VOLTAIRE KT LES COMEDIENS
dessus de vous-même en les ménageant davantage, ces moyens que vous prodiguez. Vous m'opposez l'opinion de vos amis ; vous m'opposez l'autorité de M. de Voltaire... et moi, je n'ai à vous opposer qu'un sentiment irrésistible qui me dit que la déclamation, comme le style, peut être noble, majestueuse, tragique, avec simplicité ; que l'expression, pour être vive et profondément pénétrante, veut des gradations, des nuances, des traits imprévus et soudains qu'elle ne peut avoir quand elle est tendue et forcée... (1) ».
Les conseils de Marmontel furent suivis. En 1733, Mil*? Clairon avait fait un voyage à Bordeaux, et n'ayant trouvé dans cette ville qu'une très petite salle, il lui vint à la pensée de réduire son jeu et d'user de cette déclamation simple, que l'auteur des Incas lui avait recommandée. Cette épreuve eut le plus grand succès [2j. Après un second essai fait sur le petit théâtre de la Cour, M^e Clairon se décida à abandonner défmi- ^tivement la déclamation ampoulée. Elle poursuivit sa réforme dans l'Orphelin, et tous les connaisseurs, Grimni le premier, la félicitèrent de cette « heureuse conversion »...
« Cette actrice, écrit le célèbre critique, va, à ce qu'on m'a assuré, se convertir ; car c'est ainsi que j'appelle le parti qu'elle a pris, à ce qu'on dit, de changer sa déclamation et de ne plus prendre à
;1) Cf. Marmontel, Mémoires, V.
(2) Voici comment M"* Clairon raconte dans ses Mémoires Y eMei que sa réforme produisit sur le public bordelais : « Ce genre simple, posé, d'accord, étonna dans le premier moment. Un débit accéléré sur la fin de chaque couplet, et des éclats gradués, étaient ordinairement la réplique du parterre : il savait que c'était là qu'il devait applaudir, et ne lui donnant pas cette réplique, je ne fus pas applaudie. Maîtresse de moi-même, j'observais attentivement ses mouvements, ses murmures, j'entendis distinctement au milieu de ma première scène : « Mais cela est beau, cela est beau ! « Le couplet suivant fut généralement applaudi, et je pus me flatter, dans le reste du rôle, du succès le plus complet. »
tâche de faire sortir les vers ; elle parie tout ce qu'on voudra de faire toujours applaudir tel vers quon voudra, fût-ce le plus indifférent.^e pari ne fait pas Téloge du discernement du parterre ; mais celui de l'actrice est de renoncer à une déclamation ampoulée et maniérée, qui, si elle pouvait jamais prendre, perdrait totalement le théâtre. Tout ce qui est hors de la nature ne saurait être que pernicieux dans l'imitation... (1).» y^
De son côté, Collé disait en applaudissant à cette innovation : M"*" Clairon « atteindra l'art de la l.ecouvreur. Les progrès qu'elle a faits sont trop marqués et trop étonnants pour n'en pas attendre d'autres ; peutêtre en doit-on espérer la perfection (2) ».
A cette réforme de la diction s'ajoutait celle du costume, réforme certes bien timide, mais qui ne fait pas moins honneur à la tragédienne, Marmontel et Diderot lui prodiguèrent à ce sujet les éloges les plus flatteurs, et Voltaire déclara que M"'' Clairon avait « appris le costume aux Français ». Etait-ce bien vrai ? Xous pourrions nous laisser éblouir par ces témoignages éclatants, mais l'iconographie est là, qui vient nous détromper et nous prouver clairement que les intentions de la grande artiste valaient mieux que les résultats obtenus.
L'on sait qu'au xvii siècle et au commencement du xvui^ les actrices n'avaient pour leurs costumes nul souci d'exactitude et de couleur locale. Elles jouaient en toilettes de cour : Hermione et Camille avaient des robes à paniers, des panaches, des traînes de satin, et ne rappelaient en rien les héroïnes de la mythologie ou de l'antiquité. Nous avons eu l'occasion de décrire
(1) Grimm, Correspondance, lo janvier 17;Jo.
(2) Collé, Journal el Munoh-es, II. .33.
la robe que portait M"'' Dumesnil dans le rôle de Jocaste (1), nous pourrions citer encore le costume de l'actrice qui jouait Zénobie dans la tragédie de Crébillon. Une gravure, que nous avons sous les yeux, nous en donne une parfaite idée : la coiffure poudrée est d'une hauteur ridicule ; les cheveux forment trois sortes (le bourlets superposés. Sur le haut de cet échafaudage se trouve une espèce de couronne surmontée de quatre grandes plumes. De leurs liges pendent des cordelières terminées par des glands, qui descendent jusques à la taille. Le corsage est taillé en pointe, décolleté en carré,
;et la jupe est formée de trois cloches bordées de larges passements.
M"" Clairon, comprenant le ridicule de ces accoutrements, entreprit d y remédier et lit en cela preuve
/ de goût et de bon sens. Des fouilles faites en Italie avaient montré ce qu'était le vêtement antique. Des dessins envoyés à Paris fournirent des modèles, dont les actrices purent s'inspirer. Mais, hâtons-nous de le dire, ces reconstitutions furent peu scrupuleuses. M"*^ Clairon, dans ses Mémoires, en explique la raison. Le vêtement antique exactementcopié, écrit-elle, serait « indécent et mesquin ». Ses draperies dessinent et découvrent trop le nu ; il faut suppléer à ce qui lui manque. Il importe^ cependant d'en conserver la coupe, d'en indiquer les/ intentions, et d'arranger le costume d'après l'âge et le
\ caractère du personnage. Pas de coiffures exagérées :
j des bandelettes, des fleurs, des perles, voilà les seuls
{ ornements que l'on peut se permettre (2).
Il) Voyez plus haut : Voltaire et M"" Dumesnil, page fil. ^ Cf. Mémoires de M"". Clairon : Vêtements.
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Dans Electre, « la divine Melpomène » paraît en « simple habit d'esclave », échevelée, les bras nus, charg'és de chaîne, et Marmontel de vanter cette audace [1). L'enthousiasme de Marmontel est très concevable, puisque l'auteur des i/fV«c//c?e5 n'avait jamais vu que des Electres en toilettes « roses, garnies de jais )) (2). Mais nous sommes moins émerveillés que lui, lorsque nous considérons ce « simple habit d'esclave », que Whirskor a dessiné. L'actrice est vêtue d'une robe à retroussis et à queue, avec un collier de velours noir au cou. Ce costume rappelle fort peu te péplum grec, qui n'a rien d'indécent, n'en déplaise à M"'' Clairon. Quoi qu'il en soit, la tragédienne s'était mise à la tête d'une réforme intelligente (3j ; ses camarades allaient suivre son exemple et observer de plus en plus dans leurs habits de tragédie « la bienséance et la vérité ». Telle gravure de Janinet nous montre ^[me Yegtpis dans le rôle de Pauline et nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que si le vêtement de l'artiste n'est pas encore très romain, il est du moins en progrès sur la robe d'Electre (4).
(1) Cf. Marmontel, Mémoires, V.
(2) Cf. Mémoires de M"* Clairon : Vêtements.
(3 II faut aussi tenir compte du désintéressement de M''' Clairon, (|ui sacrifiait plus de dix mille écus à son art, en abandonnant son ancienne garde-robe : « ... Toute ma riche garde-robe de tiiéàtre est d('s ce moment réformée: j'y perds pour dix mille écus d'habits, mais le sacrifice est fait... » (Marmontel, Mémoires, V.)
(4) Cette gravure nous montre M™^ Vestris vêtue d'une jupe blanche large, mais sans paniers, que bordent une grecque et une frange d'or. Le corsage de l'actrice est en forme de cuirasse, d'étoile semblable à celle de la jupe et garnie de métal. Un grand manteau flotte sur les épaules. Les cheveux de la tragédienne sont épars. Point de bijoux, sauf des bracelets d'argent et de pierreries.
La réforme de M""" Clairon ne se borna pas à l'habit gréco-romain. Voltaire avait transporté les scènes de ses tragédies en Amérique, en Chine et même... en France ; or les paniers ne convenaient pas plus à Zaïre, à Idamé, à Adélaïde qu'à Sémiramis ou à Electre.
Dans l'Orphelin, M"'' Clairon essaya d'être « vraiment chinoise ». A cet effet, elle se montra sans manchettes et sansj)aniers. Elle eut l'idée, si nous en croyoïTsCoiré, défaire « des gestes pour ainsi dire étrangers », de « mettre parfois une main ou toutes les deux/ sur ses hanches, et de tenir sur son front pendant desl moments son poing fermé ». En quoi ces gestes étaient-ils chinois ? Nous ne savons pas ce que Collé aurait répondu à cette question. Quant au costume, qui excitait l'admiration du célèbre chansonnier, nous sommes forcés d'avouer qu'il est aussi peu chinois que possible. Et cependant les costumiers avaient à leur disposition d'excellents documents, puisqu'en 1735 les chinoiseries étaient fort à la mode et faisaient fureur dans les salons parisiens Un dessin de Leclerc gravé par Dupin nous montre ce fameux costume. M^'^ Clairon est coiËfée d'une aigrette, chaussée de mules à talons élevés, et vêtue d'une veste garnie de fourrures. Cette veste s'ouvre sur une jupe oii sont brodés des dragons et des arabesques. La jupe laisse deviner un pantalon bouffant (1). Yoilà le « vêtement chinois » qui obtint un grand succès auprès des spectateurs delà Comédie- Française (2). Voltaire féUcita l'artiste qui le portait, et
(1) Les autres costumes de l'Orphelin avaient été dessinés par Joseph Vernet. Voltaire avait prié l'illustre peintre de composer des habits « assez chinois et assez français pour ne pas exciter le rire ».
(2) « M'" Clairon, faite pour servir de modèle, a osé supprimer le
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abandonna ses droits d^auteuraux comédiens, qui pourraient avec cet argent payer leurs frais d'habillement. Quant à Diderot, plus enthousiaste encore, il conjura M"^ Clairon de ne pas se laisser subjuguer par l'usage et de se livrer à son goût et à son génie (1).
L'année suivante, M™® de Guys, une Grecque, femme d'un riche négociant, faisait présent à W^^ Clairon, en séjour à Marseille, d'une robe orientale pour jouer le rôle de Zaïre, que l'artiste remplissait encore avec la traditionnelle robe à panier. La nouvelle toilette de Mlle Clairon fut très appréciée par les Marseillais et par les Parisiens, mais la réforme des costumes autres que les costumes gréco-romains en resta là.
Dans Adélaïde Duguesclin, dans Zaïre, dans Tancrède (2), les actrices continuèrent à porter leurs paniers et leurs plumes : En 1781, M^^e Vestris jouait le
« panier. M'io Hus a eu le courage de l'imiter ; elles y ont gagné : tout 'i Paris a approuvé ce changement et ne les a trouvées que plus « aimables. » (Cf. Mercure de France, sept. lloj. Xv\.. Comédie-Française.)
(1) Cf. Diderot, De la poésie dramalirjue ; des vêtements : a Une actrice courageuse vient de se défaire du panier, et personne ne l'a trouvé mauvais. Elle ira plus loin, j'en réponds. Ah! si elle osait un jour se montrer sur la scène avec toute la noblesse et toute la simplicité d'ajustement que ses rôles demandent ! Disons plus, dans le désordre où doit jeter un événement aussi terrible que la mort d'un époux, la perte d'un fils, et les autres catastrophes de la scène tragique, que deviendraient autour d'une femme échevelée toutes ces poupées poudrées, frisées, pomponnées. Il faudrait bien que tôt ou tard elles se missent à l'unisson. La nature ! la nature ! On ne lui résiste pas. Il faut ou la chasser ou lui obéir.
. « Oh! Clairon, c'est à vous que je reviens. Ne soutirez pas que l'usage et le préjugé vous subjuguent. Livrez-vous à votre goût et à votre génie, montrez-nous la nature et la vérité ; c'est le devoir de ceux que nous aimons, et dont les talents nous ont disposés à recevoir tout ce qu'il leur plaira d'oser,.. »
(2) Une gravure de Whirsker nous montre le costume de M"* Clai-