VOLTAUU; ET LES COMÉDIENS
Œdipe.
QUINAULT-DUFRÊNE. — M"^ DeSMARES.
Ce ne fut pas sans une certaine émotion que Voltaire pénétra dans l'Assemblée comique, oii l'attendaient de sérieux obstacles. Les comédiens français n'étaient pas en effet gens faciles à séduire et à gagner par les promesses d'un jeune talent. Ces messieurs le prenaient de très haut avec les auteurs qui venaient leur lire tragédies et comédies. Ils montraient peu d'égards pour les poètes les plus en renom. A fortiori les débutants ne trouvaient pas en eux des juges indulgents, prêts à guider de leurs conseils un dramaturge encore inexpérimenté (1).
Les sociétaires exigeaient-ils une correction, le remaniement d'une scène ou d'un acte, ce n'était pas le plus souvent dans l'intérèL de l'auteur, mais en vue de leurs succès personnels. Ils faisaient transporter une tirade à effet d'un rôle dans un autre, si ce dernier personnage devait être joué par un artiste aimé du public. Ils réclamaient une scène d'amour pour une pièce qui ne devait pas en comporter ; mais, disaientils, dans toute tragédie qui se respecte, il faut un rôle pour « l'amoureuse ». Et gare aux auteurs qui refu-
(1) Lesage et d'Orneval plai-aient dans le Monde renverse, spirituel opéra-comique joué en 1718 à la Foire Saint-Laurenl, les comédiens polis et complaisants avec les auteurs!.'
VOLTAIRE ET LE à COMEDIENS
saient de se plier aux volontés du tripot : leurs œuvres avaient une quasi-certitude de ne voir jamais le feu de la rampe.
Dans de telles conditions, nous pouvons concevoir la crainte éprouvée par Voltaire, auquel l'audace ne faisait d'ordinaire pas défaut, assis au milieu des comédiens et s'apprêtant à leur lire Œdipe.
On connaît le passage du Pauvre diable, oii l'auteur de Zaïre peint une séance au Parlement comique, et le triste accueil fait à la tragédie d'un « écrivain pauvre et sans protecteur y> :
Je cours en hàle au Parlement comique, Bureau de vers, où maint auteur pelé Vend mainte scène à maint auteur sifflé. J'entre; je lis d'une voix fausse et grêle Le triste drame écrit pour la Denèle.
Dieu paternel, quels dédains, quel accueil 1 De quelle œillade altière, impérieuse, La Duniesnil rabattit mon orgueil !
La Dangeville est plaisante et moqueuse: Elle riait ; Grandval me regardait ^ D'un air de prince, et Sarrazin dormait. Et renvoyé penaud par la cohue, J'allai gronder et pleurer dans la rue.
Soyons assurés qu'en écrivant ces vers, Voltaire se revoyait devant la table du comité de lecture, son manuscrit sous les yeux, qu'il entendait encore sa voix tremblante, et qu'il se souvenait des regards malveillants dont l'accablaient les tripoteurs. Remplaçons en effet les noms de Dangeville, de Dumesnil, de Grandval et de Sarrazin par ceux de Desmares, de Duclos, de Ponteuil (1) et de Beaubour, et nous aurons une fidèle
;1) Ponteuil (Nicola«-Etienne Le Franc, dit Ponteuil naquit à Paris.
relation de ce que dut être la séance où OEdipe fut soumis au jugement des comédiens.
Les artistes que nous venons de nommer n'étaient pas les seuls à écouter la lecture d'OEdipe. A côté de M"* Desmares et de M"^ Duclos, les tragédiennes en vogue, qui se partageaient la succession de la Champmeslé, à côté de Beaubour et de Ponteuil, se trouvaient Legrand, que ses contemporains prisaient plus comme auteur que comme acteur (1), et le superbe Quinault-
en 1673 et mourut à Dreux en 1718. Il était fils d'un notaire. De bonne heure il monti'a un goût très vif pour le théâtre et s'engagea dans une troupe qui partait jouer en Pologne. Il revint à Paris, où il débuta le .'j septembre 1701 parle rôle d' Œdipe dans la tragédie de Corneille. Il fut reçu le 2o novembre suivant.
Ce fut un bon comédien, dont Le Sage a fait un juste éloge dans Gil Blas de Sanlillane. /
(1) Legrand était né à Paris en 1/03. Après avoir joué à Varsovie, il revint en France (1694), et, grâce à la protection du Dauphin, fils de Louis XIV, débuta à la Comédie-Française. Doué d'une voix agréable, mais comédien médiocre, il n'obtint que peu de succès. Il créa dans le théâtre de Voltaire le grand prêtre dans Œdipe, Cassandre dans Artémire, et Mazaël dans Mariamne.
Legrand fut plus heureux comme auteur que comme acteur. II écrivit nombre de piécettes, dont quelques-unes, la Famille exlravarjanle entre autres, sont restées longtemps au répertoire . Il mourut en 1728.
Son fils, qui appartint également au Théâtre -Français, ne lui fut guère supérieur en tant que comédien. Il possédait un bel organe, il avait le don des larmes, mais, nous dit Lekain dans ses Mémoires, il était inintelligent et sans esprit.
Ses créations dans les œuvres de Voltaire sont assez nombreuses, mais d'importance secondaire : Menas [Artémire), Nabal (reprise de Maria^nne, 1725),Arons (Bri</i/s), Théandre [Eriphy le), OxnSiT [Mahomet). Il s'attira dans ce dernier rôle une plaisante répartie de l'auteur. Comme il récitait platement les vers, où le poète peint l'elTet terrible que cause la présence du prophète au Sénat de la Mecque :
Mahomet marche pn maître, et l'olive à la main, La trêve est publiée et le voici lui-même.
« Oui, oui, répondit Voltaire au malheureux Omar, Mahomet arrive, c'est comme si l'on disait : « Rangez-vous, voilà la vache. » (Cf. Mé—
Dufrêne, beau comme un dieu d'Orient, à l'œil altier, à la lèvre dédaigneuse, qui sans doute regardait « d'un air de prince » l'auteur de la nouvelle tragédie.
Les juges de Voltaire ne tardèrent pas à se prononcer. Ils refusèrent Œdipe, et les épigrammes ne furent pas marchandées au poète.
La pièce était faite pour choquer ces messieurs du tripot. Elle ne remplissait aucune des conditions exigées par eux. 'On n'y trouvait pas la moindre scène d'amour, pas la moindre tirade de galanterie précieuse, qu'un acteur, doué d'une voix agréable, peut amoureusement soupirer ; rien, en un mot, de ce qui plaisait au public d'alors ; rien qui puisse faire valoir les grâces d'un artiste et lui mériter les applaudissements de spectateurs habitués aux tragédies romanesques des La [ Grange-Chancel.
Voltaire protesta. Il cita Sophocle comme autorité. On se moqua de lui et de son quatrième acte, emprunté à l'ancien tragique. « 11 faudrait, s'écria (Juinault- « Dufrêne , pour punir ce jeune impertinent (c'est « de l'auteur de Zaïre qu'il s'agissait), jouer cette « grande vilaine scène traduite du grec, car les sif-
moires de Lekain, Faits particuliers sur ma première liaison avec ^L de Voltaire.)
Legrand fut plus heureux dans le rôle de Marc-Antoine [Jules César) et surtout dans celui de Chàtillon (Zaire). Nous lisons en elfet dans une brochure de l'époque : « Celui (le rôle) de Chàtillon, quoique très court, « fournit à l'acteur qui le représente le moyen de montrer ses talents. « Le récit des malheureux chrétiens dans Césarée intéresse le specta- » teur aussi bien que le roi, à qui il le fait. Le sieur Legrand, qui en « est chargé depuis que la pièce est au théâtre, a bien soutenu les ap- « plaudissements, qu'il a si souvent mérités dans Théramène. » (Cf. Essai sïn' la connaissance des théâtres français, à Paris, chez Prrult père, quay de Gèvres, au Paradis.)
Euriclès {Mérope) et l'ombre de Ninus 'Sémiramis) furent les der-
s VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS
« llets de la cabale le puniraient de son orgueil (1). » Ponteuil et Beaubour furent plus catégoriques. Ils « refusèrent absolument )> (2) l'œuvre de Voltaire. Tous deux étaient accoutumés à jouer VOEdipe de Corneille toujours applaudi, et ne pouvaient admettre que le nouvel OEdipe^ traité d'une façon toute différente, copié sur le chef-d'œuvre de Sophocle, avec des chœurs entre chaque acte, réussît sur la scène de la Comédie-Française.
L'auteur étant « extrêmement jeune "(il le confesse lui-même) (3) crut que les comédiens avaient raison. Il retira sa pièce pour la corriger, ou plutôt pour l'affadir « par des sentiments de tendresse ». Sa tâche était aisée ; les comédiens lui avaient indiqué les coupures et les retouches à faire : supprimer d'abord une partie des chœurs, puis mettre « quelques souvenirs d'amour « dans Philoctète afin que l'on pardonnât à l'insipidité (' de Jocaste et d' Œdipe en faveur des sentiments de « Philoctète » (4).
Tandis que Voltaire retravaillait son manuscrit, Beaubour se retirait du théâtre en laissant ses rôles à
nièrcp créations de Lcgrand dans le théâtre de Voltaire. Le soir de la première représentation de Sémirajnis, il y avait foule au théâtre. A la scène du tombeau, la sentinelle, postée dans les coulisses, ne voyant pas de passage suffisant pour le fantôme, cria tout haut : « Place à l'ombre ! » Un fou rire s'ensuivit et l'ombre, s'enibarrassant dans les jambes des blancs-poudrés, faillit tomber. Voltaire réclama une trappe pour Legrand afin qu'il n'ait plus « l'air du portier du mausolée ».
(1) Cf. Lettre de Voitaire au père Porée. Paris, 7 janvier 1730.
(2) Cf. o Une espèce de préface historique, qui devait être placée à la tête d'une quatrième ou d'une cinquième édition de la tragédie iVŒdipe. » Citée par les frères Parfaict aux pages 300, 301, 302, 303 et 30 i du XV "^ tome de leur Histoire du lliédtre français.
(3) Cf. Lettre de Voltaire au père Porée. Paris, 7 janvier 1730.
4) Cf. Lettre de Voltaire à l'abbé d'Olivet. Ferney, 20 auguste 1761.
Quinault-Dufrène, et Ponteuil venait à mourir. Ces événements débarrassaient le poète de ses deux ennemis les plus acharnés. Lorsqu'il rapporta son œuvre au tripot, on lui fit un accueil plus favorable. Les comédiens voyant « un peu d'amour » se montrèrent « moins mécontents » de l'auteur, bien qu'ils trouvassent encore les chœurs trop longs et qu'ils voulussent supprimer la grande scène entre Œdipeet Jocaste (l). Voltaire ne céda pas : il tenait cette scène pour la meilleure, pour la plus originale de son ouvrage ; mais il dut renoncer à faire exécuter les chœurs de sa tragédie.
Les sociétaires finirent par accepter Œdipe, poussés par Quinault-Dufrène. Ce dernier y trouvait un beau rôle à créer et surtout l'occasion de se montrer supérieur à Beaubour, son prédécesseur, qui jouait dans la tragédie de Corneille le personnage du fils de Laïus. D'ailleurs tout Paris parlait de l'œuvre de Voltaire comme devant être excellente. Jean-Baptiste Rousseau en disait merveille (2). La cour de Sceaux lui prédisait le jdIus grand succès, et la curiosité des amateurs de théâtre était vivement piquée. L'on se demandait ce que serait la pièce d'un auteur aussi jeune, qui n'avait pas hésité à traiter un sujet dont l'auteur du Ciel avait fait un chef-d'œuvre (3).
OEdipe allait être mis en répétitions, lorsque Voltaire, dont les mots piquants lancés à tort et à travers alarmaient le Régent fut écroué à la Bastille, accusé d'avoir
(1) Acte IV, scène i.
(2) Cf. Lettre de Jean-Baptiste Rousseau à Voltaire. 2;j mars 1710.
(3) Noublions pas, en effet, que l'Œdipe de Cornfille, que nous tenons aujourd'hui pour indi^rne de l'auteur de Cinna, était considéré comnia un chef-d'œuvre. Cette tragédie avait toujours été jouée avec succès, et Louis XIV avait pour elle une prédilection particulière.
écrit une satire dont il n'était pas l'auteur (17 mai 1 717),
11 sortait de prison le H avril de J 'année suivante pour être exilé à Chatenay. Ce ne fut que le 12 octobre qu'il recouvra complètement sa liberté. Cinq semaines plus tard, Œdipe était représenté.
La tragédie réussit au delà de toute espérance. Le Régent, oubliant ses griefs contre le poète, le gratifia d'une pension (1). En un jour Voltaire devint célèbre, a Nombre d'honnêtes gens et de bon goût, lisons-nous « dans le Mercure au lendemain de la première repré- « sentation, disent que cette tragédie est admirable. « Tous les spectateurs en général l'estiment beau- « coup et tous les cafés la critiquent. Les plus beaux (c ouvrages n'ont jamais eu un sort plus avanta- « geux (2). »
Certes le triomphe de Voltaire était légitime. Son œuvre méritait les applaudissements qu'on lui prodiguait, mais il faut ajouter que les acteurs avaient leur part dans ce succès éclatant.
Parmi les interprètes à'QEdipe, deux artistes méritent d'être tirés de l'oubli : Quinault-Dufrêne et M"^ Desmares. Avouons cependant que nous sommes peu renseignés sur leur jeu. La correspondance de Voltaire ne nous donne aucun détail à ce sujet, et les contemporains ne nous en apprennent pas davantage. Nous lisons seulement dans une préface composée en vue d'une édition d'OEdipe et recueillie parles frères Parfaict que
(1) Voltaire vint remercier Philippe d'Orléans de ses bontés : « Soyez sage, lui dit le duc, et j'aurai soin de vous. » — « Sire, je vous suis infiniment obligé, répondit le poète, mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon logement, ni de ma nourriture. » (Cf. Anecdoles dramatiques, tome II, page 16.)
(2) Cf. Mercure, novembre 1718.
VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS It
« la pièce fut très bien exécutée par M"® Desmares et par le sieur Dufrène d (1).
M"* Desmares (2) avait une figure et une voix charmantes. Rien n'était au-dessus de la volubilité de son débit. Quant à son physique, il était des plus avantageux : une grande taille, un port majestueux, des mains divinement belles. C'était une merveilleuse reine de tragédie, qui dut interpréter Jocaste sans marquer son rôle de traits distinctifs, en disant d'une voix harmonieuse la scène d'amour avec Philoctète, en ravissant les spectateurs passionnés pour les fades galanteriesdont regorgeaient les tragédies à la mode.
(1) Cf. frères Parfaict, Histoire du théâtre français, tome XV, page- 300 et suiv.
(2) Christine-Antoinette-Charlotle Desmares, fille du comédien Nicolas Desmares (1603-1714), naquit à Copenhague en lfi82. Dès sa huitième année, elle remplissait à la Comédie-Française les rôles d'enfant En l(i99, après la mort de La Champmeslé, elle succéda à cette actrice dans le rôle d'iphigénie a^-ec grand succès. Elle fut alors admise au nombre des sociétaires. Elle prit sa retraite à l'âge de trente huit ans, daçs tout l'éclat de son talent.
Elle interprétait les princesses de tragédie ainsi cfue les amoureuses et les soubrettes de comédie. Parmi ses créations les plus remar- (|uables, citons : Rhodope [Esope à la cour, comédie par Boursault ; 1701). — Arténice (dwrtSfs, tragédie par Lagrange-Chancel ; 1701). — Thérèse {Le double veuvar/e, comédie par Dufresny ; 1702 . — Electre {Electre, tragédie par Crébillon ; 1708 . — Nérine (le Curieux imper tinent. comédie par Destouches ; 1710). — Emilie (Cornélie Vestale, tragédie par Fuzelier et par le président Hénault ; 1713). — Athalie Athalie, iva^géàie par Racine; 1716''. — Lisette (Ecole des' amants, comédie par Jolj-; 1718\ — Nérine (la Réconciliation normande, comédie par Dufresny; 1719\ — Antigone \les >/ac/iaôees, tragédie par Lamothe; 1721).
Enfin, au nombre des rôles que M"« Desmares reprit avec le plus de succès, se trouvent la Lisette du Lérjalaire et la Colette des Trois cousines, l'aimable bluette de Dancourt. Dans ce dernier personnage, M'io Desmares « déployait une gaîté folle », qui mettait toute la salle en belle humeur.
La charmante actrice céda souvent aux caprices de la mode. L'on
Pour Quinault (1), sa taille élevée et noble, ses yeux éloquents, son organe enchanteur le servaient à souhait. Grâce aux leçons de Ponteuil, il étonna par sa diction et par son maintien corrects un public accoutumé aux exagérations ridicules de Beaubour, Mais dans ce jeu l'originalité faisait défaut. Quinault mesurait le moindre de ses gestes, la moindre intonation. Sa diction, bien que savamment nuancée et fort éloignée de la déclamation boursouflée, manquait souvent de naturel. Ses attitiTdes semblaient réglées par un maître à danser. Il ne marquait pas par une altération de physionomie, par des gestes de douleur, de désespoir, de folie, les progrès du soupçon qui pénètre dans 1 ame d'Œdipe, • qui grandit avec les preuves apportées par les témoins, et qui, se changeant en évidence, conduit le fils de Laïus à s'arracher les yeux.
/ Quinault récitait son rôle plutôt qu'il ne le jouait. D'ailleurs le parterre, qui l'écoutait, n'exigeait guère plus des acteurs tragiques.
sait de quelle faveur les pantius jouirent dans la société élégante au commencement du xvm" siècle. Le bilboquet vint remplacer les poupées. Mlle Desmares s'avisa de paraître avec un de ces jouets dans VAmour venf/é, petit acte de La Font (1712). Le parterre applaudit vivement.
Elle fut une actrice distinguée, qui joua dans les genres les plus divers, mais dont le jeu manquai!; souvent de profondeur et de composition. Elle fut meilleure dans le comique que dans le tragique.
Elle mourut à Saint-Germain-en-Laye en 1733.
(1) Quinault-Dufrêne Abraham-Alexis) naquit à Verdun-sur-le-Doubs le 9 septembre 1693. Il débuta le 1 octobre 1712 à la Comédie-Française par le rôle d'Oreste dans VElectre de Crébillon et obtint un vif succès. A la retraite de Beaubour (1718), il reprit les rôles de ce comédien. En 1736, il fut gratifié par Louis XV d'une pension de mille livres; en 1741, il se retira avec une pension semblable, que lui fit la Comédie, dont il était le doyen. Quinault mourut à Paris, le 22 fé\Tier 1767, à la suite de longues soulfrances.
Jocaste fut le seul rôle créé par M'^" Desmares dans le Ihéàtre de Voltaire. ?sous retrouvons Quinault dans Ârtémire, dans Mariamne, dans Brutus, dans Adélaïde, dans Alzire et dans Zulime, faisant de Pallante, d'Hérode (1), de Titus, de Vendôme, de Zamore et de Ramire un jeune seigneur aux manières élégantes, qui rappelait davantage un courtisan de Versailles qu'un roi de Palestine, un prince africain, ou un conspirateur de l'ancienne Rome (2). Une exception peut être faite pour sa création d'Orosmane ; aussi nous proposonsnous d'y revenir.
(1) Quinault-Dufrène ne créa pas Je rùle d'Hérode ; il le joua seulement à la reprise de n2o. A la création de Maviamne, il remplissait le personnage de Varrus. Hérode était alors joué par Baron. Ce célèbre acteur (8 octobre 1633-22 décembre 1729), que Ton avait proclamé << l'honneur et la merveille du théâtre français », s'était retiré en 1691 dans tout l'éclat de son talent. En 1719, il rentrait au théâtre pour jouer jusqu'à sa mort.
Hérode est le seul rôle que Baron ait établi dans les œuvres de Voltaire. 11 n'y a laissé aucun souvenir.
(2) C'est à dessein que nous n'insistons pas sur chacune des créations de Quinault-Dufrène dans les œuvres de Voltaire. En voulant le faire, nous serions amené à nous répéter. Nous n'avons à leur sujet que fort peu de renseignements, et ces renseignements, puisés dans le Mercure. manquent de précision.
Quinault n'établit aucun de ses personnages d'une façon originale, qui mérite d'être étudiée. Il dut ses succès à son physique avantageux et à la beauté de son organe, « dont il abusait, nous dit Mole, par un chant mesuré. »
Voltaire, après avoir jugé les tragédiens de son siècle, déclarait que Dufrêne n'avait eu « qu'une belle voix et un beau visage. » (Cf. Lettre de Voltaire à M. de Croix; Ferney, 23 janvier 1778.)
li VOLTAIRE ET LES HOMÉDIEXS
Artémire. — Mariamne.
M"® DucLOs. — Adrienne Lecouvreur.
Encouragé par le succès d'OEdipe, Voltaire avait mis sur le métier une nouvelle tragédie. En séjour à Sulli, malgré ses occupations multiples, ses travaux, sa correspondance, ses plaisirs et ses amours avec M"* de Livry (i)^ il travaillait sans relâche à son Artémire, pour laquelle ses amis concevaient les plus flatteuses espérances.
A peine avait-il achevé l'ébauche de sa pièce, qu'il allait en faire la lecture chez M"° Lecouvreur. L'aimable actrice fut ravie di! Artémire Qi prédit à l'auteur un succès retentissant. Quant à l'abbé de Bussy, qui assistait à l'audition, il s'enrhuma à force de pleurer.
(1) Suzanne-Catherine-Gravct de Corseinbleu de Livry était lille d'un conseiller du roi au bureau des finances. Elle passait les étés chez son oncle Joseph de Gorsembleu, qui fréquentait au château de Sulli. C'est là que Voltaire connut la jeune fille et en devint amoureux. Elle lut bientôt sa maîtresse, mais elle ne tarda pas à le tromper avec le « sémillant Genonville ». L'auteur de Zaïre, loin d'être blessé de cette trahison, conserva son amour à la " belle infidèle » et son amitié à son rival.
M"e de Livry faisait partie de la troupe d'amateurs qui jouait à Sulli. Elle aimait passionnément le théâtre et crut en avoir la vocation. Voltaire l'encouragea ; il la fit travailler et obtint pour elle un ordre de début. A une reprise d'OEdipe, la nouvelle actrice parut dans le rôle de Jocaste, mais elle ne réussit pas : « Le succès de l'auteur, écrivait Boissy, n'a point passé à celle qu'il honorait de sa couche. »
La débutante ne fut pas mieu.K accueillie dans la Lisette des Folies amoureuses.
Par malheur le public ne partagea pas cet enthousiasme. Artémire, quoique fort bien jouée, tomba à la première représentation (1). Les uns, Duvernet est de <:e nombre, prétendent que le premier acte fut sifflé. Les autres, Boissy en tête, affirment qu'il fut applaudi. En tout cas la cabale ne ménagea pas la fin de la tragédie. Voltaire bondit sur la scène et harangua le parterre. Les clameurs s'apaisèrent devant son éloquence, mais il retira sa pièce pour la retoucher.
Peu de temps après elle était reprise et jouée huit fois. Son sort ne fut guère plus heureux à cette seconde épreuve (2).
L'auteur de Mérope ne jugea pas Artémire digne de l'impression. D'ailleurs il avait une raison en laissant son œuvre inédite; il se proposait d'y revenir.
Dès le commencement de l'année 1722 il reprenait son manuscrit pour le transformer et en faire une seconde tragédie. Un voyage en Hollande avec M'"^ de Rupelmonde interrompait ce travail; mais le poète était <le retour en France en octobre, et, sans tarder, se mettait à la besogne.
Au mois de juin 1723, il/armm??^, c'était le titre de la nouvelle œuvre de Voltaire, était presque achevée. En septembre, il l'envoyait à M"^ Lecouvreur^ qui devait
<1) Le lo février 1720.
Cette première représentation devait avoir lieu plus tôt. Une mailadie d'Adrienne Lecouvreur la retarda : « Je n'ay pas eu douze heures « de santé depuis que je ne vous ay vu et l'on est même obligé de « retarder Jr/ew/re pour cette raison. » (Cf. Lettre d'Adrienne Lecouvreur au comte d'Argental ; Paris, 9 février 1720. Correspondance ■d'Adrienne Lecouvreur publiée par G. Monval. Bibliothèque elzévirienne.)
(2) La première de ces représentations fut donnée le 23 février; la •dernière le 8 mars.
l(i VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS
en créer le principal rôle(1). Quelques semaines plus tard, il lisait sa pièce à messeigneurs les comédiens du roi, et ceux-ci s'en montraient « assez édifiés » (2),
Le tripot allait commencer les répétitions, quand l'auteur fut atteint de la petite vérole. Il se trouvait à Maisons. Ses amis lui prodiguèrent des soins assidus et le sauvèrent du mal, qui causait à Paris de terribles ravages. Remarquons en passant, qu'au nombre des amis qui entouraient le chevet du malade, était Adrienne Let^ouvreur. Voltaire ne devait jamais oublier le dévouement de la tragédienne, qu'il assista à son lit de mort.
Cependant le poète complètement guéri rentrait dans la capitale pour surveiller les études de sa tragédie. Le G mars 1721^ elle était représentée devant ime nombreuse assemblée et ne parvenait pas à conquérir les suffrages du public. Les premiers actes furent écoutés froidement. Au dénouement, lorsque l'héroïne porta à ses lèvres la coupe empoisonnée, un mauvais plaisant cria : « La reine boit! » Ces simples mots suffirent à provoquer du tumulte. La malignité des spectateurs était excitée. C'était à qui ferait un mot piquant sur l'œuvre de Voltaire. Comme on jouait après elle le Deuil, comédie d'Hauteroche, quelqu'un dit à haute voix : « C'est le deuil de la pièce nouvelle. » Ce calembour ne fut pas sans contribuer à la chute de Maî^iamne (3).
Voltaire fit pour elle ce qu'il avait fait pour Artémire. Il la retira le lendemain de la première représentation pour la corriger.
(1) Cf. Lettre de Voltaire à Moncrif ; 12 septembre 1723.
(2) CL Lettre de Voltaire à la présidente de Bernières ; 1723.
(3) CL Anecdotes dramatiques. Paris, Duchesne, 1775, tome 1 ; page 521.
VOLTAIRE Eï LES COMÉDIENS 17
Un an après, l'abbé Nadal donnait une Mariamne{\) (le sujet était à la mode), et cet ouvrage fort médiocre faisait regretter au parterre d'avoir condamné trop vite la pièce de Voltaire. Les comédiens, soucieux de satisfaire leur public, prièrent l'auteur d'QEdipe de leur rendre sa tragédie. Celui-ci y consentit avec joie, et le tripot afficha bientôt la reprise de Mariamiw, qui cette fois remporta un très franc succès (2).
Il faut dire que l'œuvre avait été sensiblement améliorée, que le dénouement en était changé et surtout qu'elle était excellemment jouée par deux tragédiennes qui se partageaient les faveurs de la salle, par la Duclos et par Adrienne Lecouvreur.
(1) La Mariamne de l'abbé Nadnl fut jouée le 15 février 172."j.
,2) La reprise de Mariamne eut lieu le 10 avril i'ii']. La tragédie eut alors dix-sept représentations. Son succès fut constaté par le Mercure: « 11 (l'auteur) a travaillé sa pièce avec tant de soins, qu'elle n'est pas « reconnaissable ; nous n'en avons guère vu sur notre théâtre qui « aient été si applaudies. Le spectateur a le cœur attendri, l'esprit « satisfait, et il est souvent en admiration... » Mais l'œuvre de Voltaire fut aussi critiquée. Dans un petit acte représenté à l'Opéra- Comique sous le titre de Momus censeur des théâtres, voici ce que le dieu de la raillerie dit au sujet de Mariamne :
Le puljlic ne doit qu"au larcin Ses beautés, ses délicatesses ; Ainsi qu'un habit dArlequin Elle est faite de toutes pièces.
D'autre part, Jean Baptiste Rousseau écrivait : « J'ai eu le plaisir de c considérer à mon aise cette merveilleuse superfétation dramatique, « ou, si vous le voulez, le second accouchement d'un avorton, remis M dans le ventre de sa mère, pour y prendre une nouvelle nourriture. « La formation, pour tout cela, ne m'en a pas paru plus régulière ; et « je vous avoue que depuis la tète jusqu'à la queue, je n'ai pas vu de « monstre dont les parties fussent plus disjointes et plus mal confor- « mées. » (Cf. Anecdotes dramatiques. Op. cit., tome I, pages o22 et .-.23.)
Disons enfin que les comédiens, qui avaient doublé le prix des places à la première de Mariamne, n'osèrent pas en faire autant à la reprise, bien que le public ait redemandé la pièoe.
Ce fut pour les habitués du Théâtre-Français un spectacle fort intéressant que celui qui réunissait dans la même pièce M"« Duclos et M"'' Lecouvreur. Ces deux actrices de talents très inégaux avaient leurs partisans et leurs ennemis. Comme il arrive toujours en de pareils cas, les admirateurs de l'une poussaient l'enthousiasme jusqu'à méconnaître les qualités de l'autre. Tel salon était pour la Duclos, qui fut par excellence la tragédienne de la vieille école (1) ; tel cercle mettait la Lecouyreur au-dessus des Duparc et des Champmeslé, assurant que personne n'égalerait jamais l'art admirable avec lequel elle détaillait un couplet de tragédie.
Dans de telles conditions, on se ligure ce que devait être la salle de la Comédie à la reprise de Mariamne. Chaque loge se promettait de couvrir sa protégée d'applaudissements et de la faire triompher de sa rivale. Quant aux deux actrices, chacune d'elles, encouragée par les bravos de ses amis, et surtout par l'espoir de l'emporter sur une camarade, mettait ses efforts à atteindre la perfection dans son rôle, et c'est ainsi que l'œuvre de Voltaire boriéficiait d'une rivalité de coulisses.
Les connaisseurs préférèrent Adrienne dans le personnage de Mariamne à M""' Duclos, qui jouait Salomé. Tout le monde ne fut pas de leur avis. La foule apprécia davantage les effets faciles de la Duclos que l'art délicat de la Lecouvreur.
Voyons en quoi différaient les talents de ces deux artistes, et pour quelles raisons la critique éclairée se prononçait en faveur de la seconde.
^1) De ce nombre était le salon de la princesse de Bouillon.
VOLTAIRK ET LES COMÉDIENS l'J
Marie-Anne de Châteauneuf Duclos (1) possédait lous les avantages pliysiques que l'on peut souhaiter à une femme de théâtre. Grande et forte, d'une taille bien proportionnée, elle avait un visage d'un parfait ovale, dont les traits, peut-être un peu trop marqués, étaient éclairés par de superbes yeux noirs. Il y avait en elle quelque chose de majestueux et d'imposant, qui faisait de sa personne le type idéal des reines de tragédie (2). Nous devons nous la représenter telle que l'a peinte Largillière, constellée de diamants, avec une coiffure poudrée, vêtue d'une ample robe de velours à crépine et couronnée par les amours. Tout le caractère, tout le talent de l'actrice est exprimé dans cet admirable portrait.
A ces dons précieux, Mne Duclos ne joignait pas l'intelligence. Elle n'avait reçu que peu d'instruction. Son ignorance était devenue proverbiale : l'on disait « bête comme la Duclos » (3). Mais sa beauté et surtout ses
(1) Mlle Duclos (Marie-Anne de Châteauneuf , née en 1072, entra d'abord à l'Opéra et ne réussit pas sur cette scène. Elle débuta avec succès à la Comédie-Française ' le 27 octobre 1693 dans le rôle de Justine de Géta, tragédie par Péchantré. Le 27 novembre suivant, les comédiens la recevaient à l'essai, et le 3 mai 1G96, elle obtenait l'autorisation de doubler la Champmeslé. Elle ne prit sa retraite qu'en 1736, avec une pension s'élevant à 1000 livres. Elle mourut' à Paris. douze ans plus tard.
(2; M"« Duclos ne quittait jamais cet air imposant et majestueux. A la première représentation d'/?îè,s de Castro, au moment où Ton amenait des enfants sur la scène, le parterre se mit à rire. La tragédienne s'écria sur le ton d^unc reine olTensée : « Ris donc, sot parterre, au plus bel endroit de la pièce ! » A ces mots les rires furent réprimés ; l'actrice reprit son rôle et ses larmes ; celles des spectateurs commencèrent à couler... » (Cf. Diderot : Observalions sur Garrick.)
(3) Uu ami de la ])aclos lui disait un jour : « Je parie, Mademoiselle, que vous ne savez pas votre Credu ! — Ah ! ah ! dit-elle, je ne sais