‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 21 sur 71 · VII · texte numérisé non relu

VII

La journée du siège de Calais. — Le rôle de Voltaire dans cette affaire. — La retraite de Mi'e Clairon.

Un an après Olympie, M"'" Clairon, âgée de quarantedeux ans, au milieu de ses succès, quittait définitivement le Théâtre-Français. Deux motifs puissants la poussaient à cette décision, et c'est dans de tristes circonstances qu'elle prenait sa retraite. La première rai- /^ son de son départ était l'excommunication prononcée contre les acteurs. Soucieuse de son salut, elle tenait à sa réputation de bonne chrétienne, et voyant que tous les efforts qu'elle avait tentés pour se faire considérer comme telle avaient échoué, elle avait conçu le projet de renoncer à son art. Nous avons vu avec quelle ardeur son parti fut pris par Voltaire, qui s'efforça de disculper les comédiens aux yeux du clergé et de faire cesser la rigueur que les prêtres exerçaient contre eux (4). Nous avons fait en détail le récit de cette lutte, nous avons montré l'auteur de Mérope conseillant ses interprètes, recherchant des arguments et des pièces justificatives qui pussent être utiles à leur cause, dictant à ses protégés le rôle qu'ils avaient à suivie, aussi

(l) L'on sait ce que Voltaire pensait de l'exfommiinication des comédiens, et combien Mu- Clairon en soutirait. Il existe une spirituelle épitre, longtemps attribuée à Voltaire, dont l'auteur inconnu venge la divine Melpomènc de l'affront que l'Église lui faisait. Benoît XIV lui-

ne reviendrons-nous pas sur ce point et passerons-nous tout de suite à la malheureuse affaire, que l'on a long-

même est censé s'adressera la tragédienne. Si ces vers ne sont pas de Voltaire, il faut avouer que le pastiche est des plus heureux : aussi croyons-nous devoir le citer en entier.

Honneur de la scène ti'agif|ue.

Touchante et sublime Clairon,

Ta subite conversion,

Ta Coi, Ion scrupule héroïque,

Font ici retentir ton nom.

Du pou \ email apostolique

C'est le pilote vénéré,

Le s^int pesclieur, le chef sacré,

De 1 Eglise très catholique :

C'est cet infaillible empirique

Le vicaire de Jésus-Christ,

C'est le Pape enfin, qui l'écrit.

Malgré tous leurs dogmes austères,

Parfois les Papes sont galants.

Témoin mes illustres confrères,

Oui, près des belles de leur temps.

Méritaient, pasteurs indulgents,

Le titre si doux de Saints-Pères.

Je suis leurs exemples brillants.

Et ma sainteté radoucie,

Sans faste, sans hypocrisie

Baisse souvent un œil d envie

Sur les grâces et les talents.

Que l'ignorance excommunie.

Je préfère ton sort au mien.

Malgré l'erreur qui te condamne :

Embellir l'univers profane

C'est bien plus (|ue régir le chrétien.

Mais je veux tendre citoyenne.

Rétablir aujourd'hui tes droits.

L'auathème expire à ta voix,

Que nul remors ne te retienne,

Les grands talents forcent la loi :

On est orthodoxe et chrétienne

Quand on déclame comme toi

Surtout, dans l'erreur qui t'entraîne.

Par un faux zèle ne va pas,

Pour l'Eglise abjurant la scène,

A la plaintive Mcipomène

Ravir ses funèbres appas;

Et dans un loisir ennuyeux,

Te dévouant à ta patrie.

Consacrer k la psalmodie

De nos cantiques langoureux

L'organe enflammé du génie.

Poursuis la scène désormais.

Des mœurs va devenir l'école.

Le pape qui n'erre jamais

Doit être cru sur i)arole.

Pour fixer ton cœur scrupuleux.

Ma sainteté te rend les armes.

Belle Clairon ; oui, j'aime mieux

Une actrice qui par ses larmes

Prête aux vertus de nouveaux charmes,

Aux passions de nouveaux feux,

Qu'une janséniste égarée,

Qui sur un mystique grabat,

Qui se roulant à moitié nue,

Démon errant sans feu, ni lieu,

S'avilit et se prostitue.

Le tout, dit-on, pour jilaire à Dieu.

Ne crains donc rien, je te répète :

De Pierre, émule gloi'ieux,

J'ay le passe-parlout des cieux :

Nous te ferons, faute de mieux.

Entrer ])arla porte étroite,

Où baillent tant de bienheureux.

Que dis-je ! restesur la terre.

Dédaigne, du sein des plaisirs.

Les cagots, qui se font la guerre

Et frondent tes nobles loisirs .

L'arclii-sou\erain de l'Eglise

l)e Ion vivant te canonise;

Du théâtre sois le soutien,

Que ta gloire à mes vœux réponde !

Je neveux le refuser rien...

Qu'un passe-port pour l'autre monde.

Bibliothèque de la ville de Paris, Musée Carnavalet. Pièce manuscrite 11306. — Cette épitre fait partie des épîtres attribuées à Voltaire et imprimées soit dans des ouvrages et des recueils divers, soit dans différentes éditions de ses œuvres. On la trouve dans le second recueil de pièces fugitives de M. de Voltaire. (Genève et Paris, Duchesne, 1762.) On ne sait pas de qui elle est. (Voy. G. Bengesco, Bibliographie des œuvres de Voltaire, I, p. 2oo. Paris, Ed. Rouveyre et G. Blond.)

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temps appelée « la journée du siège de Calais », et qui, peut-être, détermi iia plus encore M"^ Clairon à se retirei-, que ne l'avait fait la privation des sacrements de l'Eglise.

Plusieurs sociétaires, parmi lesquels se trouvaient Mlle Clairon, Lekain et Mole, avaient refusé de jouer avec un de leurs camarades nommé Dubois, persuadés que ce dernier avait fait en justice un faux serment pour se soustraire au paiement d'une dette légitimement contractée. Les comédiens payèrent la somme et déclarèrent ensuite qu'ils n'admettraient pas au milieu d'eux un homme qu'ils considéraient comme un parjure. Malheureusement, le duc de Richelieu, dont le pouvoir à la Comédie-Française était sans limites, ne toléra pas de pareilles délicatesses, et ceux qui les avaient eues allaient en être sérieusement punis. Un odieux complot fit tomber sur M"*" Clairon seule cet injuste châtiment (1). Préville, jaloux du succès de sa partenaire, gagna la confiance du lieutenant de police,

(1 Goste d'Arnobat, dans ses Mémoires de M"° Dumesnil, ne manque pas d'accuser M"* Clairon d'avoir mené tout le complot du siège do Calais pour se débarrasser de la Dubois, dont le talent pouvait être dangereux. Coste expose ainsi qu'il suit la façon dont commença cette malheureuse allaire : « Le comédien Dubois, qui n'était pas sans « talent, qui aimait la bonne chère et le plaisir, et qui était ce qu'on >• appelle familièrement un bon diable, avait obtenu, pour prix de ses « faveurs, peut-être de ([uelque danseuse de la Comédie-Française, « la palme du martyre de Vénus. Force lui fut d'abandonner un « moment ses autels pour se jeter entre les bras d'un chirurgien. « Celui-ci le guérit, ou ne le guérit pas ; mais il le traite et demande « un peu tard son salaire. Dubois prétend qu'il l'avait pajé en vin ; et « cela parut très vraisemblable dans le temps. L'Esculape fait un « esclandre : il va se plaindre à l'assemblée de la Comédie, où la dis- « cussion sur un compte vénérien aurait dû trouver quelque indul- « gence. Dubois persiste à soutenir qu'il a payé. Après un mûr examen, « les comédiens prononcent qu'il n'a pas payé. Ils conviennent entre

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qui ne cachait pas son envie de commander au tripot; il se concilia la bienveillance de l'intendant des Menus et celle d'un conseiller au Parlement, « blessé magistralement de l'autorité des gentilshommes de la chambre. » Aussi, bien que M"« Clairon se soit présentée au théâtre pour se soumettre à l'ordre royal, qui lui ordonnait d'oublier ses scrupules et de jouer avec Dubois, bien que Lekain et Mole aient remis entre les mains de Préville une lettre constatant leur refus et leur départ, bien que Brizard et Dauberval aient refusé d'obéir, grâce à l'adresse du « Conseil des quatre » auquel s'était jointe une actrice jeune et jolie, protégée par le duc (le Fronsac et le marquis de Fitz-James. notre tragé- |i dienne fut seule accusée d'avoir entrepris de chasser h Dubois. La jeune actrice dont nous venons de parler étaitla fille de ce même Dubois et l'élève de M"* Clairon. Oubliant ce qu'elle devait à sa célèbre maîtresse, elle avait couru tout en larmes se jeter aux pieds du duc de Richelieu, elle avait demandé qu'on eût pitié du malheur (le son père, et que celle qui en était la cause fût jetée en prison. Ses nobles protecteurs appuyant sa demande, elle obtint facilement ce qu'elle désirait, car « faire des malheureux est un plaisir de grand seigneur », On vint arrêter M"^ Clairon chez elle; une maladie grave la retenait à la chambre, mais on ne compatit point à sa souffrance : elle fut arrachée de son lit. M™* de Sauvi-

« eux (le ne plus remonter sur le théâtre avec un homme capahle de « nier ses dettes; ils lui sif(nirient cette résolution, et lui déclarent « qu'ils croiraient compromettre leur honneur de le regarder désormais « comme leur camarade. » (Cf. Relation véritable du siège de Calais. Mémoires de M"° Dumesnil en réponse aux Mémoires d'IIippolytt* Clairon. Collection des Mémoires rlramafiques, Paris, Ponthieu, 1S23.,

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gny, intendante de Paris, se trouvait alors chez la tragédienne. Elle intercéda pour son amie, mais tout ce qu'elle put obtenir de l'exempt fut de la conduire ellemême au For-l'Évèque. M"* Clairon resta cinq jours en prison; elle reçut ensuite Tordre de garder les arrêts chez elle et de n'y recevoir qu'un nombre limité de visiteurs. Cette condamnation, qui dura vingt et un jours, avait été infligée sans preuve, sans qu'on eût entendu l'accusée, sans qu'une démarche précédente eût permis de la suspecter. L'habileté de Préville et de ses complices avait été telle qu'ils étaient parvenus à persuader au public que M"'' Clairon était réellement coupable.

Cette aventure fut bientôt connue de tout le monde, et le bruit en arriva jusqu'aux pieds des Alpes, jusqu'à Ferney. L'on juge aisément de l'indignation qu'éprouva Voltaire en apprenant cet événement « furieusement welche » (1). Il ne put retenir sa colère : l'Eglise faisait un affront aux comédiens en leur refusant la communion ; une telle iniquité ne suffisait pas, on les emprisonnait injustement. La fureur du poète est à son comble : dans toutes ses lettres, il parle à ses divers correspondants de la façon honteuse dont a été traitée la meilleure actrice de la Comédie-Française. « La contradiction est trop forte », écrit-il à Damilaville; vous ne jouez pas, on vous met au cachot ; vous jouez, on vous déclare infâme (2). Le maréchal de Richelieu a eu dans cette affaire une jolie conduite! M"* Clairon w se fera un honneur immortel » si elle déclare, elle eL

;i) Cf. Lettre à Daiuihiville, 2!) avril 1763. (2) Id.

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ses confrères, que jamais ils ne remettront les pieds sur le théâtre de Paris, si on ne leur rend pas leur droit de citoyen. 11 est absurde d'être enfermé au cachot de l'Evêque si on ne joue pas, et excommunié par l'évêque dans le cas contraire {\ ). Voltaire ignore si son interprète remontera jamais sur la scène, mais il l'estime assez pour croire qu'elle n'en fera rien. Il est trop dur d'être opprimé par des tyrans, et d'être traité avec la dernière barbarie.Quant aux Parisiens, qui laissent faire dételles infamies, ils mériteraient « d'être réduits à la messe et au sermon pour toute nourriture » (2).

Voltaire et de nombreux amis conseillèrent à M'io Clairon de se retirer. M. le duc d'Aumont fit plus : il l'aida à se venger du Conseil des quatre. Sur la prière de ce gentilhomme, elle ne signifia sa retraite aux comédiens qu'au bout d'un an, et l'incertitude où se trouvèrent ces derniers désola les « petits tyrans en sou s -ordre ».

Le parterre regretta-t-il l'actrice qu'il avait si souvent acclamée ? C'est plus que probable (3). Ce qui est

il) Cf. Lettre h DamilaviUe, 29 avril 1763.

(2) Cf. Lettre à d'Alembert, 1" mai 1765.

(3) Le Mercure de France, qui n'avait rien dit de l'alTairc du siège de Calais, manqua rarement l'occasion de faire l'éloge du talent de M"« Clairon, dont le public était désormais privé. En 1766, faisant allusion aux emplois de la célèbre tragédienne, que M^'» Dubois remplissait alors, le critique de ce journal écrivait : « Les talents de cette « actrice (Clairon), peut-être un jour remplacés, mais peut-être jamais « surpassés, rendront toujours sa mémoire célèbre et chère aux ama- « leurs de notre tliéàtre. » iCf. Mercure de France, mai 1766.) En revanche, les sociétaires éprouvèrent peu de regrets en voj'ant partir leur camarade dont le despotisme était sans égal. Elle leur faisait par trop sentir sa supériorité « Il est vrai, leur disait-elle, que je joue « rarement, mais une de mes représentations vous fait vivre un « mois. » (Cf. (ialerie historique des acteurs du Tkédlre- Français, par Lemazurier. Chaumerot, 1810.)

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