‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 25 sur 71 · LÉS DÉBUTS DE LEKALV A LA. COMÉDIE-FRANÇATSE · texte numérisé non relu

LÉS DÉBUTS DE LEKALV A LA. COMÉDIE-FRANÇATSE

(17:jo.)

« Le plaisir secret d'étaler ses grâces sur un théâtre « et de se faire admirer du public par cette pompe « majestueuse de la déclamation tragique... l'indul- « gence de ce même public en faveur des jeunes élèves « de Melpomène... c'est par des attraits si séduisants » que je me suis laissé vaincre (1). «Telles sont les raisons que Lekain donne lui-même pour expliquer son désir de débuter au Théâtre-Français.

Il ne devait pas obtenir aisément cette faveur. Les comédiens du roi , se souvenant des torts que leur avaient causés la troupede Jabach et celle de la rue Traversière, n'étaient pas disposés à bien accueillir le plus redoutable de leurs rivaux. Voltaire fut obligé d'écrire aux ducs d'Aumont et de Richelieu, pour les prier d'accéder

(1) Cf. Lekain dans sa jeunesse, ou délailhlsforiqxte de ses premières années écrit par lui-même, h Paris, chez Dclaunaj', libraire au Palaislloyal, n» 243. Delaguctte, imprimeur, rue Saint-Merry, n" "22, ISlti. BibL de la ville de Paris, musée Carnavalet, n" 11716.

au désir de son protégé, et ce n'est qu'après de longues hésitations que les gentilshommes de la chambre accordèrent à Lekain son ordre pour le mois de septembre. Dès lors l'auteur de Zaïre ne songea plus qu'à ce début. Il fallait à tout prix remporter une victoire éclatante, et, à cet etîet, profiter de quelques semaines de loisir pour faire étudier sérieusement le jeune tragédien. Le maître est à Gompiègne, à la Cour et ne peut s'occuper lui-même de son élève. Mais les d'Argental et M""" Denis se trouvent à Paris ; l'on ne saurait rencontrer des professeurs plus accomplis.

Les anges et la bonne nièce se mettent à l'œuvre, et Lekain répète activement sous leur direction. Sa voix est toujours un peu sourde; elle manque de sonorité. C'est un gravedéfaut, très difficile à corriger ; l'on doit y remédier. Que M™^ Denis ne ménage point les forces du jeune homme. Qu'elle le fasse « crier à tue-tête dans les endroits de débit », où sa diction est toujours faible, et le succès couronnera ses efforts (1).

Voltaire, qui aurait assisté avec plaisir et même avec orgueil aux débuts de « son enfant chéri », allait être privé de cette satisfaction. Une réponse spirituelle, mais fort impertinente, à la marquise de Pompadour, lui attira la disgrâce de la favorite. Le malheureux poète, comprenant que la Cour devenait pour lui un terrain dangereux , s'empressa de quitter le plus grand roi du Midi pour aller se mettre aux pieds du plus grand roi du Nord, Frédéric de Prusse. Mais jamais les honneurs de la cour de Potsdam ne devaient

(1^ Cf. Lettre .-iii comte dArgenlal. A Compiègne, 26 juin lloO.

lui faire oublier son grand acteur, « son Garrick » (1).

C'est par le personnage de Titus que Lekain débuta à la Comédie-Française, le 14 septembre 1750. Le choix de ce rôle était une marque de la reconnaissance que l'artiste témoignait à son bienfaiteur.

L'impression que causa Lekain lorsqu'il parut sur la scène, fut à son désavantage. Il se présenta avec un tel abandon dans ses habits, dans sa tenue, qu'il fit sourire de pitié ses camarades, «gens à talents, décorés de vêtements de luxe », et hausser les épaules au public élégant et délicat, qui, songeant à Dufrène, le plus beau des hommes que l'on pût voir, trouvait son successeur ridicule et laid (2). Cette impression ne dura pas. Le parterre, « peu chicaneur sur une toilette plus ou moins soignée », s'enthousiasma lorsqu'il découvrit les qualités du débutant. Toutefois les loges se montrèrent plus réservées, elles femmes mirent à la mode de le trouver affreux (3). Heureusement pour lui, Lekain avait dans la salle des amis, des partisans. Tous les admirateurs de son maître étaient prêts à l'applaudir, et parmi eux l'on comptait une des personnes les plus distinguées de la noblesse française. M™" la princesse de Robecq, femme puissante « quoique honnête ». Mais, il faut le constater, si ces débuts furent brillants par les applaudissements qu'obtint le futur Roscius, ils furent aussi pénibles par la multitude des

(1) Cf. Mémoires de Lekain : Faits relatifs à ma première liaison avec M. de Voltaire.

(2) Cf. Mémoires de Mole : Notice sur les Mémoires de Lekain.

(3) Cf. Mémoires de Mole : Notice sur les Mémoires de Lekain. Collé allait encore plus loin. Voicison jugement sur Lekain : » ... Le visage hideux et l'air passablement ignoble, des grimaces à chaque sentiment ([u'il veut exprimer, d'assez beaux gestes, et nulles entrailles. »

cabales et des ennemis qui vinrent l'assaillir (1).

Lekain ne trouva pas des hostilités que dans le public ; il en rencontra davantage encore parmi ses camarades. Les «faveurs glorieuses », que le parterre lui avait accordées le premier soir, s'évanouirent le lendemain à la répétition, et l'on ne considéra plus que l'aspect négligé qu'il présentait dans toute sa personne. Commentun acteur pouvait-il avoir du talent avec une telle figure? Comment serait-on jamais comédien du roi sous des dehors si peu soignés ? La chute du nouveau venu sur « le premier théâtre du monde » semblait inévitable (2).

Tout l'aréopage comique y comptait, et allait aider à cet échec.

Ces messieurs du tripot imaginèrent, en effet, défaire venir de Bordeaux un acteur dont le talent n'était que de second ordre, mais dont le physique était des plus séduisants. Ce dernier, que protégeait puissamment M""" de Pompadour, jouerait en même temps que Lekain, et ne manquerait pas de lui nuire. Nous savons, en effet, que Lekain n'était pas beau, et qu'il n'avait ni « l'aimable figure », ni « la taille riche et éléganle » de Bellecour, le partenaire qu'on allait lui opposer (3).

^1) Cf. Mémoires de Préville : Détails sur Bellecour, Lekain, etc..

(2) Cf. Mémoires de Mole : Notice sur les Mémoires de Lekain.

(3) Préville et Mole nous ont laissé dans leurs Mémoires le portrait de Lekain. Tous deux sont d'accord sur le physique désavantageux de leur illustre camarade :

« Lekain était d'une taille médiocre ; il avait la jambe courte et arquée, la peau du visage rouge et tannée, les lèvres épaisses, la bouche large, l'œil plein d'expression à la vérité ; mais c'est le seul avantage qu'il tint de la nature ; enfin son visage offrait un ensemble désagréable, et le costume semi français dans lequel on jouait alors la tragédie, les paniers dont les yiéros de théâtre s'affublaient, n'étaient

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