‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 17 sur 71 · CHAPITRE IV VOLTAIRE ET M"» CLAIRON · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV VOLTAIRE ET M"» CLAIRON

Les débuts de M"*^^ Clairon à la Comédie- Française.

Mil6 Clairon nous a laissé dans ses Mémoires le récit de son enfance. La Providence la déposa c<r dans le sein d'ane bourgeoise pauvre, libre, faible et bornée », et c'est à Condé, petite ville de Flandre, que naquit la future tragédienne (1). Elle ne reçut qu'une éducation sommaire : à l'âge de onze ans, elle savait à peine lire, et ses lectures se bornaient au catéchisme. On la desti-

(l) M"e Clairon (Claire-Joseph Léris dite Hippolyte Legris de Latiide Clairon) naquit à Condé, paroisse de Saint-AVanon, le 2."i janvier n-23. Elle ne tarda pas à venir habiter Paris, et le 8 janvier 17.36, âgée de V.i ans, elle débuta à la Comédie-Italienne. Elle joua ensuite sur ditlérentes scènes de province: à Rouen, à Lille, à Gand, à Dunkerque, puis sur celle de l'Opéra de Paris. Bientôt après elle reçut un ordre de début à la Comédie-Française (19 sept^743) et fut reçue le 22 octobre suivant à l/i de part et le 26 décembre à i/2 part. Pendant vingt années elle obtint les plus éclatants succès dans les premiers rôles de tragédie. Elle quitta le théâtre le 3 avril 17G6, pour se retirer en Allemagne chez le margrave d'Anspach. Elle ne revint en Franco qu'aux approches de la Révolution. Durant les dernières années de sa vie, elle employa ses loisirs à composer ses Mémoires. Elle mourut à la suite d'une chute de lit, le 9 pluviôse an XI (29 janvier 1SÛ3).

nait au métier de couturière, mais une circonstance imprévue vint lui révéler sa vocation théâtrale. Les fenêtres de sa chambre donnaient en face de l'appartement de Mlle Dangeville ; Mii<^ Clairon vit la célèbre soubrette prendre une leçon de danse ; charmée de ce spectacle, elle s'efforça d'imiter les pas et les gestes de sa voisine. Elle parvint aisément à reproduire toutes les jolies mines qu'elle avait observées, et eut bientôt le désir de savoir qui était son modèle, ou plutôt son idole. Un vieil ami la renseigna, lui expliqua ce qu'était la Comédie-Française, ce que Mi'e Dangeville y faisait. 11 fit plus, il la conduisit au théâtre voir représenter Le comte cVEssex et Les Folies amoureuses.

Rentrée au logis, elle déclara qu'elle ne voulait plus rien apprendre ; sa volonté formelle était de jouer la comédie. Les prières, les menaces, les coups euxmêmes no purent la faire renoncer à son projet. Sur sa demande on la présenta à Deshais, acteur de la Comédie- Italienne. L'enfant plut à cette artiste qui l'admit au nombre de ses camarades. On la fit débuter, et lorsqu'elle parut en public pour la première fois (1) (elle n'avait que treize ans), elle enleva tous les suffrages. Ce succès fut de courte durée : des intrigues de coulisses obligèrent la jeune actrice à quitter le théâtre italien, pour prendre un engagement dans la troupe de Rouen.

M"'' Clairon eut dans cette nouvelle compagnie une existence fort orageuse. Un de ses adorateurs, dont,

'{) Ce début eut lieu le 8 janvier IT.Îii. M"^ Clairon jouait le rôle de la servante dans Ylle des Esclares ilc Marivaux.

sans doute, u de quelque espérance » elle n'avait pas « flatté la flamme .,, écrivit contre elle un infâme pamphlet (1). La malheureuse artiste dut s'en aller • joua successivement sur divers théâtres de province' pu,s un ordre du roi l'appela à Paris pour chanter à 1 Opéra (2). Elle avait une étendue de voix prodigieuse, mais n'était que médiocrement musicienne. Elle ne réussit guère sur cette scène, et quelques mois plus tard elle obtint enfin le plus cher de ses désirs : un ordre de début à la Comédie-Française.

M>'e Clairon ne devait guère se douter, lorsqu'elle regardait danser M^ Dangeville, quelle serait appelée

( I ' Cet odieux libelle était intitulé : Histoire de M^^" Crm>,>l /n-in. .

mi:tG^f7'r'"T '' ^^'^^^^^^^^^^^enouen.Lï^z^^:::^

mait Gaillard. On a loncrtemns attrihn,; ..»+ - *

■ -, . . ' "o'^t'iips aiinnue cet écrit au comte de Cavlim

majs ,1 est invraisemblable que cet homme, de rare m te t de "' actere honorable, ait fait une œuvre aussi révoltante. 1 suc s de" éditions ""^ '"''• ^" •'^^^"'•^ ^'"'' -'-t P- moins do dl:

r2) Mi^- Clairon était engagée à l'Opéra pour doubler M>'e i, Mmre Le seul succès delà future tragédienne à l'Académie rova Ide m * dans Hes^one. Cet opéra était de Danchet pour les paroles et de Cam-

ZUT ^ T''"^"'- ?'°' ^' ■^'"'''"'' '^^"^'^^ ^'^^ ««^ t^«"ve les vers suuantsala louange de Vénus-Clairon :

A J/i'e Clairon, sur le rôle de Vénus, ficelle a chaulé dans lopéra c/IIesione, remis au théâtre le mois de mars dernier. '

Hier, à leur gré, les sons mélodieux, Chère Claii-on, moissonnaient le suffrage. Et les atlrails, toujours victorieux , Montraient Vénus et frappaient davanta-o Tous les Amours venoient te rendre hommage, T applaud.ssoient ; cétoit à.qui mieux mieux. Lamé de tous, (|uoif|ue d'Iiumeur volage, S est pour jamais établi dans tes yeux. " Uni la fixé ? C'est ton air gracieux : Oui, je lai vu ; jetais dans le Parterre, Lors.iuà sa mère il a fait ses adieux. Tant que Clairon restera sur la terre Je veux, flil-il, abandonner les cieux

M"« Clairon ne resta que quatre mois à l'Opéra.

un joui- à doubler les rôles de cette actrice. C'est cependant cet emploi qui lui était réservé ;la future Electre, au moment de ses débuts, était destinée à jouer les Dorines et les Lisettes de Molière et de Regnard. Mais la loi de la Comédie-Française demandait la réunion de tous les talents ; une soubrette devait au besoin pouvoir chausser le cothurne. M"« Clairon fut donc obligée de choisir un rôle dans le répertoire tragique. Déjà en province, dans la troupe dedela Noue, elle s'était fait applaudir dans quelques seconds rôles de tragédie, et Sarrazin, qui lui avait vu jouer Eryphile, lui avait prédit quelle serait un jour la ressource du théâtre. Les semainiers proposèrent à la nouvelle pensionnaire d'interpréter Constance dans Inès de Castro ou bien Aricie dans Phèdre. Elle répondit que c'était là trop peu de chose, que sachant le rôle de Phèdre, elle désirait le jouer. L'on fut surpris d'une telle audace. Phèdre était un des meilleurs rôles de M"« Dumesnil, et une nouvelle venue, que le public ne connaissait point, osait se mesurer avec la première tragédienne du Théâtre- Français.

M"« Clairon ne voulut pas revenir sur sa décision ; le 19 septembre elle débutait dans le rôle qu'elle avait choisi. Son succès fut éclatant; voici comment s'exprime Le Mercure de France à ce sujet :

(( Le 19 de ce mois, les comédiens ont remis au théâtre la tragédie de Phèdre, de Racine, dans laquelle M»« Clairon, nouvelle actrice, a débuté pour la première fois. Elle a joué le principal rôle avec un applaudissement général. C'est unejeune personne, qui a beaucoup d'intelligence et qui exprime avec une très belle voix les sentiments dont elle a l'art de pénétrer. »

A])rès Phèdre, elle parut dans les rôles de Zénobie, d'Ariane, d'Electre, et le parterre ne cessa pas de la couvrir d'applaudissements (1). Elle avait peut-être encore quelques légers défauts faciles à corriger, mais ses qualités étaient telles qu'elles donnaient au public les plus grandes espérances.

Une curieuse lettre anonyme (2) adressée à la marquise V... de G... et publiée à la Haye, nous a conservé le récit des débuts de M"^ Clairon. L'auteur de ce fascicule, après avoir fait un portrait flatteur (3) de la jeune débutante et décrit son jeu dans les moindres détails, concluait ainsi :

« Pour réunir sous un point de vue ce que l'on pense sans partialité de Mlle Clairon, elle a un extérieur avantageux, qui séduira toujours. Elle a de l'âme, des entrailles, de la force, du pathétique, et du ménagé ! Elle possède le degré précis des transitions d'une passion à une autre. Elle entre dans le sens de ses rôles, et en saisit l'esprit, prévient à propos et semble avertir l'auditeur lorsqu'elle est sur le point de lui faire entendre quelque frappante pensée ; elle ne se précipite point de conclure son discours. Elle lève les yeux avec expression, a un geste aisé, varié. Sa mémoire

(1) Le 28 septembre elle joua Z<>'nohie ; le li octobre Ariane, et le 20 Electre de Crébillon. Elle interpréta aussi le rôle de Dorine dans Tartufe.

2) Lettre à M°i« la marquise V. de G .., sur le début de ]\I'i« Clairon à la Comédie-Franraise, à la Haye, 1744, 24 pages in-12. Bibliothèque de la ville de Paris, musée Carnavalet, n° 9455.

(3) " ... M"« Clairon est âgée de 22 ou 23 ans ; elle est extrêmement blanche : sa tête est bien placée, ses yeux sont grands, pleins de feu et respirent la volupté. Sa bouche'' est ornée de belles dents ; sa gorge est bien placée, elle s'élève sans alTectation ; on gagne à l'examiner un plaisir que les autres sens seraient jaloux de partager avec la vue. Sa taille est aisée ; elle se présente avec beaucoup de décence. Un air modeste et prévenant intéresse en sa faveur. Sans être une beauté accomplie, il faut lui ressembler pour être charmante. Son esprit est pétillant, sa conversation douce et engageante... » (Page ti.)

est feùre et ne chancelle jamais. Cet avantage et la netteté de sa prononciation sont en elle plutôt des prodiges que des dons de l;i» nature. On trouve sa voix trop peu grave pour le furieux et trop éclatante pour le tendre./On lui désirerait une plus grande liberté dans la conversation théâtrale, et un soin plus exact de partir juste à son acteur. Ce qui est certain, madame, c'est que jamais aucune actrice n'a débuté avec de si grands talents, et n'a encore donné de si grandes espérances d'une perfection totale. »

Tout le monde ne se montra pas aussi satisfait de la nouvelle débutante, et de sérieuses critiques lui furent adressées. Témoin ces quelques lignes que nous trouvons dans une brochure de l'époque :

'I Une actrice (Clairon), que l'on peut regarder comme l'espérance du théâtre, serait bientôt au rang de nos plus célèbres tragiques, si elle n'attendait pas de l'art ce que la belle nature leur a mérité.' Plus elle a de talents, plus il est dangereux qu'elle n'ensevelisse le vrai goût du dialogue sous le faux éclat de la déclamation.. Tout est forcé dans ses rôles, et le spectateur trouve à peine à respirer, tant il souffre de la contrainte où il la voit ; il est vrai que cela peutlui réussir; mais ce n'est que dans des situations violentes, où tout devient fureur^.. Elle éblouira sans persuader dans les rôles destinés à nous intéresser, et sans nous procurer le plaisir de répandre des larmes, qui est, sans contredit, celui qui affecte le plus notre cœur. Ce qui doit nous rassurer, c'est que ses talents ne sont pas encore épuisés, et que l'on voit qu'elle peut aller beaucoup plus loin; sa jeunesse, son intelligence, et surtout son grand désir de plaire, ne semblent-ils pas nous promettre un sujet digne de remplacer ce qu'il y a eu de plus grand sur ce théâtre (1) ? »

Le critique s'elTorçait d'atténuer ses observations en faisant entrevoir à M"° Clairon la possibilité d'un brillant avenir. Mais Diderot, qui devait être un des plus grands admirateurs de la tragédienne, ne prenait pas autant de précautions : il déclarait que la débu-

(1) Cf. Essai sur la connal/^ince des théâtres fruniuis, à Paris, chez l^iiult {irre, iiuay de COvres, au Paradis.

VOLTAIRE ET I^ES COMÉDIENS 10:j

tante était trop apprêtée et jouait « comme un autor mate (l) ».

Nous devons cependant constater que la plupart des jugements que nous avons conservés sur les débuts de >r'^ Clairon lui sont favorables. Un poète, dont nous ne connaissons point le nom, écrivait après l'avoir entendue :

Quelle grâce ! quel feu ! quelle aimable peinture ! Clairon, tu réunis, dans ton jeu séducteur.

Ce que l'art, joint à la nature,

Peut former de plus enchanteur.

Cent fois, te voyant sur la scène

Ravir les suffrages divers,

J'ai cru que c'était Melpomène

Qui récitait ses propres vers (2).

(1) Cf. Diderot, Observalions sur Garrick.

(2) Les talents du théâtre célébrés pur les muses, ou éloges et portraits en vers des acteurs, actrices, danseurs et danseuses, (jui brillent aujourd'hui à Paris. A Paris, chez Mesnier, rue Saint-Séverin, au Soleil-d'Or, ou en sa boutique, au palais, grand'salle, même enseigne, n4.j. Bibliothèque de la ville de Paris, musée Carnavalet, n" 12710. — A cette citation nous en joindrons une autre. Ce sont des couplets comiques sur les débuts de M"e Clairon :

Vers au sujet du début de il/"' Clairon à la Comédie-Française. Sur l'air : Via c" que c'est qu daller au bois .

Débuter en perfection ; Font d'elle une femelle Baron :

Via c'«(ue c est ((u'd'ôtre Clairon ; Via c'que c'est f(u' d'être Clairon ;

Avoir la plus noble aclion, De Melpomène elle a le ton, •

Quand Pbcdre elle joue ; De Thalie ensemble ;

Le public la loue Elle leur ressemble,

Jus(iues à l'admiration ; Comme à la rose le bouton :

via c'que c'est (|u' d'èlre Clairon. Via c'que c'est qud'ctre Clairon.

Jusques à l'admiration ; Comme à la rose le bouton ;

Via c'que c'est qu' d'être Clairon ; Via c'que c'est i|u'dêtrc Clairon ;

Sa voix, sa déclamation, Dumesnil lui fit la leçon ;

?>oit dans le tragique. Jamais débutante

Soit dans le comique, /■ Ne fut si brillante.

Fout d'elle une femelle Bai-on ; "^ Ni ue s'acquit tant de renom :

Via c'que c'est qu' d'être Clairon. Via c'que c'est qu'd'être Clairon.

Ces couplets ne sont pas signés. On les lit dans le Mercure d'octobre 174.3.

Et Voltaire devait dire en reprenant cette idée :

N'as-tu pas vu cent fois, sur la tragique scène, Sous le nom de Clairon l'altière Melpomène (1) ?...

Par malheur, il n'est point de talent qui n'excite de la jalousie ; seule la médiocrité est laissée en repos. M"^ Clairon vit bientôt monter contre elle une véritable cabale. Plusieurs de ses partenaires, qui craignaient delà voir devenir la favorite du public, et diminuer ainsi leur propre succès, firent tout pour s'opposer à son admission. Mais que lui reprocher ? On ne pouvait l'accuser d'incapacité ; elle avait fait ses preuves; le parterre l'avait acclamée. Aussi de la Noue, qui ne semblait pas se souvenir du concours que i\J"^ Clairon lui avait apporté quand il était directeur en province, et M"^ Gaussin, qui se voyait éclipsée par une rivale, ne s'attaquèrent pas au jeu de la nouvelle actrice, mais à sa moralité. Ils lui reprochèrent une conduite scandaleuse, firent allusion à l'infâme libelle dont nous avons parlé, et déclarèrent que jamais elle ne remplacerait « la chaste Duclos ». Ces accusations étaient aussi méchantes que ridicules. Cependant, M"« Clairon ne manifesta pas de l'impatience au sujet des injustices dont l'envie et la jalousie l'accablaient sans relâche ; bien au contraire, elle redoubla de zèle et de persévérance (2). Devant une telle conduite les

(1) Voltaire, Dialor/ue de Pégase et du vieillard.

(2, Le récit de la cabale montée contre MUe Clairon nous a été conservé dans une brochure intitulée : Mémoire pour le sieur de la Noue, la demoiselle Gaussin et consorts, opposans à la réception de la demoi" selle Cléron. (20 pages in-12.) Bibliothèque de la ville de Paris, musée Carnavalet, n° 98G6.

VOLTAIUE ET LES COMÉDIENS lOo

complots durent cesser, et dès lors l'artiste put en toute liberté se faire applaudir à la Comédie-Française.

Miif^ Clairon dans le théâtre de Voltaire. — Ses premières créations.

IsMÉNIE. AzÉMA.

Les créations de M'i^" Clairon dans le théâtre de Voltaire peuvent se diviser en trois parties : d'abord des rôles secondaires : la célèbre tragédienne, encore débutante, ne peut prétendre qu'à de modestes emplois. Mais elle se fait rapidement distinguer par son mérite ; elle devient un premier sujet, et avec un incomparable succès crée successivement Electre, Idamé, Aménaïde : c'est le moment le plus brillant de sa carrière. Enfin, durant les dernières années qu'elle passe à la Comédie- Française , elle paraît dans Olympie et reprend le rôle de Zulime, dont autrefois une de ses rivales, M"*^ Dumesnil, n'avait pu réussir à sauver la médiocrité.

Nous insisterons peu sur les rôles, qu'elle joua lors de ses débuts. Nous ne savons rien de précis sur la manière dont elle les remplit ; nous ne pouvons nous borner qu'à des conjectures.

Mérope fut représentée l'année même de son entrée au Théâtre-Français, et l'on sait quel enthousiasme excita cette tragédie. Tel en fut le succès, qu'au commencement de l'année suivante les comédiens reprirent l'œuvre de Voltaire. M"*^^ Clairon remplissait aux

lOG VOLTAIIIE KT LES COMÉDIENS

côtés de M"^ Dumcsnil un rôle modeste, un rôle de suivante (1). Malgré le succès de ses débuts, on avait pu lui faire jouer le personnage principal de la pièce. Mérope était un rôle de « mère tragique » et convenait plutôt au talent de M"'' Dumesnil qu'à celui de M"'' Clairon,dont l'emploi comportait les jeunes princesses. D'ailleurs M'^'' Dumesnil était, comme nous l'avons dit, la première tragédienne du Théâtre-Français, et les grands rôles lui revenant de droit, sa future rivale avait dû se résigner à n'être qu'Isménie, la confidente de la veuve de Cresplionte. Mais au théâtre, pour qu'un rôle soit bon, c'est-à-dire apte à mettre en lumière les qualités d'un acteur, il n'est pas nécessaire qu'il soit long. Un rôle secondaire, qui contient une situation intéressante, une « scène à effet », peut parfaitement faire valoir l'artiste qui le joue et lui mériter les applaudissements du public. Dans notre répertoire classique, il se trouve une infinité de petits rôles qui, lorsqu'ils sont bien remplis, passent au premier plan. Vadius et Loyal ne prennent que très peu part à l'action des Femmes savantes et de Tartufe, mais ces rôles n'en sont pas moins capables de procurer du succès à leurs interprètes, et nos plus grands comédiens ne les ont jamais dédaignés (2). Le rôle d'Isménie est de ce nombre. Cette

(1) Mérope fut représentée à Paris pour la première fois le 20 février 1743. Ce ne fut pas M"» Clairon qui créa le rôle ; elle ne le joua qu'à la reprise.

2 M'ie Clairon ne dédaigna jamais les rôles secondaires, même les rôles de confidents. Elle dit à leur sujet dans ses Mémoires: « Cet emploi demande des acteurs adroits, décents, imposants même pour ne ijas exciter le rire dans les vers dont la tournure a vieilli, dans les monosyllabes toujours difficiles à dire. Les récits exigent un organe susceptible de toutes les intonations, une physionomie en état de tout peindre.

confidente, qui pendant les quatre premiers actes de la pièce s'efface discrètement derrière Mérope, amène le dénouement de la tragédie par un célèbre récit qu'on a souvent comparé à celui de Théramène (1). L'on sait quelle est la situation : Mérope est allée au temple pour épouser Polyphonie, qu'elle hait ; mais Eghiste, son fils, a juré d'empêcher cette union et de venger les mânes de son père. Tout à coup une rumeur se fait j entendre ; Isménie arrive éplorée pour narrer au peu- ! pie l'horrible scène qui vient de se passer au pied des autels : la victime était pi'ête, le prêtre allait commencer le sacrifice, lorsque dans l'enceinte sacrée s'avance :

Un jeune homme, un héros semblable aux immortels.

C'est Eghiste. Il saisit une hache, en frappe le tyran ; on s'élance sur le meurtrier, mais la reine fait reconnaître son fils, riiéritier légitime du trône de Messénie. Tout un drame est dans ce morceau; les sentiments les plus divers y sont contenus :Ta colère du jeune prince ; la douleur de Mérope qui, aux dépens de ses jours, s'élance pour sauver son fils, que les soldats de Polyphonie vont égorger ; l'émotion de la foule ; la terreur que viennent de ressentir les spectateurs de l'assassinat. L'on comprend qu'une actrice de médiocre talent n'aurait pu faire vivre un tel spectacle aux yeux du parterre (2).

La correspondance de l'anyiée 1743 ne nous apprend

(1) Acte V, scène vi.

;2) M""» de Graffigny, en entendant lire Mérope au château de Girey, s'était rendu compte de la dilliculté qu'il y aurait à bien dire le récit d'Isménie, et avait douté qu'on pût trouver une artiste capable d'en faire ressortir toutes les beautés. « Tout l'intérêt du cinquième acte.

rien sur la façon dont M"'' Clairon jouait cette scène ; mais en lisant les vers de Voltaire, l'on se rend aisément compte que la grande artiste devait faire frissonner tous ceux qui l'écoutaient. Elle avait une voix éclatante ; elle savait mêler des larmes à ses paroles. N'étaient-ce pas là les qualités essentielles pour réciter des passages tels que ceux ci :

Meurs, tyran, disait-il ; dieux, prenez vos victimes. * Erox, qui de son maître a servi tous les crimes, Erox, qui dans son sang voit ce monstre nager, Lève une main hardie et pense le venger.

C'est mon fils, arrêtez, cessez, troupe inhumaine ! C'est mon fils ; déchirez sa mère et votre reine, Ce sein qui l'a nourri, ces flancs qui l'ont porté.

11 est donc vraiseml)lable que M"° Clairon remplit avec succès le personnage qu'on lui avait confié ; mais elle devait encore attendre pour créer un premier rôle dans une tragédie de Voltaire : M"« Dumesnil était un obstacle sérieux à son avancement.

Sémiramis fut représentée cinq années plus tard, et l'héroïne de cette œuvre fut distribuée, comme de juste, à l'artiste qui avait joué Mérope avec tant d'éclat. Voilà M"'' Clairon encore une fois réduite à se contenter d'un second rôle. Elle était plus favorisée en apparence qu'elle ne l'avait été dans Mérope ; son emploi dans cette tragédie n'était que celui d'une suivante ;

écrivait-elle à Saint-Lambert (Cirej', ce vendredi 12 décembre 1738, 1 heures du soir) est dans le récit d'une suivante : mais c'est le plus beau récit qui soit dans le pays des récits. 11 faudra ressusciter la Lecouvreur pour le jouer, car le poète ne trouvera point d'actrice pour cela. »

dans s émir amis aWQ avait un rôle plus développé : celui d'Azéma. Mais en réalité Isménie était de beaucoup préférable à ce nouveau personnage.

Azéma est un rôle tout uni, oîi il ne se trouve pas une scène dont une artiste puisse tirer parti pour affirmer son talent. C'est un rôle semblable à ceux que les comédiens appellent « un rôle détenue », c'est-à-dire un rôle n'exigeant que des qualités de diction et de maintien, et ne demandant pas de grands efforts de composition. M'''' Clairon dut s'enacquitter à souhait, mais étant éclipsée par M"'' Dumesnil, dont le jeu était admirable de vérité et de pathétique, Azéma ne lui valut qu'un modeste succès. Nous en avons la preuve par son silence à ce sujet dans ses Mémoires, et par celui de "Voltaire qui ne fait pas allusion à l'interprétation de la tragédienne (1). Il fallait un bon rôle à M"° Clairon pour que son talent apparût dans tout son éclat, pour qu'elle passât au premier rang du « tripot tragique ». Elle allait enfin l'obtenir, lorsque Voltaire apporterait à la Comédie-Française sa tragédie diOreste.

{i] Nous trouvons dans les Anecdotes dramatiques une note assezplaisante relative àM'i'- Clairon jouant le rôIed'Azéma, qui montre le désir <{ue la jeune tragédienne avait d'égaler en toutes choses Mue Dumesnil :

« Au troisième acte, il y avait un tonnerre dans une scène où « M"" Dumesnil jouait le grand rôle, et un autre au cinquième acte, « pendant que Mue Clairon seule se consumait à remplir le vide du « théâtre. Le jour avant la première représentation, on fit une répé- « tition générale. On sait ce que c'est qu'une dernière répétition ; on « la rend la plus semblable qu'il est possible à la représentation pu- « blique ; on y exécute jusqu'au'jeu des machines. Le gagiste de la « comédie, qui avait ici le département de la foudre, étant prêt à lancer « le carreau dans la scène de M"e Clairon, et ne sachant s'il devait « frapper un coup sec et brusque, ou faire durer le bruit, s'avisa de <i crier du haut du ciel à l'actrice : « Le voulez-vous long ? — Comme « celui de M"« Dumesnil, répondit-elle. » Anecdotes dramatiques. Paris, Duchesne, au Temple du Goût, 177.").!

M"'^ Clairon dans Oreste Electre.

L'on sait que la rivalité de Voltaire et de Crébillon devait donner lieu à une lutte littéraire de longue durée. L'auteur de Mérope s'était promis de reprendre la plupart des sujets traités par son adversaire, sauf toutefois Wmdamiste, dont il reconnaissait le mérite. — A la Sérnirajïiis du poète dijonnais, il avait opposé la sienne, et c'est pour répondre à la tragédie à'Electi'e qu'il venait de composer Oreste.

Son œuvre terminée, il la porta aux comédiens et en surveilla lui-même les répétitions. Livrant une bataille, il ne voulait remettre à personne le soin de former ses soldats, etprétendant rendre Sophocleau public parisien, il ne négligeait rien pour parvenir à son but. Mais pour jouer Electre, l'héroïne de sa nouvelle œuvre, il ne pouvait compter sur M"'' Dumesnil, dont le talent avait toujours été pour lui d'un précieux secours. Déjà d'un certain âge, celle-ci était plus apte à représenter Clytemnestre que la fille d'Agamemnon ; l'on dut confier ce dernier rôle à M"'' Clairon. Cette distribution ne laissait pas d'être piquante. Lors de ses débuts, la jeune actrice s'était essayée dans le rôle d'Electre de la pièce de Crébillon, et n'avait pas peu contribué au succès de cet ouvrage (1). Voltaire s'en souvenait. Il

(1) On lit en effet dans le Mercure d'octobre 17't3 : « Le 20 on repré- « senta la trapédie i'Eleclre de M. de Crébillon, de l'Académie fran- « çaise ; la demoiselle Clairon représenta le principal rôle avec un ap- » plaudissement général. »

eut le désir de se voir interpréter par l'artiste qui avait fait applaudir les vers -de son rival, et M"'^' Clairon obtint ainsi un rôle, qui fut pour elle un véritable triomphe.

Mais aussi que d'attention, que de minutie n'avaitelle pas apportées dans sa composition! Sa connaissance de l'antiquité l'avait secondée dans son travail ; elle avait parfaitement réussi à transporter son personnage « dans les temps et les lieux » auxquels il appartenait. Elle avait sacrifié toute coquetterie à son art ; elle y avait oublié qu'elle était jolie, n'avait pas cherché à le paraître, et abandonnant toute draperie élégante et \ compliquée, elle était parvenue à offrir le tableau de la noble et touchante misère d'Electre ; on lisait sur son visage la profondeur des maux qu'elle avait soufferts ; on retrouvait la trace des larmes qu'elle avait versées Il était impossible d'être plus touchante qu'elle ne l'était dans la « scène de l'urne ». Croyant avoir sous les yeux les cendres d'Oreste, elle éclatait en sanglots, pressait sur son cœur les derniers restes de son frère chéri, tombait évanouie^ tenant l'urne d'une main et laissant descendre l'autre immobile et sans vie. Pour parvenir à mouiller ses yeux de pleurs, elle joignait à des accents douloureux une contraction dans l'estomac qui faisait trembler tout son corps. Sa gorge resserrée gênait ses paroles, et sa respiration retenue et entrecoupée indiquait l'agitation de son âme. Tous ces moyens étaient nuisibles à sa santé, mais, disait-elle, « de quel prix peut être la vie, s'il faut qu'elle s'écoule sans gloire (1) ? »

Voltaire, dans son enthousiasme, lui écrivait après la

(1 Cf. Mémoires de M"e Clairon.

première représeiilation : « Vous avez été admirable; vous avez montré dans vingt morceaux ce que c'est que la perfection de l'art » (1). Mais le poète souhaitait une perfection continue^ et dans la même lettre il joignait à ses éloges quelques observations faites sur le ton le .^plus courtois : M^ie Clairon détaillait un peu trop et rendait ainsi sa diction monotone. Mieux vaudrait parfois « presser sans déclamer » (2) ; réservant ainsi ses moyens, elle mettrait quelques vers en relief, varierait son jeu et accroîtrait l'intérêt. Dans son imprécation contre le tyran, elle n'appuyait pas assez; enlin le morceau du IV^ acte, dans lequel Electre invoque les Furies :

Euméûides, venez, soyez ici mes dieux,

demandait à être « déployé » plus que ne le faisait la tragédienne. La voix devait s'élever graduellement d'une « manière pompeuse et terrible » et finir a par des éclats » qui portassent « la terreur dans l'âme ». « Les Euménides demandent une voix plus qu'humaine (3). »

p]t tout en multipliant ses conseils, Voltaire la priait d'accepter ses critiques, déclarant qu'il fallait « être bien dur pour s'apercevoir de ses nuances dans l'excès de son admiration et de sa reconnaissance » (4).

Du reste, il n'hésitait à rien pour contenter son in-

(1) Lettre tle Mu» Clairon, 12 janvier, au soir, 17:J0.

(2) Ibid. Pressez sans déclamer : Voltaire entend par ces mots ce que nos comédiens appellent « déblayer », c'est-à-dire réciter d'un ton rapide et uniforme certains vers d'une tirade dont on veut faire ressortir par contraste un passage important.

(3) Lettre du 12 janvier, au soir, 1750.

(4) Lettre à Mi'« Clairon, 12 janvier, au soir, 17.j0

terprète. Celle-ci, jugeant qu'au second acte son rôle était sacrifié à celui de M^^^ Gaussin, s'en était plainte à qui de droit. Aussitôt le poète avait satisfait son désir en coupant les « cotillons d'Iphise » et en ne touchant pas à la « robe d'Electre (1) ». On ne pouvait se montrer plus aimable et plus indulgent.

Le public parisien trouva le dénouement de la pièce un peu trop grec, et l'auteur se vit forcé d'écrire « un cinquième acte tout nouveau ». De tels changements contrarient toujours les acteurs qui ont à oublier leurs anciens rôles pour en apprendre d'autres. Voltaire l'avait remarqué, car en envoyant à M^e Clairon la nouvelle version de la tragédie, il s'excusait de tant abuser de sa complaisance, et, en habile diplomate, il la comblait d'éloges pour lui faire accepter l'ennui qu'il lui causait. Use mettait à ses pieds en lui demandant « pardon à genoux des insolences » (2) dont il avait chargé son rôle. Le second jour, elle avait joué supérieurement, et jamais artiste n'avait fait plus d'impression. Elle avait tenu compte des avis qu'on lui avait donnés ; sa diction était plus variée, mais il convenait de ne pas exagérer en mettant un peu trop « d'adagio ». Voltaire attirait encore l'attention de l'actrice sur un point important : elle avait tendance à « appesantir » trop sur la prononciation, qui en devenait plus majestueuse, mais qui ^cessait dès lors d'être touchante. C'était là « un secret sûr pour sécher les larmes » (3). Enfin, quelques détails

(1) Cf. Lettre à M"e Clairon, janvier ITyO : « Vous demandez qu'on raccourcisse.... », etc., etc.

(2) Cf. Lettre à M''" Clairon, janv. 17.10 : on a un peu forcé la nature..., etc.

a) ibid.

YOLTAIRE. 8

114 VriLTVlRF-: ET LES COMÉDIENS

sur les gestes et la mimique complétaient ces conseils jadicieux : au second acte, dans la scène entre les deux sœurs, Voltaire recommandait de prendre un « air abattu et consterné », de coller les bras au corps et de baisser un peu la tète. En observant ces conseils, M^'e Clairon atteindrait à la perfection, à laquelle d'ailleurs elle touchait déjà (l).

Quelques années après avoir créé ce rôle, M^e Clairon eut l'occasion de le reprendre. Mais elle avait alors changé sa façon de le jouer ; elle ne le récitait plus comme Voltaire le lui avait appris. Pour ce dernier (si nous en croyons Marmontel) les vers tragiques demandaient dans la déclamation la môme pompe que dans le style, et c'est en partant de ce principe qu'il avait donné ses indications à M"e Clairon.

Livrée à elle-même, elle voulut obtenir parla simplicité de sa diction les effets qu'elle réalisait autrefois en usant d'une déclamation savante et compliquée ; et ce rôle, que Voltaire, ainsi que le prétend l'auteur de Bélisaire, « lui avait fait déclamer avec une lamentation continuelle et monotone (2j », parlé plus naturellem^nl acquit une incomparable beauté. En le lui entendant jouer ainsi à Ferney, le poète, « baigné de larmes » cl transporté d'admiration, s'écriait: « Ce n'est pas moi qui ai fait cela^ c'est elle ; elle a créé son rôle ». Et, en etfet, ajoute Marmontel, par les nuances infinies qu'elle y avait mises, par l'expression qu'elle donnait aux passions dont ce rôle est rempli, c'était peut-être

(1) Lettre à M"« Clairon, janv. 17."i0 : Si vous aviez le quart de la docilité..., etc.

('2/ (;f. Marmontel, Mémoires, Y.

celui de tous où elle était la plus étonnante (1). » Il est incontestable, en effet, qu'Electre fut une des meilleures créations de M"e Clairon. Tous les admirateurs de son talent l'ont déclaré. Mais l'éloge le plus éclatant que ce personnage lui valut est contenudans ces lignes que Voltaire lui adressait en 1761, à l'occasion de la reprise dTjreste (8 Juillet) :

a Je vous fais mon compliment sur la manière dont vous avez joué Electre. Vous avez rendu à l'Europe le théâtre d'Athènes. rVous avez fait voir qu'on peut porter la terreur et la pitié dans j 1 \^' I l'âme des Français sans le secours d'un amour impertinent et ' Ld:une galanterie de ruelle, aussi déplacé dans Electre qu'il le serait dans Cornélie... (2;. »

Mlle Clairon avait aidé Voltaire à remporter une victoire sur Crébillon et à readre à notre sci^^ne la tragique simplicité du théâtre grec; la reconnaissance et l'admiration du poète lui étaient acquises pour jamais. Le rôle d'Electre la mettait au premier rang parmi ses camarades , et l'on comprend aisément la prédilection qu'elle avait pour lui, lorsqu'elle écrivait à la fm de sa vie : « Si l'on m'avait obligé à n'en plus jouer qu'un seul sur le théâtre entier, j'aurais choisi celui-là (3) ».

ii Cf. .Marmontel, Mémoires, V. La nouvelle manière dont M»' Clairon interprétait Oreste, avait obtenu un prodigieux succès à la- Comédie-Française. Témoin ce passage du Mercure : « M'i» Clairon a étonné •' dans ce rôle par des traits dun sublime et d'une force de vérité. qui « a paru tout nouveau. Le caractère et le sentiment perpétuel d'Electre ■<n étant qu'une fureur enflammée contre son tyran, d où finit un " desir effréné de vengeance, il est inconcevable que l'art de cette ini- « mitable actrice y ait placé des nuances, toutes plus frappantes les « unes que les autres. D'un sentiment unique elle a trouvé le merveil- « leu.x secret d'en faire naître tous les genres d'émotion, qui peuvent « enlever lame du spectateur. » (Cf. Mercure de France, imllet, llGl, article : Comédie-Française.)

t2) Lettre de Mlle Clairon. Fernev, auguste, n(il.

(3) Cf. Mi'e Clairon, Mémoires.

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