Î86 VOLTAIRE ET LES COMEDIENS
quelques défauts, mais « il remuait, il touchait, il entraînait et n'avait que vingt ans >'. L'avenir lui réservait une glorieuse carrière (1).
La cause de Lekain était gagnée, mais les sociétaires qui avaient dû se rendre à l'évidence et reconnaître son talent, ne l'en persécutèrent que plus, poussés par la jalousie. Pendant quinze mois, ils ne se prononcèrent pas sur son sort, et le reçurent à l'essai pour le congédier, le reprendre ensuite, et le congédier de nouveau. Rebuté par de tels obstacles, Lekain pensa quitter la France et se rendre en Prusse. Il y avait un théâtre à Berlin; on y jouait la tragédie. Gomment ne l'aurait-on pas jouée dans une ville où se trouvait l'auteur de Zaïre? Lekain écrivit à ce dernier pour solliciter un emploi dans la troupe berlinoise , et le poète s'occupa sans retard de la démarche de son protégé, bien que la réussite de cette affaire lui semblât fort difficile :
« Je n'ai pas manqué, répondit-il, d'écrire pour faire « réussir la petite affaire que vous m'avez proposée. Si (( j'en viens à bout, je vous le manderai, mais si vous « ne recevez point de lettre de moi, ce sera une preuve « que je n'aurai pas eu le bonheur de réussir. Ce « ne sera pas assurément faute de zèle ; j'en aurai tou- « jours un très vif pour tout ce qui vous regarde, et « vous pouvez compter sur l'estime et l'amitié de « Voltaire (2). »
Leliain n'obtint pas la place qu'il désirait ; ce fut un bonheur pour lui. M'^Ma princesse de Robecq n'avait
(1) Cf. Mercure de France, novembre 1750, art. Comédie-Française.
(2) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, ce 7 octobre nîiO.
pas approuvé ce projet de départ, et avait montré au jeune homme l'imprudence qu'il commettait en quittant Paris, oii le succès l'attendait sans aucun doute. Durant les intervalles de ses renvois, Lekain était revenu à l'hôtel de Jabach : ses admirateurs l'y avaient suivi. Le Théâtre-Français souffrait de cette désertion et les recettes baissaient à un tel point que les comédiens, inquiets, consentaient bientôt à ce que Lekain rejouât sur leur scène, tout en se dépitant contre sa laideur, la négligence de son costume et la force de son talent (1).
A son retour, il eut l'audace d'aborder le rôle d'Orosmane, qui devait être une de ses meilleures créations. Bien plus, il voulut le jouer à la Cour. Après toutes les remontrances « d'une pitié présomptueuse », Grandval» le titulaire du rôle, laissa faire son camarade, comme <f on laisse à sa démence un homme qui veutse perdre ». Lekain parut ; il entendit ce cri désobligeant : «Ah! qu'il est laid ! »... mais bientôt après : « Ah ! qu'il est beau ! » Louis XV, ému, le fit recevoir au nombre des comédiens, disant à ses courtisans : '< Il m'a fait pleurer, moi, qui ne pleure jamais ». (2)
Voilà Lekain déhnitivement admis; mais il n'en est pas moins en butte à l'injustice de ses collègues : on ne lui accorde qu'une demi-part. Ces maigres appointements suffisent à peine à ses besoins. Voltaire lui rappelle « qu'il y a plus d'un métier d ans lequel on travaille pour des ingrats » (3), et lui fait envoyer quelques se-
(1) Cf. Mémoires de Mole : Notice sur les Mémoires de Lekain.
(2) Cf. Réflexions de Tabna sur Lekain, placées en tête des Mémoires de Lekain. Paris, Ponthieu, 182.;.
(3) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain. Potsdam, o mars 17.»2.
cours d'argent. Rendons justice au poète que l'on a parfois accusé d'avarice : jamais il ne refusa ses bienfaits à ceux qui les méritaient (l).
Sept ans après ses débuts, Lekain n'avait pas encore obtenu la part entière ; c'était cependant à lui que les comédiens devaient leurs plus grands succès. Voltaire se révolte et présente au duc de Richelieu les justes remontrances dun « parlement » qui s'appelle « le parterre ». Tout le monde reconnaît « que Lekain est le seul acteur qui fasse plaisir, le seul qui se donne de la peine et le seul qui ne soit pas payé». On se plaint de voir des moucheurs de chandelles qui ont part entière dans le temps que celui qui soutient le théâtre de Paris n'a qu'une demi-part. Baron avait un plus bel organe que Lekain et de plus beaux yeux ; mais Baron avait deux parts... Faut-il que Lekain meure de faim parce qu'il a les yeux plus petits et la voix étouffée? Il fait ce qu'il peut; il fait mieux que les autres... Il faut que son métier lui rapporte des chausses... Il n'a que « la moitié d'un cothurne » : on doit « lui donner un cothurne tout entier » (2).
Le duc de Richelieu « gagna la bataille », et Lekain obtint enfm ce qu'il y avait tant d'injustice à lui refuser. Voltaire remercia le maréchal, et félicita son protégé,
(1) En ner; Voltaire viendra encore en aide à Lekain, dont la situation pécuniaire ne sera guère améliorée. L'auteur de laire écrit à Lacombe, son imprimeur : « 11 faudrait faire un petit présent d'une ([uinzaine de louis d'or à un comédien (ju'on vous indiquerait. '^Cf. Lettre à Lacombe, 3 mai 1766.)
(2) Cf. Lettre de Voltaire au duc de Richelieu. Délices, 4 juin no7. Voltaire disait déjà au maréchal en lloo (2 avril), en parlant de Lekain : « Il ne tire pas plus de deux mille livres par an de la Comédie de Paris ; on ne peut avoir plus de mérite, ni être plus pauvre. »
qui lui promit dès lors une reconnaissance sans bornes. Lekain tint sa promesse en se consacrant à la gloire de son maître, trop exclusivement peut-être (1), mais d'une façon qui ne laisse point de doute sur sa gratitude envers l'auteur de Zaïre,
LEKAIN DANS LES ŒUVRES DE VOLTAIRE DE 1752 A l7oO.
Le duc de Foix. — tournées a duon et a lyon. —