IV
W^^ Clairon dans VOrphclin de la Chine Idamé.
Après Oreste, Voltaire allait revenir à son ancienne manière en écrivant une tragédie «toute pleine d amo^ir », rOrphelin de la Chine. Sur le conseil de ses anses, il avait refait en cinq actes sa pièce qui n en comportait que trois à l'origine, et après l'avoir fait lire aux Délices, lors de la visite de Lekain, il avait senti la nécessité '( de recuire et de repeindre ses magots ». Les deux derniers actes entièrement remaniés, il envoya au comte d'Argenlal « cette troisième façon », bien préférable à la seconde, en priant son ami de remettre le manuscrit aux comédiens et de surveiller les
études de l'ouvrage.
M- Denis avait persuadé à son oncle que, pour avoir un qrand succès, il fallait» de grands rôles de femme ». Voltaire, suivant le conseil de sa nièce, s'était promis de faire de beaux rôles à M^e Clairon, et avait tenu . parole en écrivant pour elle celui d'Idamé (1). H est a regretter que nous ayons aussi peu de détails sur la manière dont la tragédienne joua ce personnage. Voltaire, qui se trouvait en Suisse au mois d'août de l'année 1^5 époque où FOrphelm fut représenté, ne
m cf le\l?eM M- Denis au comte d-Argental. Délices, 9 sept. ,-•• ; J m flatte riue vous aimez à la folie M>ie Clairon; je su.s sure
à M"' Clairon... »
put louer OU critiquer le jeu de son interprète, comme il l'avait fait après les premières représentations d'Oreste. D'autre part, l'actrice ne consacra pas dans ses Mémoires un article au rôle d'Idamé, et pour ces raisons, les renseignements nous font défaut. Néanmoins nous trouvons quelques indications adressées du pied des Alpes par l'auteur à M^e Clairon. Tout en la remerciant « des beautés » qu'elle prête à son œuvre, il lui recommande de jouer avec chaleur la scène du IV^ acte entre elle et son mari (1) : « Comme j'ai, selon l'usage de mes confrères les barbouilleurs de papier, lui dit-il, autant d'amour que d'impuissance, je suis persuadé que cette scène serait assez bien reçue, surtout si vous vouliez échauffer le vieux mandarin par quelques caresses, dont les gens de notre âge ont besoin » (2). 11 lui conseille encore de bien « ménager son entrée », afin de permettre à Gengis de prononcer « tout le bavardage » oii le conquérant tartare exprime sa surprise d'apercevoir Idamé (3). Enfin un léger reproche d'avoir voulu faire supprimer, au quatrième acte, un des moins mauvais vers (4) de la pièce, un de ceux que son talent ferait le plus valoir, complète les rares éclaircissements donnés par Voltaire à Mlle Clairon (o).
(1) Acte IV, scène vi.
(2) Cf. Lettre à M"» Clairon. Les Délices, 8 oct. 17.j.j.
(3) Cf. Même lettre.
(4) Ce vers :
Los lois vivent encore et remportent sur vous !
se trouve à la scène iv du IV* acte.
(5) Dans une lettre de Voltaire au comte d'Argental, Ton trouve encore la recommandation suivante relative au rôle <VIlamé. a Je
D'ailleurs, le rôle était propre à faire valoir les qualités de la tragédienne. Idamé, comme on l'a fort bien remarqué, ne peut être comparée à Pauline, ou à Andromaque ; elle n'a ni le charme, ni l'héroïque simplicité de ces personnages. Chez elle, l'épouse nuit à la mère, et réciproquement la mère nuit à l'épouse ; mais la situation oii elle se trouve, la victoire que remporte en elle le dévouement au souverain sur l'amour malernel, sa vertu, sa fidélité à Zamti, qui va jusqu'à former le dessein de mourir avec lui, tout cela suffit à nous attacher et même à nous émouvoir (1). Aussi n'y a-t-il pas lieu de nous étonner de lenthousiasme que M^'e Clairon excita en jouant ce rôle, oii elle atteignit <( le point de perfection auquel l'art pouvait porter son talent ». Le Mercure, après avoir dit qu'elle avait fait couler des ruisseaux de larmes, ajoutait : « Ce n'est point une actrice, c'est une mère, c'est la nature même dans les situations les plus pathétiques et les plus intéressantes (2). » Grimm constatait dans ses comptes rendus littéraires que M"^ Clairon avait joué le rôle d'Idamé avec « un applaudissement général » (3). Fréron, qu'on ne peut soupçonner d'indulgence, disait : (( Le rôle de M^^^ Clairon est le plus beau de la pièce... Cette grande actrice y joue supérieurement à ellemême (i) ». Et Collé écrivait : « M^e Clairon m'a paru
vous demande avec la plus vive instance qu'on ne retranche rien au couplet de M"" Clairon au 1II« acte ^Eh bien ! mon fils l'emporte, et si dans mon malheur... acte III, se. m). Mme Denis, qui joue Idamé sur notre petit théâtre, serait bien fâchée que notre tirade fût plus courte... »
(1) Cf. Henri Lyon, Les tragédies de Voltaire. Paris, Hachette, 1895, page 232.
(2) Cf. Mercure de France, octobre 1739. Article Come'die-Frayiçaise.
(3) Cf. Grimm, Correspondance (lo août 1753).
(4) Cf. Fréron, Année liftéraire laoût 1733).
VOLTAIRE ET LES COMEniENS 119
mériter encore plus de louanges qu'on lui en donne, quoiqu'elles m'eussent semblé exagérées, quand on m'en parla. C'est donc, je crois, l'actrice et non la pièce qui m'a ému. Cette tragédie est mauvaise, et je ne rabats rien de ce que j'en ai dit ; mais la comédienne est admirable (1)... » Enfin, deux mois après la première représentation, Voltaire envoyait ces mots à l'artiste: « On me mande que Ton joue à Paris cette pièce dont vous faites tout le succès (2) ».
Ce fut un succès mérité, d'autant plus mérité que Mlle Clairon venait d'apporter deux réformes importantes en jouant VOrphelin : l'une concernait la déclamation, l'autre le costume.
En parlant d'Electre, nous avons dit que lorsque l'artiste reprit ce rôle quelques années après la création, elle avait entièrement changé sa manière de le réciter : elle avait abandonné la déclamation emphatique imposée par Voltaire, pour une diction plus naturelle. Mlle Clairon s'était fort bien trouvée des résultats obtenus par cette méthode, que Marmontel lui avait indiquée : ■ ■
« Il y avait longtemps, nous dit ce dernier, que sur la manière de déclamer les vers tragiques, j'étais en dispute avec M"g Clairon. Je trouvais dans sou jeu trop d'éclat, trop de fougue, pas assez de souplesse et de variété, et surtout une force qui, n'étant pas modérée, tenait plus de l'emportement que de la sensibilité. C'est ce qu'avec ménagement, j'essayais de lui faire entendre. " Vous avez, lui disais-je, tous les moyens d'exceller dans votre art ; et toute grande actrice que vous êtes, il serait facile de vous élever encore au-
(1) Cf. Journal et MémoiresdeCollé (Paris, Firmin-Didot, 1868), t. Il, 33.
(2) Lettre à M"' Clairon. Les Délices, 2o octobre Woii. On lit aussi dans une lettre au comte d'Argental (17 oct. 1735) : « C'est M"* Clarron qui établit tout le succès de la pièce ».