cadet
Qui sans vous n'est point sûr de plaire.
Votre fils est un conquérant;
Le mien a l'honneur d'être apôtre,
Prêtre, fripon, dévot, brigand :
Faites-en l'aumônier du vôtre (2).
Mais ce qui devait encore plus flatter de la ?soue, c'est la proposition qu'on lui faisait de jouer Mérope
\\) Ce Baron, acteur assez médiocre, débuta à la Comédie-Française le 8 juillet ITii, joua les utilités et prit sa retraite le 1" janvier
(2) Cf. OEuvres de Voltaire. Edition Moland, tome X, p. 526.
encore inédite. Le succès que Mahomet venait de remporter poussait peut-être Yoltaire à l'aire sur une scène provinciale l'essai de son futur chef-d'œuvre. Il dut abandonner ce dessein, ne pouvant trouver à Lille une actrice capable de remplir le personnage que M"® Dumesnil devait jouer avec un succès retentissant. Il n'y avait pas « moyen de travestir M"* Gauthier en reine douairière » ; elle ne devait « embellir que les rôles de jeunes princesses (1) ».
De*la IXoue ne perdrait rien cependant. Il allait obtenir par l'entremise de Voltaire l'honneur de former et de diriger une troupe pour la cour de Potsdam.
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De la Noue est chargé, par 1 intermédiaire de Voltaire, de former une troupe pour Frédéric II.
Frédéric II, ce monarque si curieux de belles-lettres, qui avait une prédilection pour notre littérature, ne pouvait se passer en effet d'une troupe de comédiens pour faire représenter à Berlin ou bien à Sans-Souci les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine et de son ami Voltaire. Ce dernier le poussait fortement à exécuter ce projet. Il fallait mettre la tragédie et la comédie française au nombre des beaux-arts qui fleurissaient sur les bords de la Sprée. Il fallait que la capitale de la Prusse fût digne d'Athènes et que son roi pensât
(r Cf. Lettre à M. de la Noue, entrepreneur de spectacles à Lille. Bruxelles, 1740.
comme Périclès et les autres Athéniens qui honoraient le théâtre et ceux qui s'y adonnaient (1).
Certes, il était malaisé de trouver des artistes de valeur qui consentissent à quitter la France. Ne pouvant songer aux sociétaires du Théâtre-Français, on serait obligé de s'adresser en province. Mais l'auteur de la Henriade n'était pas inquiet : il connaissait de la Noue, qui réunissait toutes les qualités nécessaires à l'entreprise qu'on lui confierait. De la Noue était un parfait honnête homme, un comédien de talent, un directeur qui avait fait ses preuves et avait montré une singulière habileté à conduire ces « étranges animaux » que sont les comédiens.
Aussi, avant même que Voltaire ait reçu des ordres définitifs de Frédéric, il avait écrit à Douai, pour proposer à Tauteur de la Coquette corrigée^ de régir la scène de Berlin. DelaNoue serait fort bien reçu dans cette ville, il y serait considéré non pas seulement comme «le chef d'une société destinée au plaisir, mais comme un auteur et comme un homme digne » des plus grandes attentions, et Voltaire ne pourrait jamais mieux servir son auguste protecteur qu'en lui procurant « un homme d'esprit et de talent, aussi estimable par son caractère que par ses ouvrages et seul capable peutêtre de rendre à son art l'honneur et la considération que cet art mérite (2) ».
Le roi ne tarda pas à se décider : au mois de septembre, Voltaire recevait une lettre oîi le vainqueur
(1) Cf. Lettre de Voltaire à de la Noue, directeur de la Comédie de Douai. Bruxelles, 20 août 1740.
(2) Cf. Lettre à M. de la Noue, directeur de la Com-die de Douai. Bruxelles, 20 août 1140.
de Mohvilz disait attendre « des comédiens... et des instructions (i) ». Quelques semaines après il donnait de nouveaux ordres et priait l'auteur de Mérope d'engager officiellement de la Noue, « de lui enjoindre de lever une troupe en France, et de l'amener à Berlin le l^' de juin 1741 (2;. » Il fallait que cette troupe fût bonne, complète pour le tragique et pour le comique, que les premiers rôles fussent en double. Frédéric ne négligerait rien pour donner de l'éclat aux représentations de son palais.
Au reçu de ces lettres. Voltaire avertissait de la Noue de se mettre en campagne et répondait au « plus aimable souverain de l'univers » : enfin, Sa Majesté avait résolu de prendre « du bon temps ». C'était là le seul conseil que le poète avait osé lui donner, mais tous les politiques de l'Europe n'auraient pu en trouver un meilleur. Les désirs du roi allaient être comblés : les comédiens attendus se mettraient bientôt en route, et semblable à la troupe nomade du Roman comique, celle de la Noue franchirait le Rhin pour se rendre à la cour de Berlin.
Bientôt à Berlin vous l'aurez Cette cotiorte ttiéàtrale, Race gueuse, fière et vénale, Héros errants et bigarrés, Portant avec habits dorés, Diamants faux et linge sale ; Hurlant pour l'empire romain Ou pour quelque fière inhumaine, Gouvernant, trois fois la semaine, L'univers pour gagner du pain.
1) Cf. Lettre de Frédéric à Voltaire, septembre 1740. (2) Cf. Lettre de Frédéric à Voltaire. Rémusberg, octobre 1740.
Vous aurez maussades actrices,
Moitié femme et moitié putain,
L'une bégueule avec caprices,
L'autre débonnaire etcatin,
A qui le souffleur ou Crispin
Fait un enfant dans les coulisses (1).
Frédéric avait à peine lu les vers que Voltaire lui adressait qu'un grave événement venait déranger tous ses plans. L'empereur Charles YI était mort, et dès lors la guerre de la succession d'Autriche allait donner au roi de Prusse de sérieuses inquiétudes et ne pas lui laisser le loisir de s'occuper « d'actrices, de ballets et de théâtres (2) ». Au mois de juin, l'époque oi^ide la Noue devait se trouver à Berlin, il s'agirait sans doute « de poudre à canon, de soldats, de tranchées ». Frédéric se voyait donc forcé de suspendre le marché qu'il avait contracté, et l'auteur de Mahomet II attendait de nouveaux ordres. Cette guerre était pour de la Noue un fâcheux contre-temps. Non seulement il perdait l'espoir d'obtenir une position lucrative, mais encore il se trouvait dans le plus grand embarras : il avait déjà pris des d. positions, avait signé des engagements, enrôlé M"'' Gauthier, le petit Baron, un artiste nommé Fabio,
; que Voltaire lui avait proposé. Le malheureux directeur, qui n'avait pas reçu d'argent de Sa Majesté Prussienne, avait avancé des fonds importants, et maintenant l'affaire était à vau-l'eau. Il ignorait même s'il partirait
i jamais, car la pièce que l'on jouait en Silésie, et qui était le prélude de celle que l'on jouerait dans l'Empire,
(1) Cf. Lettre de Voltaire à Frédéric If, roi de Prusse. De la Haye, n octobre 17 iO.
(2) Cf. Lettre de Frédéric II à Voltaire. Rémusberg, 26 octobre
pouvait retarder pour longtemps l'exécution des projets qu'on avait faits à Berlin pour les arts et pour les plaisirs (1).
Un an se passa. La guerre était loin d'être terminée, et de la rSoue ne recevait point de nouvelles. Sa position devenait intolérable : il manquait à sa parole malgré lui, il se voyait poursuivi, déshonoré, traqué (2). Dans son désespoir il ne savait que faire. Il avait agi d'après les ordres du roi transmis par Voltaire, et la seule ressource qui lui restât était de produire publiquement ces ordres, ce qui ne manquerait pas de compromettre la Majesté royale.
« Ne serait-ce pas, écrit-il, exposer indécemment le « nom d'un roy dont toutes les démarches fixent au- <( jourd'huy les yeux de toute l'Europe! Les rois ne « tirent pas toujours toute leur réputation delà réussite (( de leurs grands projets ; les plus petites choses y « contribuent (3). » Sans doute Frédéric ne pensait pas ainsi, car il laissa de la Noue se tirer seul de ce mauvais pas. Ce trait n'est pas à l'honneur du roi de Prusse,
(1) Cf. Lettre au comte dArgental. Bruxelles, 28 janvier 1741.
(2)... On lit dans une lettre autographe de de la Noue : «... Mon état au sujet du contre-ordre reçu m'inquiète beaucoup moins que l'éclat horrible que va causer un tel accident. J'ai dit tout haut, j'ai écrit que Sa Majesté avait daigné me choisir pour me mettre à la tête de ses spectacles. Que répondrai-je à ceux qui me demanderont les suites de ma commission ? aux protecteurs qui voudront me retenir en France ? Quinze comédiens ou comédiennes perdront, en quelque lieu qu'ils aillent, un engagement formé au service de Sa Majesté ; ces mêmes acteurs vont revenir sur moi, me traduiront devant les magistrats pour se faire tenir leurs engagements... »
(Citée par Ed. Mann, Galerie historique des comédiens de la troupe de Voltaire, ji. 80.)
(3i Lettre citée par M. G. Desnoiresterres, Voltaire au château df Cirey. p. 30fi.
mais nous savons que la générosité ne fut jamais la qualité prédominante de ce grand homme.
Voltaire, qui dans toute cette afîaire n'avait été qu'un intermédiaire plein de zèle et de bienveillance, tenta de porter secours à son ami. Il envoya lui-même à Frédéric une lettre de de la Noue, où le malheureux imprésario exposait ses réclamations. L'auteur de Tancrède les déclarait très légitimes et ne doutait pas que justice serait faite à son « cher Thraséas ». Il se trompait : de la Xoue n'obtint jamais d'indemnité, et pour mettre à l'abri sa réputation d'honnête homme, le directeur lillois dut payer de ses propres deniers les artistes qu'il avait engagés pour la troupe de Berlin.
Une compensation lui était réservée : il allait bientôt débuter à Paris, et, sur la demande de la Reine, être reçu au Théâtre-Français.
Voltaire et de la Noue, sociétaire de la Comédie- Française.
La renommée que de la Noue avait acquise en province parvint jusqu'à Paris. En 1741, lorsque l'auteur de la Coquette corrigée éprouvait les embarras que nous avons exposés, >BI. les ducs de Rochechouart et d'Aumont concevaient le dessein d'engager dans leur troupe l'ex-directeur de Douai. Sa réputation n'était point celle d'un comédien supérieur, mais il était connu pour un homme d'esprit, sachant à fond son métier, faisant preuve dans son jeu d'intelligence et de finesse, capable par conséquent de rendre de réels services à
la Comédie-Française. C'était aussi l'avis de Voltaire, qui, après avoir appris la décision des gentilshommes de la Chambre, les félicitait de leur résolution et écrivait à son « cher faiseur et embellisseur de Mahomets » pour lui annoncer la bonne nouvelle qui le concernait : on réclamait de la Noue ainsi que M"^ Gauthier. Tous deux étaient invités à venir dans une capitale (( où les grands talents doivent se rendre » et à « orner » l'un et l'autre notre scène parisienne. L'auteur de Zaïre souhaitait de retrouver bientôt ses amis devenus sociétaires ; il se réjouissait d'assister à leurs débuts ; mais en attendant cet instant désiré, ajoutait-il, « je me recommande à vous quand vous serez dans votre royaume ». L'on juge combien cette prière devait flatter l'amour-propre des deux artistes. La lettre de Voltaire se terminait par quelques conseils : il fallait que M"^ Gauthier travaillât de toutes ses forces, qu'elle mît plus de variété dans son récit, qu'elle joignît tout ce que peut l'art à tout ce que la nature avait fait pour elle. La compagne de de la INoue était sûre de réussir, étant faite « pour être le charme du théâtre comme celui de la société », et ne pouvait trouver nulle part un meilleur maître que celui dont elle était aimée (1).
Un an s'écoula avant quele projet des gentilshommes de la Chambre fût misa exécution. Ce n'est qu'en 1742 que de la Noue reçut Tordre de débuter devant la Cour à Fontainebleau. Le rôle qu'il devait remplir était celui du comte d'Essex (2) dans la tragédie de Thomas Corneille. Il y réussit, et Marie Leczinska demanda son
(1) Cf. Lettre à M. de la Noue, entrepreneur de spectacles, à Lille. Bruxelles, mai 1141.
(2) Avant de jouer le comte d'Essex à la Cour, de la Noue l'avait
admission au Théâtre-Français. Un tel désir était un ordre ; le lendemain môme, le débutant figurait parmi la liste des sociétaires. Quelque chose manquait cependant au triomphe que de la Noue venait de remporter. Voltaire, qui le premier avait vanté le talent de son interprète et qui avait largement contribué à le faire entrer à la Comédie-Française, Voltaire en un mot, à qui de la Noue devait toute sa gloire, n'avait pas assisté à la représentation de Fontainebleau. Empêché par sa mauvaise santé, il n'avait pu applaudir et embrasser son protégé ; aussi lui envoyait-il par lettre tous ses compliments, en regrettant de « n'avoir pas eu un plaisir plus flatteur que celui de le féliciter de loin ». Il espérait bien ne pas perdre complètement ce plaisir, dont il avait été privé en partie. Son départ de Paris était très prochain, mais peut-être y resterait-il assez de temps pour voir son ami « ramener la foule au désert du théâtre » et « rétablir l'honneur de la nation française ». Getespoir lui faisait « aimer plus que jamais un art» qui commençait '< à lui devenir indifférent » (1).
joué à Paris avec un certain succès ; nous lisons dans le Mercure de mai 1742 : « Le 14 mai, les comédiens français remirent au théâtre la tragédie du Comte d'Essex de T. Corneille, dans laquelle le sieur de la Noue, nouveau comédien, joua pour la première fois le premier rôle de la pièce avec toute l'intelligence possible ; il fut généralement applaudi par une nombreuse assemblée. Ce nouvel acteur est l'auteur de la tragédie de Mahomet II représentée sur le même théâtre le 23 fé- \Tier 1739, laquelle fut très bien reçue du public. »
M"« Gauthier débuta quelques jom's après de la Noue : « Le 30 mai, la demoiselle Gauthier, nouvelle actrice, débuta pour la première fois au Théâtre-Français dans la tragédie du Cid et joua le rôle de Chimène avec beaucoup d'applaudissements ; elle chanta dans la petite pièce du Mari retrouvé un air dans le divertissement. " (Cf. Mercure de France, juin 1742.)
(1) Cf. Lettre à M. de la Noue. Fontainebleau, ce lundi... mai 174-2.