‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 16 sur 71 · V0,.TAIRE ET LES COMEDIENS · texte numérisé non relu

V0,.TAIRE ET LES COMEDIENS

Ces lignes flatteuses adressées par Voltaire à de la Noue ne pouvaient faire prévoir la conduite que le poète allait tenir vis-à-vis de son interprète. Au moment de ses débuts, de la Noue semble aux yeux de Voltaire un artiste de talent dont on peut attendre de remarquables créations. Mais cette admiration se refroidit. L'auteur de Mérope ne le considère plus que comme un praticien expérimenté, qui a beaucoup joué sur des scènes de province. Bientôt enfin un dédain, qui va souvent jusqu'au mépris, fait placeà l'enthousiasme des premiers jours. D'oi!i peut provenir ce changement ? Il est plus aisé de le constater que d'en trouver la cause. De la Noue n'avait pas reçu de la nature un physique agréable. Il était disgracieux, et son talent n'était pas de ceux qui font oublier la laideur d'un comédien. Cette raison, qui lui interdisait les premiers rôles, est peutêtre celle qui fit naître l'antipathie de Voltaire. Ajoutons que de la Noue ne se résignait pas sans peine à remplir des personnages de second plan, et que ses prétentions purent parfois déplaire au poète facilement irritable.

Ce dissentiment explique le petit nombre de rôles que delà Noue créa dans les œuvres de Vol taire (1). En 1743 il jouait Séide ànns Mahomet, dont il avait accepté le parrainage. Séide était le personnage que le « petit Baron » avait autrefois rempli, et le superbe Grandval tenait le rôle du prophète qui avait valu tant d'applaudissements au directeur lillois. Voltaire, qui avait prodigué ses louanges à ce dernier après les représentations de Lille,

(1) LaXoue crée à Paris : Séide Mahomet), nt2 ; Assiir [Sémiramh], 1148; Caton Rome sauvée AlVl.

ne lui adressa pas le moindre éloge. Quelques années plus tard, nous retrouvons de la Noue dans Sémiramis. L'auteur lui a confié le rôle d'Assur, le rival d'Arsace dans son amour pour Azéma. Ce personnage intéressant, bien que secondaire, va prêter à une discussion entre Voltaire et l'auteur de Mahomet II. Le poète adresse quelques représentations à l'artiste sur la manière dont il récite son rôle. De la Noue se trompe quand il croit que les vers tragiques doivent être déclamés 4 un peu uniment ». Il convient, en effet, dans beaucoup de cas, de bannir toute pompe et tout « tragique v ; mais dans une pièce telle que Sémiramis, la haute déclamation est celle que Ton doit adopter. Cette tragédie tient del' «épique». « Le cothurne » y « est chaussé un peu plus haut que dans les intrigues d'amour », et le ton de la simplicité serait déplacé dans la pièce (1). Nous savons, en effet, qu'au moment où Séjniramis est jouée, si Voltaire trouve la « mélopée chantante » de M"* Duclos par trop exagérée, il est encore pour la déclamation emphatique et cadencée. 11 craint que la recherche du naturel n'amène la vulgarité (il insiste à plusieurs reprises sur ce point) [2), et ce n'est que les éclatants succès de M"^ Clairon et de Lekain qui le feront revenir sur son idée première.

(1) Cf. Lettre à M. de la Noue, à Ihùtel des comédiens du roy, rue du Faubourg-Saint-Germain. De Commercy, ce 21 juillet 1148.

(2) Nous lisons en etlet dans la « Dissertation sur la tragédie " qui précède Sémiramis : « Il faut convenir que, d'environ quatre cents tra- " gédies qu'on a données au théâtre, depuis qu'il est en possession de « quelque gloire en France, il n'y en a pas dix ou douze qui ne soient « fondées sur ime intrigue d'amour, plus propre à la comédie qu'au « genre tragique : c'est presque toujours la même pièce, le même « nœud formé par une jalousie et une rupture, et dénoué par un ma-

Toutes les observations que nous venons de rapporter étaient adressées à de la None sur un ton de froide politesse, qui n'était pas celui dont usait Voltaire, loisqu'il donnait des avis à ses interprètes. Après la première représentation de Sémiramis/û se montrait moins réservé et disait fort aigrement : « De la Noue a déclamé contre la pièce beaucoup plus haut qu'il n a ^' déclamé son rôle (1). ï-

Cette aigreur s'accentua lorsque Rome sauvée fut re*présentée. De la Noue avait exprimé le désir de jouer le rôle de Gicéron, et ce rôle lui avait été distribué. En apprenant cette nouvelle, l'auteur, qui était alors à Berlin, écrivit au comte d'Argental pour que l'on confiât le rôle de de la Noue à un autre artiste, a La Noue-Cicéron ! » c'était purement ridicule. Une telle iniquité serait capable d'augmenter les maux du poète. Le parterre tournerait infailliblement Cicéron en ridicule, car Gicéron-de la Noue « ferait rire » (2). Gomment oser tonner à la tribune aux harangues lorsque l'on n'a « ni âme ni voix, ni visage » ? Ces reproches

« riage : c'est une coquetterie continuelle ; une simple comédie, où « des princes sont acteurs, et dans la<(uelle il y a quelquefois du sanf^ « répandu pour la forme.

« La plupart de ces pièces ressemblent si fort à des comédies, que « les acteurs étaient parvenus depuis quelque temps à les réciter du « ton dont ils jouent les pièces qu'on appelle du haut comique ; ils « ont par là contribué à dégrader encore la tragédie : la pompe et la « magnificence de la déclamation ont été mises en oubli ; on s'est « piqué de réciter des vers comme de la prose; on n'a pas considéré « qu'un langage au-dessus du langage ordinaire, doit être débité d'un « ton au-dessus du familier. Et si quelques acteurs ne s'étaient heu- X reusement corrigés de ces défauts, la tragédie ne serait bientôt parmi « nous qu'une suite de conversations galantes, froidement récitées... »

(1) Cf. Lettre au comte d'Argental. \ la Malgrange, 4 octobre lliS.

(2) Cf. Lettre au comte d'Argental. Berlin, G février 1752.

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étaient injustes, et Voltaire n'avait pas toujours dit que • de la Noue était sans voix et sans âme. 11 avait même loué les qualités qui, selon lui, manquaient à présent au malheureux acteur. En ce qui concerne la physionomie de de la Noue, avouons qu'il n'était pas nécessaire pour représenter Cicéron d'avoir le visage d'un Adonis. 11 ne semble pas que Marcus TuUius ait été parfaitement beau, et Voltaire, qui avait joué Cicéron avec tant d'éclat chez la duchesse du Maine, ne remplissait certes pas les conditions qu'il exigeait de son interprète. Ses vœux cependant furent exaucés, de la Noue se contenta du rôle effacé de Caton.

Une brouille complète devait terminer les relations de Voltaire et de de la Noue. Celui-ci ayant eu la malencontreuse idée de vouloir jouer Orosmane, cette l faveur lui fut vigoureusement refusée : « Une face de \ singe » n'était pas propre à représenter le soudan de Jérusalem. De la Noue souffrit de cette insulte, con- ; çut dès lors une haine mortelle pour l'auteur de Zaïre, \ ^ et durant les dernières années de sa carrière d'acteur ne parut plus dans une seule œuvre de Voltaire (1).

Tels sont les rapports de Voltaire et de de la Noue. Cet artiste, d'un talent sans doute très inférieur à celui d'un Lekain, a joué dans l'histoire du théâtre de Voltaire un rôle secondaire, mais qui n'est pas sans intérêt. C'est grâce à lui que le poète a pu faire en province, à l'abri de tout danger, l'essai de son Mahomet jl qui devait exciter une cabale à Paris.

C'est de la Noue qui était proposé comme directeur de spectacle à Frédéric, lorsque Voltaire voulut faire

{[] Cf. Lettre au comte d'ArgentaL Délices. 20 janvier 1762.

connaître au delà du Rhin les chefs-d'œuvre de nos classiques du xvii^ siècle, ainsi que ses propres tragédies — surtout ces dernières. Il est donc à regretter que V^oltaire ne se soit pas toujours souvenu des réels services que lui avait rendus l'auteur de la Coquette corrigée, qui fut pour lui un ami et un collaborateur fidèle et dévoué.

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