‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 20 sur 71 · VOLTAIRE HT LES COMEDIENS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE HT LES COMEDIENS

rôle de Jeanne de Naples, dans la tragédie de La Harpe, en toilette Louis XVI d'un goût exquis. Personne d'ailleurs ne se choquait de ce violent anachronisme (1).

Ne nous montrons pas trop sévères et applaudissons aux efforts de MUe Clairon. Voltaire lui en sut un gré infini, lui qui avait toujours recherché l'exactitude du costume historique ; lui qui se vantait d'avoir fait paraître des sénateurs en rohe rouge dans Bnitus, lui qui dessinait des costumes pour les acteurs d'Alzire, costunîes qui nous font sourire, mais qui semblaient très américains à Vauieur de Ta?îcrède (2). Il était très sincère en écrivant que Mlle Clairon avait « appris le costume aux Français ».

Quant à la réforme de la diction, dont nous parlions plus haut, il fit quelques difficultés pour l'approuver.

ron dans Aménaïde. C'est une robe de pékin à bouquets. Le corsage est décolleté en pointe et orné de nœuds de rubans. Les manches en sont bouffantes. L'actrice porte une aigrette dans ses cheveux.

(1) Une gravure de JanineL nous a conservé ce costume de M™" Veslris. L'artiste porte une robe de soie rose à retroussis. Un « pli Watteau )> très ample forme la traîne de cette robe. Le corsage est décolleté en carré. Les manches sont garnies de dentelles. Sur le côté droit, à la taille, se trouve un nœud formé par une grande écharpe rose brodée d'argent. Tout le devant de la jupe est couvert de petits festons de perles. La tragédienne est poudrée et coiffée avec des « repentirs ». Sur le haut de sa tête, trois grosses plumes blanches, une aigrette et des rubans de même couleur.

(2) Nous lisons en effet dans une lettre de Voltaire à la duchesse de Gotha (15 janvier 1760) : « Nous n'avons, Madame, dans la ville de J. Calvin aucun dessinateur capable de dessiner un habit de théâtre, pas même un surplis; mais je vais y suppléer. Une espèce d'habit, à la romaine pour Zamore et ses suivants; le corselet orné d'un soleil et des plumes pendantes aux lambrequins ; un petit casque garni de plumes, qui ne soit pas un casque ordinaire. Pour Alzire une jupe garnie de plumes par devant, une mante, qui descende des épaules et qui traîne ; la coiffure en cheveux, des poinçons de diamants dans les boucles. »

Il craignait qu'en poussant trop loin cette innovation, les comédiens prissent « la misérable habitude » de débiter les vers comme de la prose, de méconnaître le rythme et l'harmonie, et anéantissent ainsi l'art delà déclamation (i). Vouloir copier la nature de trop près pourrait engendrer la vulgarité. Cependant le succès de Mi'e Clairon dut le faire changer d'avis ; il n'exprima plus ses regrets de voir « la haute déclamation » délaissée et loua ses interprètes d'avoir « enfin hasardé d'être ce qu'ils devaient être, des peintures vivantes ».

§V Mii« Clairon dans Tancrède

i\.MÉNAÏDE.

Le succès encourage Voltaire, et malgré ses multiples occupations il met sur le métier une tragédie d'un goût nouveau, « telle qu'il n'y en eut jamais sur le théâtre ». Un événement, peu important en apparence, venait, en effet, de changer les conditions de notre scène et d'ouvrir, comme disait Collé, « une nouvelle carrière aux poètes tragiques ». Grâce à la générosité do M. de Lauraguais, les comédiens avaient pu débarrasser le théâtre des places que les petits-maîtres et les blancs-poudrés occupaient de préférence. Dès lors la mise en scène n'était plus impossible, et Voltaire, qui avait souhaité pendant vingt ans de voir introduire de la pompe et du spectacle dans nos représentations, allait enfin pouvoir satisfaire son désir en faisant dérouler

(4) Cf. Préface des Scythes.

l'action de Tancrède, sa nouvelle œuvre, dans un somptueux décor, au milieu de nombreux figurants.

Il expédie son manuscrit à ses anges. Une copie de la pièce est aussi envoyée au duc de Choiseul, qui la fait lire dans plusieurs salons, ce qui met le poète au désespoir. Sa tragédie, prétend-il, est loin d'être terminée ; il veut la polir et la parfaire. Mais la « chevalerie qui traîne les rues » parvient jusqu'à la Comédie- Française, et les sociétaires, impatients de représenter c*ette nouveauté, supplient Voltaire de la leur livrer telle qu'elle est. L'auteur n'avait pas lieu de s'inquiéter : on lui rendrait compte des répétitions, que dirigerait M. d'Argental, son tidèle factotum littéraire.

Le vieux malade de Ferney finit par céder à leurs instances, et même par se rassurer. Les nouvelles qu'on lui donnait des études de sa pièce étaient excellentes : Mlle Clairon pleurait et faisait pleurer; le succès était certain. D'ailleurs, qu'était-ce que la fin du cinquième acte, sinon « une claironnade terrible et triomphante » avec laquelle l'actrice préférée de Voltaire devait exciter l'enthousiasme le plus complet.

Ce n'est pas seulement le dernier couplet d'Aménaïde que l'on pouvait qualifier de « claironnade ». Le rôle entier avait été écrit pour M"^ Clairon (1) ; tout

(l) Cf. ee passage de Marmontel : « Le lendemain, il (Voltaire) me fit appeler dès le matin, et, me donnant un manuscrit : « Entrez dans mon cabinet et lisez cela ; vous m'en direz votre sentiment ». C'était la tragédie de Tancrède qu'il venait d'achever. Je le lus, et en revenant le visage baigné de larmes, je luis dis qu'il n'avait rien fait de plus intéressant. A qui donnerezvous, me demanda-t-il, le rôle d'Aménaïde ? — A Clairon, lui répondis-je; à la sublime Clairon, et je vous réponds d'un succès égal au moins à celui de Zaïre. »

(Mémoires, livre IV.^

VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS i2y

pouvait y servir son talent, et l'auteur avait particulièrement favorisé son interprète. Comment concevoir, en effet, un personnag-e plus héroïque et plus digne de pitié que la fille du malheureux Argire? Elle adore Tancrède, mais tout en étant fidèle à son amour, elle l'est aussi à son honneur, et n'hésite pas à mourir pour tous deux, malgré l'affection qu'elle a pour son père, dont la douleur est sans égale. A tant de vertu, le malheur n'est pas épargné. Tancrède croit à la trahison de son amante ; mais cette dernière ne succombe pas sous ce nouveau coup du sort, et, soit qu'elle veuille combattre aux côtés de celui qu'elle aime, pour le protéger et le sauver, soit qu'elle lui avoue hautement la passion qu'elle a toujours eue pour lui, elle est sublime dans son amour, dans son courage et dans sa fermeté (1). Respect filial, incomparable vertu, amour violent et passionné, tous ces sentiments prêtés par \oltaire à son héroïne étaient rendus avec un art mfini par M"^' Clairon. Les éloges de ses contemporains ne tarissent pas sur son jeu.

Il serait superflu d'invoquer tous les témoignages que nous avons sur son succès dans Tancrède; nous nous bornerons aux principaux. Diderot se montre enthousiaste des jeux de scène de la tragédienne, il est émer-

nalde'"! """IT T'"'' ' '"^ '" ^^ '' ^^^' ^'^ ^"i^* ^u rôle d'Aména.de . « . Pour Amenaïde, il faut chercher dans les peuples répu-

; 1 nZ: de" r -^'"^ '^^T ''"'^ '''' '"'^'^ '^ ^^^^'^^ ^' ^-rs. vZs d. ^^'^^'^^^«^dreetde l'humanité peuvent inspirer de

IT ,cr T r t '°"''^' '^"^ ^'^^^ Pas.ionnée d uL jeune fille. .. (Cf Lettre de M- Clairon au citoyen Duhuisson Umprimeur

i^^Z!^!:'' '-''''-' ''' ^^''''^"■- •• '^'-^'- ^"bui-on.an Vil do

VOLTAUtE.

veillé de la manière dont elle traverse le théâtre, « à demi renversée sur les bourreaux qui l'environnent..., » ses genoux se dérobent sous elle, ses bras tombent le long do son corps; on la croirait morte ; il est impossible d'être à la fois plus naturelle et plus pathétique (1). D'Alcmbert juge qu'elle est « au-dessus de tout ce qu'elle a jamais été d (2) ; la marquise du Detfant déclare que M"^' Clairon « joue à ravir » (3) ; M"'« d'Épinay, qu'elle « fait des merveilles » (4), et le Mercure, qu' « on n'a point idée de l'intelligence et de la manière sublime avec laquelle elle a rendu » le rôle d'Aménaïde (5).

Voltaire, de son côté, ne refuse pas à l'artiste ses

il) « Ah ! mon cher maître, si vous voyiez la Clairon traversant la scène à demi renversée sur les bourreaux qui l'environnent, ses genoux se dérobant sous elle, les yeux fermés, les bras tombant, comme

morte- si vous entendiez le cri qu'elle pousse en apercevant Tancrède ' » (Lettre de Diderot à Voltaire, 28 novembre 1761.)

m '" . M'" Clairon y (dans Tancrède) est incomparable et au-dessus de to;Vce qu'elle a jamais été. «(Lettre de dAlembert à Volta.re.

''^'':^'S!^nloue . rav.r. 11 y a un .. Eh bien 1 mon père ! -. qui remue l'âme jusqu'à la pointe des cheveux... „ (Correspondance complète de la marquise du Detfant publiée par M. de Lescure. Par.s, Pion,

^^m' « M- Clairon y fait des merveilles; il y a un certain « Eh bien '.'mon père !... » Ah ! ma Jeanne, ne me dites jamais Eh bien de ce ton-là, si vous ne voulez pas que je meure... r> (Cf. Lettre de W^" d'Épinay à M"!" de Valori, iO sept. 1760.)

(S) Cf Mercure de France, octobre 1760, art. Comedœ.Françarse. Kavart dit encore : - M- Clairon est encore supérieure à elle-même „ dans cette tragédie.» (Lettre au comte Durazzo ^^ -P ; ^^J , « rancràZe gagne de plus en plus à être vu; on 1 appelle la tiaged e c « M- Claron, parce quelle y joue d'une façon si supérieure que 1 au- „ teur lui a presque l'obligation de toute la réussite. Tancrède est le ; point de perfection de cette actrice inimitable... .(Au comte Durazzo, 1" octobre 1760.) (Cf. Mémoires et correspondances '''<^;;«"^^' dramatir,ues et anecdotigues de C. S. Favart, Pans, Leopold Colhn, 1808.)

remerciements, mais il ne lui ménage pas non plus ses critiques et même ses reproches. Tout d'abord il désire que son texte soit respecté, et que l'on ne coupe pas « à tort et à travers les scènes qui déplaisent à messeigneurs les comédiens » (1). 11 souffre encore moins de voir remplacer ses vers par des alexandrins d'une platitude ridicule : M"" Clairon s'est permis d'en faire insérer quelques-uns (2), et le poète lui fait part de son ressentiment, tout en écrivant lettres sur lettres aux d'Argental pour supplier les anges de mettre le holà aux impertinences des « tripoteurs et des tripoteuses ».

L'interpolation de son o'uvre n'était pas le seul souci qu'allait avoir Voltaire. Des copies de Tancrède^ avonsnous dit, circulaient depuis quelque temps dans le monde littéraire, et chacun n'avait pas manqué de donner son avis sur les différentes scènes de la tragédie. C'est ainsi qu'on avait persuadé à M"*" Clairon qu'au second acte sa situation vis-à-vis d'Argire n'était

(1) Le sans-géne des comédiens à l'égard des textes était au-dessus de tout ce que Ton peut dire. Nous lisons dans Tavertissement des œuvres de Voltaire (édition de Genève) :

« Les comédiens croient que les lois de Tart d'écrire, l'élégance, ■< l'harmonie, la pureté de la langue sont des choses inutiles ; ils cou- •< pent, ils retranchent, ils transposent à leur choix, pour se ménager « des situations qui les fassentvaloir. Ils substituent à des personnages " nécessaires des vers ineptes et ridicules; ils en chargent leurs ma- « nuscrits... » (Collection complète des OEuvres de M. de Voltaire, édition de Genève, 1748, in-'f, tome II. Avertissement, Bibliothèque Sainte-Geneviève. Y9-:j06. Réserve.)

'^2) ...» M"' Clairon faillit faire tomber la pièce en y insérant ou en y faisant insérer des vers ridicules tels que ceux-ci :

Voyant tomber leurs chefs, les Maures furieux L'out accablé de traits daui leur rage cruelle, >•

(Lettre de Voltaire à Lekain, 11 février 1767.)

pas intéressante (1). L'actrice, craignant de voir son succès affaibli, avait averti l'auteur des remarques qu'on lui avait suggérées, et Voltaire de se fâcher contre les critiques ignorants qui avaient soutenu de pareilles sottises. « Comment, reprenait-il, votre père vous croit coupable de trahison; indigné de ce crime, et plus aflligé encore de le voir commis par sa iilie, il vous repousse loin de lui. Une preuve, qui paraît évidente, vous confond, vous empêche de vous justifier, et c'est là la situation que vous trouvez sans intérêt ! » Il n'en est rien, et pour donner plus de certitude à ce qu'il avance, Voltaire ajoute que sur le théâtre de Ferney cette scène fait grand etïet : acteurs et spectateurs, tout le monde fond en larmes. De même l'actrice ne doit pas prendre garde aux« fausses délicatesses » des Zoïles qui prétendent trouver de l'inconséquence dans les réponses qu'Aménaïde fait à Argire au IV'^acte (2). Le poète n'a pas introduit sans raison un brusque revirement dans le caractère de la jeune femme : « Amé- « naïde ne s'emporte que quand son père s'oppose à K l'idée d'aller trouver Tancrède ; aussi ces nouveaux « emportements, loin de contredire ces vers :

Votre vertu vous fait des reproches si grands, Que moQ cœur désolé tremble de vous en faire.

« sont la certitude de ce sentiment. Elle n'ose d'abord i( dire à son père tout ce qu'elle retient dans son cœur

(1) Acte II, scène ii. (Cf. Lettre à M"' Clairon. Délices, 14 octobre 1160.)

(2) Acte IV, scène vi.

« par respect; et enfin ce respect c^de à la douleur. « Voilà la marche du cœur humain {{). »

Après avoir rassuré M"^ Clairon sur ce point, Voltaire la conjure de ne pas couper le morceau qui termine le * second acte. A la représentation, l'actrice avait supprimé ce monologue et l'avait remplacé par un jeujnuet que le parterre applaudissait toujours. L'auteur ne pouvait permettre une semblable substitution. S'il avait écrit ces vers, c'est qu'il les avait jugés nécessaires à l'intelligence de la pièce. D'ailleurs le morceau était (( favorable à la déclamation », et il était ridicule qu' « Aménaïde sortît du théâtre comme une muette que l'on va pendre » (2), — « Quatre beaux vers » bien récités valent mieux que « quarante belles attitudes », et, disait Voltaire, M'"^ Denis, dont la voix est pleine de tendresse, fait pleurer tout le monde à cet endroit. Que sera-ce donc quand M"'' Clairon prêtera à ces vers la force et le pathétique qui leur font défaut (3)?

Diderot juge cette « pantomime » tout autrement que Voltaire ; il certifie que le moyen employé par l'actrice

[i] Cf. Lettre à M"» Clairon. 14 octobre, Délices, 1760.

(2) Cf. Lettre à M'i» Clairon. Ferney, 24 septembre 1760.

(3) Voltaire vante souvent la « voix tendre de sa nièce »... M™* Denis joue à peu près comme M"'" Clairon, excepté qu'elle a dans la voix un attendrissement que M'" Clairon voudrait bien avoir... » (Lettre à Thiériot. Ferney, 23 septembre 1760.)

A propos du monologue tronqué par la tragédienne, le poète dit encore :... « Le monologue de M™» Denis attendrit tout le monde, parce que M""* Denis a la voix tendre, qu'il ne s'agit pas là de position... » La voix de M""® Denis n'était peut-être pas aussi « tendre » que Voltaire le disait. Comparer la voLx de la bonne nièce à celle de M'" Clai. ron était une impiété aux yeux de Marmontel. Mais n'oublions pas que M™e Denis était la première actrice du théâtre de Ferney, qu'elle jouait sans jamais se plaindre, sans jamais se lasser, tous les rôles que son oncle lui confiait ou plutôt lui imposait. Voltaire, en faisant l'éloge do la voix de sa nièce, s'acquittait d'une dette de reconnaissance.

est excellent, et s'efforce de persuader à son confrère ! que le silence et les gestes ont quelquefois un pathétique T que toutes « les ressources de Fart oratoire n'atteignent « pas »... « Ouvrez votre portefeuille, poursuit rauteur M du Père de Famille, examinez VEsther du Poussin. « Vous resterez saisi d'admiration. Eh bien ! la pose « d'Aménaïde est une fidèle reproduction de ce ta- « bleau... (l) »

Malgré ces arguments, Voltaire ne fut pas convaincu. , Il aimait la pantomime, mais non pas quand elle nuisait à ses vers. Il ne semble pas cependant que M"*^ Clairon ait cédé à sa prière. Le poète se vengea en n'acceptant pas la singulière mise en scène que l'actrice avait demandée pour le troisième acte, l'acte du supplice. Elle avait prié Voltaire de faire élever sur le théâtre un échafaud, d'y faire mettre des valets de bourreau, en un mot, de représenter tout l'appareil d'une exécution. Au dire de Geoffroy, on venait de donnera la Comédie-Française une tragédie dans laquelle on voyait au milieu « d'une chambre tendue de noir » une fille seule contemplant le cadavre de son amant à la lueur d'une lampe sépulcrale (2). M"" Clairon, avec « son échafaud », avait eu la « noble ambition de l'emporter sur la tenture noire et le cadavre ». Voltaii'e, effrayé du réalisme de cette

(1) Cf. Lettre de Diderot à Voltaire, 28 novembre 1701.

(2) L'œuvre à laqu'elle Geoffroy fait allusion est la Calisie de Colardeau. Au cinquième acte de cette tragédie, le décor représentait en effet une chambre tendue de noir. Cette lugubre décoration n'eut pas de succès. Favart écrivait à ce propos au comte Durazzo : » Elle (la « chambre) pourrait être disposée avec plus dart; elle a excité les « risées du public. » (Cf. Lettre de Favart au comte Durazzo, 2 décembre 1760. Mémoires et correspondance littéraire de C. S. Favart. Paris, Léopold Cullin, 1S08, 3 vol.)

mise en scène, refusa net à la tragédienne ce qu'elle souhaitait. Il n'y a pas de mérite, lui écrivit-il, « à faire construire un échafaud par un menuisier », « c'est déshonorer le seul art par lequel les Français se distinguent, c'est immoler la décence à la barbarie». C'est transformer notre théâtre en « place de Grève »... Laissez de pareilles horreurs aux « farces monstrueuses » d'un Shakespeare, etcroyez enBoileau qui dit :

... II est des objets que l'art judicieux

Doit offrir à loreille et reculer des yeux (1).

M"® Clairon se vit donc forcée de rejeter cette horrible « tentation » ; d'ailleurs tous ses camarades combattaient son avis, et Diderot lui-même, qui avait applaudi son jeu muet, désapprouvait son dessein.

Cette question de décor ne donna pas lieu à la dernière discussion entre Voltaire et son interprète. Celleci avait cru devoir modifier le dénouement de la tragédie et retrancher cette « claironnade triomphante » pour laquelle l'auteur espérait le plus grand succès. Tancrède mort, elle tombait sur le corps de son amant en s'écriant :

... Il meurt et vous pleurez, Vous cruels, vous tyrans, qui lui coûtez la vie! •

et la toile tombait. Voltaire ne se consolait point de voir son œuvre ainsi écourtée. Il convenait que M"'' Clairon pouvait faire « une très-belle figure » en tombant aux piedsdeTancrède;mais, disait-il, lorsque M"^° Denis, qui joue Aménaïde à Ferney, se relève pleurante et

(1) Cf. Lettre à M"' Clairon, IG octobre 1760.

égarée des bras de sa confidente, et repousse Argire en lui disant : « ... Arrêtez!... vous n'êtes point mon père!... » les spectateurs terrifiés se lèvent d'un mouvement involontaire, et au « Pardonnez, hélas ! » toute la salle éclate en sanglots... Pourquoi M"® Clairon ne suivrait-elle pas l'exemple de la « bonne nièce »? Qui l'empêcherait « de mourir aux pieds de Tancrède quand son père éperdu et immobile s'est éloigné d'elle ou qu'il marche sur elle »? — « Qui l'empêcherait de dire : J'expire... et de tomber aux pieds de son amant? Pourquoi priver le public parisien du plus beau morceau de la pièce (1) ? »

D'Argental seconda son illustre ami; il fit revenir la Clairon de la plupart de ses erreurs ; elle suivit les conseils qui lui furent adressés, et Tauteur, oubliant qu'il avait eu maille à partir avec elle, heureux de se sentir écouté et de se savoir applaudi, la remercia de ses efforts par un madrigal :

Nous sommes trois que même ardeur excile, Egal(3ment à vous plaire empressés :

L'un vous égale, l'autre vous imite ; Et le troisième, avec moins de mérite, Est plus heureux, car vous l'embellissez. Je vous doit tout ;je devrais entreprendre De célébrer vos talents, vos attraits ; Mais quoi ! les vers ne plaisent désormais Que quand c'est vous qui les faites entendre (2).

(1) Cf. Lettre au comte dWrj^rental, 24 septembre 1700.

'2) ... (I Celui qui vous égale quelquefois, Mademoiselle, [c'est M. le duc de Villars. quand il daigne nous lire quelques morceaux de tragédie. Celle qui vous imita parfaitement hier dans Alzire, c'est M""^ Denis, et le vieil ermite que vous embellissez, vous vous doutez bien qui c'est... » (Lettre à M"' Clairon. Aux Délices, 19 septembre 1760.)

Voltaire, en effet, n'avait pas encore chanté les talents de M"« Clairon. D'Alembert blâmait cette négligence, objectant que l'auteur de Zaire avait loué M"^ Gaussin dans ses vers, et que cette actrice était loin d'égaler sa célèbre camarade. Le poète devait à cette dernière « une statue pour la postérité » (1). Ces reproches portèrent leurs fruits : quelque temps après les représentations de Tancrède^ Voltaire envoyait une épître élogieuse et reconnaissante à « Daphné, célèbre actrice » (:2), qui n'était autre que celle qui avait fait applaudir Electre et Aménaïde .

Belle Daphné, peintre de la nature,

Yous l'imitez et vous l'embellissez. •-■ —

La voix, l'esprit, la grâce, la figure.

Le sentiment n'est point encore assez.

Vous nous rendrez ces prodiges d'Athène

Que le génie étalait sur la scène. , ./

Je crois vous voir sur ce brillant théâtre

Oiî tout Paris, de voire art idolâtre,

Porte en tribut son esprit et son cœur.

Vous récitez des vers plats et sans grâce,

Vous leur donnez la force et la douceur ;

D'un froid récit vous réchauffez la glace ;

Les contre-sens deviennent des raisons.

Vous exprimez par vos sublimes sons,

Par vos beaux yeux ce que l'auteur veut dire ;

Vous lui donnez tout ce qu'il croit avoir ;

Vous exercez un magique pouvoir

Qui fait aimer ce qu'on ne voudrait lire.

On bat des mains, et l'auteur ébaudi

Se remercie et pense être applaudi.

l) Cf. Lettre de d'Alembert ;i Voltaire. Paris. 22 septembre IIGO. i" A n Daphné, célèbre actrice. » Ep. 91. Ed. Moland, X, 312.

iî VI

Les dernières créations de Mi'' Clairon dans le théâtre de Voltaire : Zlllmr, Olympie. — Le talent de M'i'^ Clairon.

Après Tancrède, les créations de M"'^ Clairon dans le théâtre de Voltaire sont moins brillantes que celles qui viennent de nous occuper. Elle joue dans Olijmpie, tragédie dont le succès peu durable est plutôt obtenu ar la pompe du spectacle que par les sentiments élevés ît les beaux vers. Elle paraît dans VAiUme, œuvre qui avait échoué autrefois et que l'auteur voulait essayer de tirer de l'oubli en s'aidant du talent de son interprète.

Représentée en 1740, 7Ai\ime n'avait pas réussi. Voltaire ne s'était pas dissimulé la cause de cet échec : il avait senti que sa pièce était médiocre, il avait même regretté d'en être l'auteur. Vingt ans après, M"" Clairon, soit qu'elle voulût flatter Voltaire, soit que sa vanité <i'artiste la poussât à reprendre un rôle que M"° Dumesnil n'avait pu faire applaudir, demanda au poète de jouer /Ailime. Pour accéder à ce désir, ce dernier consuma un « temps très précieux m à retravailler son œuvre « avec le plus grand soin » (1); il en retoucha les mauvais vers, recommença plusieurs scènes, et fit mourir son héroïne de la manière « la plus neuve » et <' la plus touchante ». Malgré ces changements, il

(V Cf. Lettre à M"'' Clairon. P'crney, ' août 1701.

VOLTAIRE ET LES COMÉUIEXS i:i'.»

avoua que sa tragédie était encore faible, mais envoya quand même cette nouvelle version aux comédiens, tout en priant M"^ Clairon d'en respecter le texte et de ne pas le gâter par d'autres substitutions (1).

L'ouvrage ne semble pas avoir été beaucoup mieux accueilli à cette reprise qu'aux premières représentations. Néanmoins, grâce au talent de la principale interprète, Voltaire n'eut pas à essuyer une véritable défaite; ce ne fut qu'un demi-succès. Reconnaissant, il dédia son œuvre à M"*" Clairon, et, dans une épître en prose, il exprima sa gratitude à celle dont les talents avaient l'avantage unique de «ressusciter les morts » Znlime était sans vie, l'actrice lui avait donné une âme (2) ; cinq actes peignaient l'amour de la fille de Benassar pour Ramire, et personne n'avait jamais été plus digne d'inspirer une passion que M"'' Clairon, ni plus capable de la bien peindre (3).

L'art de la tragédienne avait sauvé la faiblesse de Zidime; il devait encore contribuer à faire accepter Ob/mpie. Les Parisiens n'apprécièrent pas cette pièce autant que les Genevois. Son intérêt réside dans les \ nombreux tableaux qui la remplissent, mais le spec- wi

(1) Cf. Lettre à M''« (Uairon. Ferney, 7 août 1761.

(2) Nous savons, en eU'et, que M"° Clairon fut très applaudie dans le rôle de Zulime : u: L'admirable actrice qui l'a rendu, a été plus que jamais au-dessus de tout éloge. C'est un genre d'expression et de sentiments dans lequel le public n'avait point encore eu l'occasion d'admirer l'étendue de ses talents. On jie saurait peindre à l'esprit la vérité naturelle, familière, mais sans bassesse, d'une multitude de traits répandus dans le jeu de ce beau rôle. M"° Clairon y a été ditlerenle d'elle-même relativement à d'autres rôles, et l'on ne craint pas d'avancer qu'il serait impossible qu'on lui fût jamais égale. » Cf. Mercure di' /'VaHce, janvier 17C2, art. Co)nédie franraise.

(3) Cf. l'Epître dédicatoire à M"'' Clairon.

tateur, étonné par de somptueux décors, par une reproduction des mystères sacrés de la Grèce antique, pai* des flammes véritables, porte son attention sur la mise en scène bien plus que sur les personnages et sur l'action du drame. Voltaire lui-môme, qui d'ordinaire prodigue ses conseils aux acteurs, n'en donne presque pas à ceux qui paraissent dans Olympie. Toutes ses explications s'adcessent au régisseur, au machiniste ; il dessine les évolutions des figurants, il s'ingénie à donner des plans pour la construction d'un bûcher, et sans quelques lettres écrites au sujet d'une représentation privée de la pièce, nous ne connaîtrions point la façon dont le poète entendait que son œuvre fût jouée. Avant d'être donnée au Théâtre-Français, cette tragédie avait été représentée au château de Charles-Théodore, à Schwetzingen, le Versailles des Electeurs palatins (l). GoUini, l'ex-secrétaire de Voltaire, s'y trouvait alors et dirigeait les répétitions de l'ouvrage de son ancien

(Il Qu'on nous permette une digression à propos de ces représentations d'0////n/3(e à Schwetzingen. Elles eurent lieu le -30 septembre et le 7 octobre 1762; elles obtinrent tous les suffrages de l'Électeur palatin.

Charles-Théodore, comme tous les princes allemands du xvni» siècle, s'efi'orijait de copier la cour et les mœurs de Versailles. Il s'habillait selon nos modes, il ne parlait que le français et délaissait l'allemand comme une langue « barbare ». Il prisait fort nos arts et surtout notre architecture. Son château de Schwetzingen était un bâtiment carré assez lourd : il l'agrémenta de deux ailes construites à l'italienne, ornées de colonnes corinthiennes en marbre rose, d'amours, de vases et de corbeilles fleuries en bronze doré. Bref, il fit une copie un peu gauche de la façade du grand Trianon. Quant aux jardins, ils furent dessinés d'après les plans de Lenôtre : une longue allée d'arbres taillés, qui se termine par une vaste i)ièce d'eau, forme une très agréable perspective, dont les modèles sont sans nul doute le Tapis vert et le Grand Cmal.

Mais Charles-Théodore se disting-ue des autres roitelets allemands de

maître. Embarrassé sur certains points de détail, il s'était adressé à Ferney pour obtenir des indications,

cette t'-poque par sa passion pour notre littérature. Il était curieux de lettres et surtout de poésie. C'est du moins ce qu'atteste une inscription du monument qui lui est élevé sur le vieux pont d'Heidelberg :

GAROLO THEODORO

PIETATIS IVSTITLVEQVE PATRONO

AGRIGVLTVRAE ET COMMERCII FAVTORI

WVSARVIM AMICO

En juillet 17.j3, Voltaire, après son départ de Rerlin et sa désagréable aventure de Francfort, s'arrêta à Manheim. Charles-Théodore l'y fit cherchçr dans un carrosse de la cour pour l'amener à Schwetzingen, où le poète fut reçu avec tous les honneurs possibles. Rien de plus charmant que son séjour chez l'Électeur palatin. Il est entouré, fêté par toute la cour. Il lit quelques chapitres de Candide, et l'on juge du plaisir qu'ont ces bons Allemands atteints de gallomanie à voir Voltaire souligner de son malin sourire les piquantes allusions de son roman.

Mais ce qui dut flatter le plus l'auteur de Zaïre, ce fut de voir représenter quatre de ses tragédies par une troupe de comédiens français établie au château. (Cf. Lettre au comte d'Argental, iG août l(i.j3.) Depuis l'année 1736, des acteurs venus de France s'étaient succédé à la cour des électeurs. Un budget annuel avait été fixé pour leur entretien, et ce n'étaient pas des artistes de second ordre qui jouaient à Scliwelzingen, comme on peut le voir par ce tableau de la troupe de l'année 17^6 :

Intendant : M. le baron d'Eberstein. — Secrétaire : Kirschwing. — Acteurs : MM. Ch. Ducoin, ~ Fr. Dangeville de Montfleury, — Javigny,

— L- Lauchery, — N. Bussy, — Et. Dangeville de Champmêlé (et- figurant), — Th. Paris Desmarais (et figurant, — Th. Prévôt, — Le Grand. — Actrices : M"es C. Le Grand, — L. Ribon, — L. Duboulay, — Satori, — Ch. Ribon (et première danseuse), — M. Demarais (et figurante), — Th. Bussy, — Ducoin. — Danseurs : MM. J. Poitevin (maître de ballet), — J. Boudet (premier danseur:. — Figurants : MM. Ch . Ribon, — E. Lauchery, — J.-B. Camasse, — A. d'inzeo, — Duruel, — Dupré. — Figurantes : M"*=* Corbasson, — Javigny, — Agn. Boudet, — B. Tœschi, — Camache I et IL — Gardcrolier : Louis le Maire. — Souffleur: J. Pergaud. — Maître de danse et directeur des ballets: M. de Scio

— .1. Durnel, maître de danse.

Quant au répertoire, il était des plus variés. Qu'on en juge en par-

ï-ii VOLTAIRE ET LES COMEDIENS

que nous avons conservées, et qui furent sans doute communiquées à M^'e Clairon.

courant cette liste de pièces dressée le IJ septembre 1742 par Lintendant ilu ttiéàtre :

Répertoire général des pièces qui se jouent à Manheim par les comédiens français de Son Altesse Sérénissime Electorale Palatin et de Son Altesse Monseigneur le duc de Soultzbach :

Tragédies : Phèdre (Racine , — Ipfti génie ^Racine), — Tile et Bérénice P. Corneille), — Ikijazel (Racine), — Ekadamiste et Zénobie (Cré- . billon), — Andronic (Canipistron), — Al.cibiude (Campistron), — Mi- Ihridate (Racinei, — Œdipe (Voltaire), — Bvilannicus (Racine), — Le <'id (P. Corneille;, — Le comte d'Essex ;Th. Corneille), — Ariane (Th. Corneille), Tiridatte Campistron), — Rodogune (P. Corneille), — Régulus (Pradon), — Polijeucte \^. Corneille), — Médée (P. Corneille), — Cinna (P. Corneille), — Alexandre (\\a.cine) , — Ge7a(Péchantré), — La Thébaïde, Racine), — Electre (Crébillon), — Andromaque (Racine), — Atrée (Crébillon , — yUcomède (P. Corneille , — Manlius (Lafosse), — Romulus (La Motte), — Pompée (P. Corneille), — Oresle et Pylade (Lagrange- Chancel), — Héraclius (P. Corneille), — Œdipe (P. Corneille), — Serlorius (P. Corneille), — Les Horaces iP. Corneilles — Antiochus (Thomas (Corneille), — La Troade (Pradon), — Pénélope (abbé Genest), — Arminius (Campistron), — Satil (abbé N'adal , — Athalie (Racine), — llabis ideGomez), — l'e/jces/as (Rotrou), — Phocion (Campistron), — Hercule iLa Thuilerie), — Sémiramis (Crébillon), — Méléarjre (Lagrange- Cbancel). — .V(7e7is ^tragédie-opéra de la Serre ; musique de Myon),

— Don Sanc/te iP. Corneille , — Astrasle (Quinault), — Ipermnestre Lemierre), — Agamemnon (Boyer), — I^yrrlnis (Crébillon), — Inès

de Castro (La Motte), — Hérode (abbé Xadal), — Brutus (Voltaire;,

— Zaire (^Voltaire), — Gustave (Piroiis — Gabinie (Brueys), — Alzire (Voltaire), — Les Maccaltées iLa Motte), — Maximien (Th. Corneille),

— Mahomet II (de la Noue).

Comédies en cinq actes : Le Joueur Regnard), — Ecole des femmes Molièrei, — La femme juge (Monttleury), — Le Légataire (Regnard), — Tartu/fe (Molière', — L'Avare (.Molière), — Le Misanthrope (Molière; L'Etourdi iMolière), — Démocrite (^Regnard), — L'homme à bonnes forlunes (Baron), — La Fille capitaine Montfleury;, — Esope en cour (Roursault), — Les Ménechmes (Regnard), — Le Menteur (Corneille), Esope en ville Boursault , — Le Chevalier à la mode (Dancourt), — Le Mercure galant (Boursault), — Les Bourgeoises à la mode (Dancourt),

— Don Japhet d'Arménie ;Scarron), — Le Festin de Pierre (Th. Corneille), — Les Femmes savantes (Molière), Le Bourgeois gentilhomme (Molière,, — Le Curieux impertinent (Destouches), — Le Distrait (Re-

Voltaire désire que l'actrice chargée du personnaged'Olympie soit « très attendrissante, qu'elle soupire,

gnard , — Le Jaloux désabusé (Campistron', — La Coquette (Baron)» Le l'hilosophe marié (Destouches}, — La comtessi'. d'Orr^ueil (Tli. Corneille), — /.e Glorieux (Destouclies), — Vlnrjral (Destouches), — Le Médisant , Destouches , — Le Préjur/é à la mode (Nivelle de la Chaussé),

— L'Amitié rivale ^Fagan), — L'École des awHS (Nivelle de la Chaussé),

— La Mère coquette (Quinault), — 1^'Homme du jour Boissy , — Méiialide Nivelle de la Chaussé;.

Comédies en trois actes : ImphUrijon .Molière), — Amour médecin ^Molière), — Malade iinurjinaire Molière), — Ecole des maris (.Molière), — Médecin malgré lui ^Molière;, — Le Grondeur (Brueys), — Les Folies amoureuses ^Regnard , — Ecole des jaloux ^Montfleury), — Les Plaideurs (Racine), — George Dandin .Molière), — Crispin médecin i^Hauteroche), — Pourceaugnac ^.Molière), — Les Nicandre (?i — Cartouche Legrand', — Les trois Cousines iDaucourt), — Les Amants déguisés (La. Morlière) (?), — Avocat Pathelin Brueys).

Comédies en un acte : Attendez-moi sous l'orme (Regnard et Dufresny). — Le Mari retrouvé (Datiroxirt), — Mariage forcé Molière), — La Sérénade Regnard), — Le Cocu imaginaire (Molière ,— Les Vacances Dancourt), — Don Pasquin d'Avalos ^':\ (c'était sans doute une parodie de Don César d'Avalos, tragédie de Th. Corneille), — Le Charivari (Dancourt , — Baron de la Crasse (R. Poisson , — Le Zigzag i^, — Les Mois à la mode (Boursault), — Le Tuteur (Dancourt), — Danaé [La. Font ,

— Le Sot vengé \^R. Poisson;, — UÉlé des coquettes (Dancourt), — Le- Cartel de Guillot ^Chevalier , — Le Souper mal apprêté sllauteroche),

— Les Vendanges de Suresne (Dancourt), — L'Opéra de village (Dancourt), — les Eaux de Bourbon ^^Dancourt), — Collin Maillard Dancourt), — L'Esprit de contradiction (Dufresny), — Comtesse d'Escarhagnas ^Molière), — Le Semblable à soi-même (Montfleury , — La Disgrâce des domestiques (Chevalier , — Le Port de mer (Boindin et la Motte;, — Le Florentin{La Fontaine, — Le Deuil (Hauteroche), — La Foire de Bezons (Dancourt), — Crispin rival de son maître (Lesage), — Crispin précepteur (La Thuilerie), — L'Avocat savetier (Scipion), — L'L'surier gentilhomme (Lq Grand), — Les Précieuses (Molière', — Le Sicilien (Molière). — Les AubergesJ^ — Momus fabuliste iFuzelier ('.

— La Parisienne (Dancourt), — La Famille extravagante ^Legrand), — L'Ouvrage d'un moment (?), — L'Ami de tout le monde (.Vnonyme, 1673),

— Le Retour imprévu Regnard), — L'Aveugle clairvoyant {Le. Grand),

— L'Agnès de Chaillot parodie d'Inès de Castro, par Le Grand et Dominiques — Le Procureur arbitre (R. Poisson\ — La Critique d'Hérode ?), — Le Français à Lo7idres Boissy), — Œdipe travesti (parodie de l'Œdipe de Voltaire, par Dominique), — L'Indiscret (Voltaire), —

lii VOLTAIRK ET LES COMÉDIENS

qu'elle sanglote, que dans la scène avec sa mère elle observe de longues pauses, qui sont dans le caractère

Le Babillard (Boissy), — La Nouveauté {Le Grand), — Le triple Ma- /■«rtr/e (Destouches), — VEprcure réciproque (Le Grand), — Le Cocher supposé (Hauteroche), — La Pupille (Fagan), — Le Retour de Mars ide la Noue).

Comédies Italiennes en trois actes : Tftiiinin (de Lislei, — Arlequin sativaf/e [de L'isle), — U Embarras des richesses (d'Allainvali, — Surprises de l'amour (Marivaux), — Double inconstance (Marivaux), — Les Amants réunis (Beauchamps), — Le Jeu de l'amour et du hasard (Marivaux), — Les quatre Semblables (Dominique), — La Vie est un songe (Anonyme, 1138), — Arlequin statue et perroquet i^l).

Comédies italiennes en un acte : L'Ile des esclaves (Marivaux), — Le fleuve d'Oubly (Le Grand), — Arlequin Huila (Lesage et d'Orneval).

Des cliefs-d'œuvre classiques, des tragédies romanesques, des dancourades, des vaudevilles, des parodies et des comédies italiennes, on le voit, rien ne manc(uait au théâtre de la cour électorale.

Charles-Théodore s'occupait lui-même des représentations. Aidé de CoUini, il surveillait les études des acteurs, qui avaient pour leur maître le plus vif attachement. En 1754 (16 décembre), pour fêter la guérison de l'Électeur, qui venait d'être assez gravement malade, le comédien Lauchery composait un aimable à projjos : « l'Allégresse du jour », dont le chef d'orchestre llolzbauer écrivait la musique. Lauchery, qui jouait lui-même son univre, adressait dans une scène ces vers à Ch. Théodore :

Un liLTOsbienfaisaiil, l'Iioiniciir <\ii raiiy supriMiio, Un prince ami des arls ot de la \('rit('', Dont la grandeur niodcslo ornanl riniinaiiilr, Réunit à la fois par un rare assemblage IjCS qualités du mailrc et les vertus du sage.

C'est à cette époque (1754) que Voltaire avait envoyé l'Orphelin de la Chine dans le Palatinat ; l'Électeur, charmé de cette tragédie, s'empressait de la faire représenter. En 1759, Tancrède arrivait à Schwetzingen et y était fort applaudi. Enfin, en 1762, le patriarche de Ferney faisait remettre Ohjmpie à Charles-Théodore avec ces quelques mots : « Monseigneur, je voudrais bien que mon hiérophante trouvât <i grâce devant V'otre Altesse Electorale. Il n'est ni janséniste, ni rno « liniste ; c'est le meilleur prêtre que je connaisse. Si les jésuites lui » avaient ressemblé, ils seraient encore en Portugal et ne seraient « point honnis de France. Toute la Famille d'Alexandre^ que j'ai mise « à vos pieds il y a un mois, attend ce que vous pensez d'elle, pour « savoir si elle doit se montrer... » (Cf. Lettre de Voltaire à Charles- Théodore, 5 juillet 1762.) Et l'Électeur répondait : « Je ne puis absolu-

de la modestie, de la douleur et de l'embarras » {]), Au dernier acte, il faut « un air recueilli et plein d'un sombre désespoir » (2) ; là surtout il est nécessaire « de mettre de longs silences entre les vers ». En récitant :

Apprends... que je t'adore... et que je m'eu punis.

... on ne doit pas craindre de s'arrêter deux ou trois secondes après « apprends » et après « que je t'adore ». Tout en variant « ses tons », Olympie sera pénétrée de la plus douloureuse tendresse, et dans son rôle, jusqu'à « je vous hais », tout pourra se dire tendrement (3).

M"e Clairon ne fit pas grand cas de ces remarques. Une lettre de Voltaire à Lekain (4), où l'auteur de Zaïre se montre peut-être un peu trop sévère, nous apprend que l'actrice sacrifia la pièce à son rôle, sup-

« ment pas vous peindre le plaisir que m'a procuré la Famille « iV Alexandre. Je voulais d'abord en attendre la représentation pour « vous envoyer des éloges mérités, mais la paresse de mes comé- « diens, qui sont occupés à étudier Tancrède, m'en a empêché. Le « Noble, à qui vous avez vu jouer ici Lusignan, représentera ce grand- « prêtre homme d'honneur, dont on rencontre ici-bas si peu de desocendants. La Denesle jouera Olympie; elle s'efforce d'imiter la « Clairon, dont elle a été l'élève pendant deux ans. » ^ La tragédie de Voltaire fut montée avec luxe, et obtint, comme nous l'avons dit, un chaleureux sucrés.

Les comédiens français séjournèrent encore huit années à la cour électorale. Ils y jouaient régulièrement trois fois par semaine. (Dimanche, mardi et vendredi, à cinq heures et demie), soit à Manheim, soit à Schwetzingen. Ils reçurent leur congé définitif en 1770. - (Nous empruntons ces renseignements sur l'histoire du théâtre français à la cour électorale, au livre de Friedrich Walter intitulé : Gesch'ichle des Thealers und der Musilt am Kurpfalzischen llofe. Leipzig Breitkopf undHartel, 1898.)

(1) Cf. Lettre à Collini. Délices, 4 septembre 1762

(2) Ibid.

(3'; Lettre à Collini. Ferney, 20 septembre 1762. (4^ Lettre à Lekain, 17 juillet 1767.

VOLTAU«B.

prima et changea des vers dont la suppression et le changement produisaient des non-sens. Tel est le mécontentement de Voltaire, qu'il va jusqu'à déclarer que si la tragédie n'a pas rapporté d'argent aux sociétaires, il faut en accuser cette artiste indocile. A Genève, l'actrice qui joue le rôle d'Olympie n'a pas cru devoir le modifier, et le succès a été considérable (1).

Ces plaintes semblent justifiées. M"« Clairon, grisée sans doute par les acclamations d'un public idolâtre et parla gloire qu'elle avait acquise, exerçait un pouvoir I tyrannique sur ses camarades, et n'hésitait à rien pour \ voir accomplir sa volonté. L'on rapporte à ce sujet que '■ le roi ayant témoigné lenvie de voir les Grâces, les comédiens avaient été mandés à Versailles pour y jouer Oli/7?ipie et la comédie de Saint-Foix. Louis XW avait conseil à neuf heures; il ne fallait pas perdre de temps. Plusieurs actrices qui jouaient dans les Grâces devaient faire partie du cortège d'Olympie, mais afin qu'elles n'eussent pas à changer de toilette après la tragédie, M. de la Ferté, intendant des menus plaisirs, avait déclaré que ces comédiennes seraient remplacées par des figurantes dans leurs rôles muets. « Si l'on change quelque chose à la pompe théâtrale d'Olympie, objecta M'"' Clairon, je ne joue point » ; et se tournant vers ses compagnes : «Et vous, Mesdemoiselles, je vous défends de vous faire remplacer. » Elle insista ; on dut lui obéir. L œuvre de Voltaire ne put être terminée à temps, et le roi quitta sa loge, disant avec humeur : « J'avais demandé les Grâces ». M"^' Clairon n'avait pas craint de contrecarrer les ordres du roi ; pourquoi

(1) Lettre à Lckain, 17 juillet 1761.

aurait-elle respecté les vers et suivi les conseils d'un poète (1) ?

Quoi qu'il en fût, Olympie valut à son interprète un très honorable succès.

" Tous les lecteurs, lisons-nous dans le Mercure, qui ont vu ce « spectacle, ont sans doute encore présentes à l'esprit la noblesse • les grâces du genre, et la vérité, qu'a mises M'ie Clairon dans les •' principaux points du tableau, tels que celui du serment à l'autel « d'autres encore, et particulièrement 1 instant où, après les libations ' et les autres cérémonies funéraires sur le bûcher de Statira elle ■' se précipite dans les flammes qui les dévorent l'une et

■ ' l'autre (2). >•.

Et d'Alembert disait spirituellement :

'< ... M'ie Clairon est admirable au dernier acte. Ouand elle serait « un mandement dëvèque ou l'Encyclopédie, elle ne se jetterait

■ < pas au feu de si bonne grâce. Voiture lui dirait qu'on ne lui ■'< reprocliera pas d'être bonne ni à rôtir, ni à bouillir .. (3) „

Olympie fut une des dernières créations de M'ie Clai- Ton (4) ; peu de temps après avoir joué cette tragédie, elle allait quitter le Théâtre-Français pour n'y plus revenir.

(1) Cette anecdote est rapportée dans les Mémoire!^ de M"- Dumesuil par Coste d'Arnobat.

(2) Cf. Mercure de France, avril 1764, article Comédie-Franmise

On ht encore dans le numéro du mois de mai (même année), à l'ar- ^^cletomedie-Française : «... Ainsi finit cette tragédie par un coup de

n 'S T-'\"'''^ '"' ''"*'■' '''''^ ^I"-^' patiiétique et pittoresque.

'< Coup de théâtre auquel le talent suhlnne de M"o Clairon pour la re-

■ .. PJ^-'^ent^ 'on, met une vérité et une dignité qui en ont toujours

" rendu 1 etfet admirable .. ..

(•3) Cf. Lettre de d'Alembert, G avril 17G4

W Le dernier rôle quelle créa dans le théâtre de Voltaire. Elle créa

Z i '. u ' ^''"""'^'^^ ^'^ '•" ^'^^'■«'^ ' - Eroxime dans Timn-

ieon de la Harpe ; - Aliéner dans le Siège de Calais, de du Bellov.

1i8 VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS

Nous venons d'étudier les rapports que la grande artiste eut avec Voltaire, au sujet des différents rôles qu'elle lui créa ; nous avons vu le poète notant lui-même ses propres vers pour en indiquer la variété des sentmients et des nuances, comme les musiciens marquent l'alleo-ro et le piano de leurs partitions ; nous avons assisté aux discussions de l'auteur et de l'actrice à propos de la composition d'un personnage ; nous avons applaudi aux réformes tentées par l'un et par l'autre, il nous iaut maintenant que nous sommes arrivés au terme de la carrière théâtrale de M"^" Clairon, et avant d'examiner la suite de ses relations avec Voltaire, analyser pour ainsi dire le talent de la tragédienne, et rechercher la méthode qu'elle suivit dans son art.

Tout d'abord nous observerons qu'il y eut toujours chez elle un souci de se rapprocher le plus possible de la nature, souci qu'on ne trouve que très rarement chez ses devancières. Jamais son jeu et sa diction ne furent conformes à cette convention qui était en usage au xvii" et au commencement du xviii« siècle, et qui

^ consistait à chanter les vers plutôt qu'à les réciter, à faire des gestes compassés et majestueux, alors que l'horreur elle pathétique d'une situation semblaient les proscrire. Ses mouvements et ses intonations étaient copiés sur la nature même, et si elle les modifiait plus ou moins pour les besoins de la scène, jamais elle ne s'écartait complètement de son premier modèle [i). Cet effort pour arriver au naturel était tout nouveau, et

(1) Dorât disait ea louant les eilorts de M»» Clairon Vonv^^'^^''^] naturel • « Tout, jusqu'à l'art, che. elle, a de la venté « ; et Marmon 1 écrTvatt en parlant du jeu de l'actrice : « C'est la nature même, telle que l'imagination peut vous la peindre on plus beau. »

VOLTAIRE ET LES COMEDIENS li9

personne, comme le constate Voltaire, « n'aurait osé, « avant M^e Clairon, jouer dans Oreste la scène de (( l'urne comme elle la jouait. Qui aurait imaginé de « peindre ainsi la nature, et de tomber évanouie, tenant (( l'urne d'une main et laissant l'autre descendre immo- « bile et sans vie (1). » Cette tentative couronnée de succès faisait appeler celle qui l'avait entreprise « le plus grand peintre de la nation (2) ». r^ Ce talent de traduire les passions était chez elle un \ talent acquis par un travail assidu, et non pas, comme ( /\chez M^'*^ Dumesnil, un talent naturel. Pour le posséder, M"'* Clairon n'avait rien négligé. L'étude de l'histoire lui avait enseigné les mœurs et les caractères des héroïnes qu'elle avait à personnifier. Celle du dessin et de la sculpture lui avait appris à rendre ses mouvements harmonieux et élégants. Grâce à une connaissance approfondie de l'anatomie, elle savait quel muscle elle devait faire agir pour exprimer tous les sentiments ; l'habitude l'avait mise en état de faire mouvoir tous « les fils de son visage », et elle était parvenue à une telle habileté que, si nous en croyons Thomas, l'auteur de V Éloge de Descartes, elle peignait non seulement les passions elles-mêmes, mais encore toutes les nuances et toutes les différences qui les caractérisent. C'est ainsi que dans la crainte, sans faire un seul geste, sans proférer une seule parole, elle parvenait à exprimer la frayeur, la peine, l'émotion, le saisissement, l'inquiétude et la terreur.

" De toutes ces études préliminaires, faites avec le

^H (1) Cf. Voltaire, les Scythes, préface de Tédition de Paris. ^^B (2) Cf. Voltaire, Appel à toutes les nations de rEurope.

IfiO VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS

soin le plus minutieux, résultait la façon très curieusedont elle composait un rôle. Elle concevait un modèle -n/ idéal du personnage qu'elle avait à représenter, en s'aidantdes observations que ses lectures et son expérience^ personnelle lui avaient suggérées. Lorsque son imagination était toute pleine du « fantôme » qu'elle avait créé, la tragédienne s'efforçait par son travail de se i rapprocher le pi us possible de l'idée qu'elle avait formée. | Aussi, lorsqu'un de ses amis, qui l'enlendait répéter, lui ' disait : «Vous y êtes », elle répondait sans cesse : « Vous vous trompez ; vous voyez ce que je fais, mais vous ne voyez pas ce que je sens et ce que je poursuis (1). )) Ayant atteint la perfection souhaitée^ l'artiste n'avait plus qu'à s'y tenir, et pour y arriver, c'était une « pure atîaire d'exercice et de mémoire ». Dès lor& elle se possédait, se sentait capable de jouer sans hésitation, et, nonchalamment étendue sur sa chaise longue, les bras croisés, immobile, elle pouvait, en répétant son rôle en elle-même, s entendre, se voir, se juger, et juger les impressions qu'elle devait produire au théâtre (2).

Combien différente de la méthode de M"- Dumesnil, mais aussi combien préférable était celle de M Clairon. La Dumesnil se livrait à la chaleur de son inspiration,, et parfois obtenait ainsi des effets inattendus et surprenants, mais elle manquait souvent de logigu£jgi~ile__ vraisemblance. La Clairon raisonnant les moindres détails de ses rôles, discutant chacun de ses gestes, chacune de ses intonations, reproduisait fidèlement la

(1) Cf. Diderot, Paradoxe.

(2) Cf. Diderot, Observations sïir Garrick ou les acteurs anglais.

VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS loi

nature, tout en la soumettant aux lois de l'art thoâlral, et parvenait ainsi à ce point de perfection qui fit l'admiration de tous ses contemporains.

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