‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 22 sur 71 · VOLTAIRE J:T LES COMEDIENS · texte numérisé non relu

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certain, c'est que Voltaire ne put s'empêcher de déplorer ce départ qu'il avait encouragé et qu'il approuvait encore. Il était désolé pour le public et pour les beauxarts de voir le théâtre privé de M"'' Clairon, quand elle était dans la force de son talent (1). Il y perdait plus que tous les autres, puisqu'elle faisait valoir ses « sottises (2) ». Qui la remplacerait désormais (3) ? Qui oserait reprendre un rôle oii elle avait paru? Que feraient les malheureux poètes sans le secours de l'incomparable artiste qu'ils venaient de perdre ? Et comme dernier hommage, comme dernier remercîment d'avoir donné la vie à ses tragédies, Yoltaire lui adressait ces vers :

Toi qui peijs ta natiire enj^sau^rembellir.

Souveraine d'uD art que tu sus ennoblir.

Toi, dont un geste, un mot, m'attendrit et m'enflamme,

Si j'aime tes talents, je respecte ton âme.

L'amitié, la grandeur, la fermeté, la foi,

Les vertus que tu peins, je les retrouve en toi (4)...

§ VIII Le voyage de M'i*^ Clairon à Ferney. — Conclusion.

Après la journée du siège de Calais, M"° Clairon n'avait pas encore abdiqué, mais s'était retirée momentanément de la Comédie-Française. Un an devait s'écouler avant qu'elle y donnât officiellement sa démission.

■ (1) Cf. Lettre de Voltaire au duc de Riclielieu. Fernev, 17 mai 17UG.

(2) Cf. Ibid.

(3) Cf. Lettre à Damilaville, 23 avril l"(i(;.

(4) Voyez épitre à Mi"^ Clairon. Epitre n° 9o. Éd. Morland, Paris, Garnier, t. X, p. 38 j.

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ei c'est dans cet intervalle de temps quelle allait se rendre à Ferney pour visiter Voltaire. Une autre raison que cette visite la poussait à entreprendre son voyage. Les fatip^ues de la scène, les ennuis de la vie quotidienne, avaient sérieusement compromis sa santé. Sentant la nécessité d'invoquer le secours d'un médecin, elle avait résolu de s'adresser à ïronchin qui résidait à Genève et dont la renommée attirait chaque année nombre de malades sur les bords du lac Léman (1). M"" Clairon faisait ainsi d'une pierre deux coups. Elle consultait le célèbre docteur, et se rendait auprès de celui qui lui avait valu les succès les plus éclatants de sa carrière, et qu'elle n'avait pas revu depuis Oreste .

11 y avait déjà longtemps que la tragédienne avait projeté d'aller en Suisse. En 1761, Voltaire lui écrivait : « On m'a flatté que vous pourriez venir dans nos retraites, on dit que votre santé a besoin de M. ïronchin. » Le poète se réjouissait de cette nouvelle et ajoutait qu'il y avait chez lui un assez joli théâtre que peut-être M"® Clairon honorerait de ses « sublimes talents » (2). Deux années plus tard, il est encore question du voyage de M"'' Clairon, et cette fois-ci on en parle plus sérieusement. Voltaire considère l'arrivée

(1) On lit en effet dans la France proteslcmle : " Dès lors (1756) Tron- « chin devint le médecin à la mode; on le consultait de tous les pays « de TEurope; les femmes surtout raffolaient de lui, et l'on doit con- « venir qu'il justifiait l'engouement général par son heureuse phy- « sionomie, ses manières nobles ef gracieuses, sa conversation délicate « et polie, à laquelle une teinte d'indépendance républicaine ajoutait un « nouveau charme. » (Cité par Albert de Montet dans son Dictionnaire bibliorjruphique des Genevois et des Vaudois. Lausanne, Georges Bri- <le\, 1877, 2 vol.)

(2) Cf. Lettre de Voltaire à M'i" Clairon, 7 auguste 1761. Ferney.

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lie son interprète comme très certaine. Il s'en félicite, en pensant qu'il aura reçu « Clairon et Lekain dans le bassin des Alpes ». L'actrice le prie même de louer pour elle une habitation à Genève, dans le voisinage de Tronchin, et l'auteur de Zaïre s'apprête à s'acquitter de la mission qui lui est confiée... Mais il ne peut trouver le logis désiré. Il n'en existe pas dans les conditions ■demandées, et, s'il en existait, il serait d'une « cherté excessive ». D'ailleurs, que M"** Clairon se console... Genève n'est pas un séjour qui lui convienne ; on n'y honorerait pas ses talents comme à Paris. Il serait de beaucoup préférable qu'elle consentît à venir habiter les « Délices ». Certes, les appartements que l'on pourra lui offrir seront « bien mal disposés », mais «lie se montrera indulgente. Le propriétaire et sa nièce sont souffrants ; Melpomène complétera l'hôpital, que le « sauveur Tronchin » viendra visiter chaque jour. Dès que le printemps sera venu, la colonie transportera ses pénates au château de Ferney, où les logements, beaucoup plus confortables, ne sont pas éloignés « du temple d'Esculape ». L'état de Voltaire et de M""^ Denis les condamne à un régime et à une retraite convenable à la situation présente de M"^ Clairon ; mais, si cette dernière veut apporter un habit de fête pour sa convalescence, ses hôtes mettront les leurs pour célébrer sa guérison (1).

Ces aimables propositions ne furent pas acceptées par la tragédienne, qui dut renoncer à se mettre en foute; son service la retenait à Paris et ne lui laissait pas suffisamment de liberté pour s'absenter aussi long-

(1) Cf. Lettre de Voltaire à M"'' Clairon. Délices, 15 mars 1763.

temps qu'elle le désirait. Elle remercia Voltaire de ses offres obligeantes et lui promit d'en profiter dès qu'elle le pourrait.

C'est en 1765 qu'il arriva à M^ie Clairon la fâcheuse aventure que nous avons rapportée. Ayant satisfait à la justice, elle s'apprêta à quitter la capitale qui lui était devenue odieuse, se dirigea vers Lyon et vers Marseille pour se faire applaudir dans ces deux villes, et se rendit ensuite à Ferney , oîi elle était impatiemment attendue. Elle ne devait trouver dans cette maison que des admirateurs, des partisans et des amis. On y estimait les beaux-arts et surtout le sien; c'était un temple où l'encens fumait pour elle (1).

En son honneur, on allait en hâte reconstruire le théâtre du château qu'on avait transformé en chambres d'amis. « Maman Denis » et le « Patriarche » le feraient réédifier pour que M'^^ Clairon puisse y faire briller ses talents (2). Le plaisir de l'entendre ranimerait le châtelain affaibli par l'âge et la maladie ; la voix de l'actrice serait pour lui une fontaine de Jouvence (3).

(Il Cf. Lettre à M"'^ Clairon, 21 juin 1763. Genève.

(2) Cf. Lettre au comte d'Argental, 2."j juin 1765.

(3) Cf. Lettre à M"« Clairon. Délices, 12 juillet 1765. — L'on trouve dans la Correspoiidance de Garrick (Private correspondence of Garrick, London, 1832) deux anecdotes au sujet de la bonne influence exercée par la visite de Mi'° Clairon sur la santé de Voltaire. Cailhava d'Estandous écrivait au tragédien anglais (22 août 171o) : « Avant de <■ linir Tarticle de notre Melpomène, il faut que je vous fasse part « d'une aventure qui lui est arrivée chez M. de Voltaire. Elle entre « chez lui; on lui dit que le doyen des poètes était presque anéanti, « entre son médecin, son chirurgien, etc., mais que si elle voulait lui << réciter quelques-uns de ses vers, elle le ressusciterait ; elle s'y prête « de bonne grâce, et déclame avec tant de force son rôle dans l'Or- « jihelin de la Chine, que l'auteur, enchanté, ravi, oublie sa maladie. »

Voltaire voulut aller jusqu'à Lyon au-devant de (( Meipomène », mais son état de santé ne lui permit pas cette galanterie. Il dut se résigner à attendre chez lui M^'e Clairon qui arriva au commencement d'août. Rien de plus touchant que la réception qui lui fut faite. Une gravure, qui est sans doute l'œuvre de Hubert (1), nous a conservé ce tableau: la tragédienne est à genoux comme une adoratrice devant le poète chargé d'années, qui s'agenouille lui aussi, soutenu par Wagnière, son secrétaire et son ami. L'auteur et son interprète se tendent mutuellement les bras comme pour s'embrasser. L'émotion la plus vive est peinte sur leur visage ; leur reconnaissance et leur admiration réciproques semblent les empocher de parler.

M'ie Clairon va rester tout un mois auprès de Voltaire. Où pourrait-elle se trouver mieux qu'à Ferney ? Tronchin vient la voir et constate sa faiblesse de poitrine. Les plus grandes précautions sont nécessaires : il faut renoncer au théâtre, ne pas faire d'efforts surhumains, sinon la science ne peut répondre de la vie de l'artiste. Cette dernière promet d'obéir; elle ne remontera plus sur la scène de Paris, qui exige des éclats de voix et une action véhémente, qui la feraient infailliblement succomber (2). Mais M^^^ Clairon est à Ferney

On écrivait encore à Garrick : «... M^'^ Clairon, comme vous le « savez, est à Genève pour sa santé, sous la direction du docteur « Tronchin : elle a déclamé chez M. de Voltaire, qui nous écrit qu'elle « l'a rajeuni de vingt ans; le médecin lui sera plus essentiel que M. de « Voltaire, car celui-ci a souvent gâté ceux qui ont eu la faiblesse de * se fier à ses compliments ou plutôt à sa fausseté... »

(1) Voy. G. Desnoiresterres, Essai d'iconographie voUairienne.

(2) Cf. Lettre au comte d'Argental, 12 auguste 176,0.

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OÙ tout le monde aime et joue la tragédie avec passion ; elle se trouve eutre M""' Denis, qui est une fort bonne actrice, et M^^« Corneille, qui ne « dit pas mal les vers » (1). Gomment résister à la tentation? Voltaire lui-même, qui se souvient des ordonnances « tronchiniennes », et qui veut empêcher son amie de faire une imprudence, se sent bien près de faillir. Heureusement, il est avecla médecine des accommodements : Mi^^ Clairon jouera « à basse note » Electre et Aménaïde ; un théâtre de marionnettes ne fatigue pas la voix comme la salle de la Comédie-Française (2). Oreste et Tancrède sont donnés devant un public choisi, et l'on pense si l'héroïne de ces représentations est applaudie : « Jamais Baron ni M'i<^ Lecouvreur n'ont approché d'elle (3). » A ces fêtes en succède une autre, qui tout intime n'est pas moins enthousiaste. La veille de la Sainte- Claire, tous les admirateurs de W^^ Clairon lui ménagent une surprise: tandis que tout le monde assemblé autour de la divine actrice raconte combien elle a fait verser de larmes à la représentation, un valet annonce (' un berger et une bergère », qui viennent apporter un bouquet à la belle Aménaïde. La bergère est une gracieuse jeune fille et son compagnon n'est autre que le petit Florian, vêtu de blanc, coiffé d'un chapeau

(1) Cf. Lettre à M"<= Clairon, 1 auguste 1761. Voltaire parle souvent du talent d'actrice de M"' Corneille, qui remplissait au théâtre de Ferney l'emploi des soubrettes. L'auteur de Zaïre ne craignait pas de l'égaler à la célèbre Dangeville. « Je doute, écrivait-il à Damilaville (le 8 mars 1762), que M"» Dangeville ait plus de talent; elle ne peut avoir que plus d'art. »

(2) Cf. Lettre au comte d'Argental, 12 auguste 1765.

(3) Cf. Lettre à M. le maréchal de Richelieu. Genève, 30 auguste 1765,

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