AOLTAIRE ET LES COMEDIENS
garni de rubans roses. Il tient une houlette^ et porte une corbeille remplie de fleurs. A la vue de ce couple' qui semble se détacher d'une toile de Lancret ou de AVatteau, Voltaire se cache derrière le fauteuil de la fière Electre ; les deux jeunes gens chantent sur un air de Favart des couplets que le vieux malade a rapidement composés en 1 honneur de la célèbre sociétaire ( 1 ) .
(1) Couplets d'un jeune homme chantés à Ferney, le H auguste 1765, veille de Sainte-Claire, à 1M"« Clairon, sur l'air : >< Annette à l'âge de quinze ans. » {Amietle et Lubin, opéra comlr4ue de Favart.)
Dans la grand'ville de Paris, Ou se lanicute, on fait des cris ; Le plaisir n'est plus de saison,
La Comédie
N'est plus suivie,
Plus de Clairon 1 Melpomèno et le dieu d'Amour La conduisirent tour à tour.
En France, elle donne le ton.
Paris répète :
« Que je regrette
Notre Clairon 1 »
Dès qu'elle a paru parmi nous, Nos bergers sont devenus fous.
Tircis vient de quitter Fanchon.
Si l'infidèle Laisse sa belle.
C'est pour Clairon !
Je suis à peine à mou printemps, Et j'ai déjà dos sentiments.
Vous êtes uu petit fripon.
Sois bien discrète,
La faute est faite,
J'ai vu Clairon I
Clairon, daigne accepter nos (leurs, Tu vas en ternir le^ couleurs.
Ton sort est de tout effacer.
La rose expire,
Mais ton empire
Ne peut passer.
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mente, on fait des cris
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If. 4 VOLTAIHE Eï LES COMÉDIENS
Il a retrouvé sa jeunesse pour célébrer son interprèle : les vers aimables et gracieux qu'il vient d'écrire rappellent ceux qu'il griffonnait en cachette dans la classe du P. Porée. Le duo achevé, M^ie Clairon, transportée, s'élance au cou de Voltaire, embrasse Florianet à plusieurs reprises, et accepte la corbeille au fond de laquelle se trouve une superbe robe de Perse. Un feu d'artifice, suivi d'un souper délicat, termine la fête; l'on boit du tokaï à la santé de MUe Clairon. Voltaire ajoute malignement à la chanson des bergers ces vers satiriques :
Nous sommes privés de Vanlo.
Nous avons vu passer Rameau, Nous perdons Voltaire et Clairon.
Rien n'est funeste,
Car il nous reste
Monsieur Fréron !
Tous les convives répètent en chœur ce dernier couplet, et l'on se lève pour aller danser.
Mais, hélas ! ces beaux jours ne devaient pas finir aussi bien qu'ils avaient commencé. L'état de M"^ Clairon s'aggravait. Le peu d'efforts qu'elle avait faits en jouant ses rôles préférés, avaient provoqué chez elle des crachements de sang si violents, que Tronchin, jugeant que la vie de Ferney et le climat des Alpes ne convenaient pas à sa malade, lui ordonna de quitter ses hôtes et de partir pour la Provence. La séparation fut pénible ; M"® Clairon s'en alla, couchée dans son carrosse, soutenue par son courage, et laissant derrière elle d'ineffaçables regrets (1). Après son départ, on ne
(1) Cf. Lettre à M"* Clairon, 30 auguste 1765; au maréchal de Richelion, 30 auguste 1765.
cessa de s'entretenir d'elle. Pour se consoler de la perte qu'il venait de faire, Voltaire lui écrivit les lettres les plus affectueuses, et dans chacune des villes (1) que traversa M"^ Clairon, elle put trouver de nouvelles preuves de l'amitié et de l'admiration de l'auteur de Zaïre. Ce dernier et sa nièce aimaient leur amie de tout leur cœur, et en cela « ils n'avaient d'avantage sur personne ». Le trop court séjour de l'artiste avait éclairé d'un rayon de soleil les vieux jours du poète; la visiteuse avait été pour lui « le phénix, qu'on ne voyait qu'une fois dans sa vie (2). »
Les habitants de Ferney n'étaient pas les seuls à s'occuper de M"^ Clairon : le roi, la cour et la ville s'informaient de sa santé (3), et c'est à Voltaire que l'on s'adressait pour avoir des nouvelles. Heureux et fier d'en pouvoir donner, il répondait à ses nombreux correspondants, tout en joignant à ses renseignements un éloge enthousiaste de la tragédienne. D'ailleurs, celle-ci gardait aussi un souvenir délicieux des moments qu'elle avait passés chez Voltaire. Elle y avait joué sans contrainte, pour son propre plaisir. Ceux qui l'écoutaient étaient ses plus chauds admirateurs, et les amateurs qui lui donnaient la réplique le faisaient avec tant de talent, qu'elle ne craignait pas de les exalter aux dépens de ses camarades de Paris (4). Le poète, confus de ces louanges, les pi-étendait exagérées, mais, n'en n'étant pas moins flatté, il assurait à
(1) Aix, Marseille.
(2) Cf. Lettre à M'" Clairon, 30 aufj;iiste 116";. Fcin.\
(3) Cf. 1 1)1(1.
(4) Cf. Ibid., 8 octobre n6fi. Ferney.
celle qui les avait prodiguées, que le « pauvre vieillard » lui serait attaché avec des sentiments aussi vifs que s'il était jeune. Toujours il admirerait ses talents, il admirait encore la force qu elle avait eue d'en priver un public ingrat ; il aimerait sa personne jusqu'au dernier moment de sa vie (1).
Ces protestations étaient sincères. Après son voyage en Suisse, M"*^ Clairon abandonne définitivement le théâtre pour mener une vie religieuse et se consacrer à des œuvres pieuses, mais jamais elle n'oublie Voltaire, et n'est oubliée de lui (2). En 1772, se souvenant sans doute de la manière dont elle a été célébrée à Ferney, l'actrice donne chez elle une fête en l'honneur de son illustre ami. Un soir que, dans son salon de la rue du Bac, plusieurs admirateurs du grand homme sont réunis, un rideau se lève, et la maîtresse de la maison, vêtue en prêtresse d'Apollon, paraît, une couronne de lauriers à la main, la dépose sur le buste du poète, et récite une ode, que Marmontel
(1) Lettre à M"e Clairon, 30 auguste 1765. Ferney.
(2) Voltaire s'occupe même des dévotions de M"" Clairon. 11 écrit à d'Alembert : « ... Vous m'enchantez de me dire que M"' Clairon a rendu le pain bénit ; on aurait bien dû la claquer à Saint-Sulpice... » (A d'Alembert, 1^' juillet 1766). Chose plus curieuse encore, Voltaire réclame l'intercession de l'actrice pour faire obtenir une cure de campagne à un prêtre qu'il protège : « ...Vous allez être un peu surprise, Mademoiselle; je vous demande ime cure... Un drôle de corps de prêtre du pays de Henri IV, nommé Doléac, demeurant à Paris, meurt d'envie d'être curé du village de Cazeau. M. de ViUepinte donne ce bénéfice. Le prêtre a cru que j'avais du crédit auprès de vous et que vous en aviez bien davantage auprès de M. de ViUepinte. Les curés, qui ont pris la liberté de vous excommunier, vous canoniseront quand ils sauront que c'est vous qui donnez des cures. Je voudrais que vous disposassiez de celle de Saint-Sulpice. >> (A M'" Clairon, 30 mars 1766. Ferney.)
vient de composer à la louange de l'auteur de Mérope (1). Le bruit de cette cérémonie parvient jusqu'aux oreilles de Voltaire, qui ressent alors une des plus douces émotions de sa vie. Il quitte son lit de souffrance pour faire part de sa joie à ses plus intimes relations : « La maison de M"° Clairon, écrit-il à La Harpe, est devenue le temple de la gloire. C'est à elle de donner des lauriers, puisqu'elle en est toute couverte (2). » Il remercie Marmontel « en simple prose »,
(1) Ode à la louange de Voltaire prononcée par M"« Clairon au pied de sa statue en nii2 : « Tu le poursuis jusqu'à..., etc. » (Voyez œuvres complètes de Marmontel, de l'Académie Française Verdière, à Paris.)
(2) Cf. Lettre à M. de La Harpe. Ferney, septembre 1772. La Harpe avait assisté au couronnement du buste de Voltaire chez M"* Clairon. Voici ce qu'il écrivit à Fauteur de Zaïre au sujet de cette cérémonie :
« J'ai été témoin, mardi dernier, d'une fête d'autant plus agréable « qu'elle était imprévue, et à laquelle il ne manquait rien que celui qui « en était le héros. C'était vous surtout, qui deviez voir M"' Clairon « habillée en prêtresse d'Apollon poser la couronne de lauriers sur la « tête de Fauteur â'Alzir-e, dont le buste était élevé sur un piédestal, « s'adresser à ce marbre insensible comme s'il eût dû l'entendre et « s'animer à sa voix, et réciter avec ce bel organe et cette déclamation « harmonieuse et sublime, que vous lui connaissez, une ode pleine de « chaleur et d'enthousiasme qui semblait être Fhommage de la posté- « rite... Je regarde cette petite fête comme une espèce d'inauguration. « C'est la muse de la tragédie chantant devant la statue de Sophocle « un hymne composé par Pindare... » Le passage que nous citons se trouve dans le Mercure (octobre 177-2) sous le titre : « Extrait d'une lettre de M. de L. H. à M. de Voltaire, à l'occasion des honneurs rendus à son buste, etc. »
Nous citerons encore au sujet de cette apothéose des vers de Dorât, qui n'ont rien d'aimable pour M"° Clairon :
Grand peintre aimable, sage et sublime écrivain,
Toi qui sais tour à tour nous instruire et nous plaire,
fVen est fait, ta gloire est entière.
Te voilà le héros d'un souper libertin Ohez une courtisane : un laurier clandestin
A fouronné ta lOte octogénaire ; Et tu nuls do moitié dans un brillant destin
Une éniéritc de Cytlièrc.
F'our elle, en vérité, c'est avoir trop d'égard ;
L'auguste Clairon, qu'on oublie.
mais en « prose très sérieuse » (1), et adresse les vers suivants à M^'® Clairon :
Les talents, l'esprit, le génie,
Chez Clairon sont très assidus ;
Car chacun aime sa patrie.
Chez elle ils se sont tous rendus
Pour célébrer certaine orgie
Dont je suis encor tout confus.
Les plus beaux moments de ma vie
Sont donc ceux que je n'ai point vus!
Vous avez orné mon image
Des lauriers qui croissent chez vous ;
Ma gloire, en dépit des jaloux,
Fut en tous les temps votre ouvrage (2).
Cette orgie, qui est une véritable apothéose, termine les rapports de Voltaire et de M"^ Clairon, qui va partir pour l'Allemagne, s'installer chez la margrave d'Anspach.
Voudrait bien, pour comble de Tart, Des honneurs immortels escamoter sa part. Et couvrir Frétillon du mautcau d'Athalie : Vivre dans l'avenir est, dit-on, sa folie,
Voilà pourquoi la belle, à tout hasard, Sur ton char de triomphe arrogamment s'appuie. Elle espère qu'un jour au temple d'Uranie, Son buste avec le tien sera mis en regard. Limite enfin, crois-moi, l'orgueil de la princesse, Car entre nous ceci passe le jeu ;
Ton apothéose intéresse.
Mais chez nos bons plaisants on la criti((ue un peu.
Et le renom de la déesse, A te parler sans fard, discrédite le dieu.
Cette pièce parut dans les Mémoires secrets, sous le titre : « Vers de l'abbé Lilas, ex-jésuite, à M. de Voltaire, au sujet de son apothéose chez M'*' Clairon. » II est inutile d'insister sur les calomnies que renferment ces vers fort médiocres. Noq ! mais voit-on le grave La Harpe assistant à « un souper libertin chez une courtisane » !
(1) Cf. Lettre de Voltaire à Marmontel. Ferncy, 29 septembre 1772.
(2) Poésies mêlées. OEuvrcs de Voltaire. Éd. Moland, tome X, page 590.
Dans une lettre restée célèbre, la marquise de Sévigné accusait Racine de n'avoir écrit ses tragédies que pour la Champmeslé. II y aurait autant d'invraisemblance à prétendre que Voltaire ne composa les siennes que pour faire valoir les talents de M"® Clairon ; mais on ne peut nier que l'auteur de Traire dut une grande part de ses succès à cette actrice, dont le jeu fit souvent excuser au parterre la faiblesse de certaines œuvres. Voltaire le savait et ne s'en cachait pas. Depuis le jour où M"^ Clairon devint son interprète, il conçut pour elle cette amitié qui dura jusqu'à sa mort. Il garda une éternelle reconnaissance à celle qui avait fait applaudir Oreste^ Tancrède et rOrphelin, lui avait assuré la victoire dans ses polémiques littéraires, et l'avait secondé dans les innovations qu'il essayait d'introduire sur notre scène tragique. Toujours au premier rang, M"^ Clairon fut un fidèle et vaillant soldat, et son nom est désormais inséparable de celui de Voltaire, auteur dramatique.