VOYAGES AUX DÉLICES. GENGIS-KAN
Deux ans après ses débuts, Lekain créait son premier rôle dans le théâtre de Voltaire. Le poète se trouvait alors à Potsdam ; son incroyable activité, son amour pour le travail, loin d'être diminués par les divertissements de la Cour, le poussaient à remettre sur le métier son Adélaïde Dugicescliii, qui, en 1734, avaiteuà essuyer, cinq heures durant, une tempête de sifflets (2), Cette nouvelle version fut représentée à Berlin (3), mais les suffrages de Frédéric ne suffirent pas à Voltaire. Désireux d'être applaudi par le parterre parisien, il adressa au tripot son manuscrit, qui n'avait plus rien de commun, pas même le titre, avec l'ancienne tragédie, et les comédiens annoncèrent Le Duc
(1) C'est du moins Tavis dun de ses contemporains : « Uniquement voué aux productions de M. de Voltaire, il avait fait le vœu secret d'étoulïer tout ce qui ne venait pas de Ferney. »
(2) Adélaïde Duyuesclin, dit Lekain dans ses Mémoires, fut sifflée « depuis trois tieures jusqu'à huit ».
(3) La version représentée à Berlin avait pour titre non pas Le Duc de Foix, mais^ Le Duc d'Alençon.
l'jO VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS
de Foix comme une nouveauté. Lekain parut dans le principal rôle. Son talent et la popularité dont il jouissait firent réussir la pièce sans qu'elle eût cependant un succès retentissant (1).
L'auteur avait gagné son procès en appel ; il remercia son avocat. Mais le succès que Lekain venait de remporter n'allait pas améliorer sa situation. Les intrigues de coulisse dont nous avons parlé, la jalousie de ses camarades entravaient sa carrière et son avancement pécuniaire. Ajoutons à cela que le nom de Voltaire paraissait peu sur l'affiche de la Comédie- Française, et que dès lors Lekain était privé de son plus grand plaisir : jouer les œuvres de son maître vénéré. Tout semblait conspirer pour faire déserter au tragédien l'hôtel des comédiens français. L'auteur de Zaïre^ auquel il avait conté ses déceptions, lui conseilla d'aller jouer en province, principalement à Dijon. Ce voyage augmenterait sa gloire et ses appointements. D'ailleurs le poète ne dédaignait pas « d'être un auteur de province» ; et les aplaudissements des Bourguignons lui semblaient aussi précieux que ceux des Parisiens. Il avait pour Dijon une affection parti-
(1) Voici le coniiite renduque \e.Mercure donne de lapremière représentation du Duc de Foix : « Les comédiens français ont donné jeudi 11 août le Duc de Foix, tragédie de M. de Voltaire, qui avait été jouée en 1734 sous le titre A' Adélaïde Duguesclin. Le public a trouvé la pièce bien conduite, les changements qui y ont été faits, tout à fait sages, le style, les détails, les vers et les sentiments dignes de l'auteur. Le cinquième acte en particulier produit le plus grand effet, et le rôle de Lisois a paru également neuf et beau. .M. Grandval Tarendu très bien, et M. Lekain s'est surpassé dans celui du duc de Foix. » Cf. Mercure de France, sej^tembre IT62, art. Comédie-Française.
De Luynes constate aussi le succès de la tragédie : « Les cœurs et les yeux de toute la salle par leurs larmes en ont donné les plus sensibles preuves. »
culière (1) : c'est dans cette ville qu'habitait son fidèle ami le président Ruffey, et les Dijonnais, nobles et bourgeois, avaient la passion du théâtre, qualité suffisante pour être aimé de Voltaire.
Lekain suivitleconseil qui lui était donné : il obtintun congé et partit. Son entrée dans la capitale de la Bourgogne fut un véritable triomphe. Il était attendu depuis longtemps ; Drévillon, le directeur du théâtre, l'avait attiré à grands frais : le tragédien allait se trouver au milieu d'une excellente troupe. Les acteurs de Dijon ne ressemblaient en rien aux La Rancunes^ et^aux Ragotins, qui s'en allaient déclamer à travers la province les vers de Théophile et de Garnier. Loin delà, ils formaient un parfait ensemble, capable de représenter d'une façon très suffisante les chefs-d'œuvre de nos classiques, et de satisfaire un public assidu d'abonnés et de connaisseurs.
Lekain donne sept représentations, et quatre d'entre elles sont consacrées aux œuvres de Voltaire. L'enthousiasme des spectateurs est à son comble ; l'artiste est applaudi et fêté par tout ce que la ville compte « de plus distingué tant par le rang que par la naissance ».
« Le 8 avril, dit le Mercure dijonnais, Lekain, fameux acteur de la Comédie-Française, débuta par le rôle de Tydée da.nsElectre (2). Toute la salle était pleine, quoique on eût tierce au théâtre et aux loges, et quinte au parterre. On en fut extrêmement content... La représentation fut de 8 à 900 livres.
(1) En 1761 [20 mars , Voltaire écrivait à Rutiey : « Ce n'est point Paris que j'aime, c'est Dijon, et si je n'étais maçon, barbouilleur de papiers, et malade, je quitterais mes ateliers et mon médecin pour venir jouir de la ctiarmante société que je trouverais en votre ville. «
(2) Electre, tragédie de Crébillon.
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« Lo 9, le sieur Lekain joua le rôle du duc de Foix dans la pièce de ce nom, et fit des merveilles. Ils firent 700 livres.
« Le 10, Lekain fut encore admiré dans le rôle dOEdipe. Les comédiens firent environ 600 livres.
« Le 11, le sieur Lekain jouant le rôle de Rhadamiste dans la pièce de ce nom (1), le spectacle fut des plus brillants. On compta jusqu'à o7 dames. Ils firent bien 900 livres.
« Le 12, le sieur Lekain représenta le rôle de Mabomet, dans la pièce de ce nom de M. de Voltaire. La représentation fut de 600 livres environ.
« Le 13, le sieur Lekain remplit le rôle de Gustave dans la pièce de ce nom (2), avec les applaudissements qu'il mérite à si juste titre. Il n'y avait qu'environ 25 dames et la représentation fut de 609 livres.
« Le 14, le sieur Lekain fit la clôture de ses représentations par le rôle d'Orosmane de Zaïre, qu'il joua supérieurement. Il y avait un monde tel qu'il n'y avait jamais rien eu de pareil à la Comédie. On y comptait plusdellO dames, dont une partie étaient dès les une heure, La représentation fut de près de 1500 livres. Ce fameux acteur a été extrêmement fêlé à Dijon ; tout le monde s'est empressé de lui faire politesse et il a reçu beaucoup de présents (3). »
On voit par ces comptes rendus combien le talent de Lekain fut apprécié. Les dames qui fréquentaient peu le théâtre changèrent leurs habitudes pour entendre Orosmane, et les recettes des comédiens furent si considérables que le critique du Mercure dijonnais crut devoir les citer, connaissant déjà le pouvoir de ce qu'on a spirituellement appelé « l'éloquence des chiffres ».
Voltaire, heureux des louanges que son élève avait reçues, l'en félicitait^, et Lekain prenait goût à ces
(1) Rhadamiste et Ze'nobie, tragédie de Crébillon.
(2) Gustave Vasa, tragédie de Piron.
(3) Les extraits du Mercure dijonnais, que nous venons de citer, ont été publiés par M. Gouvenain, dans son livre intitulé ; JjB Ihe'dtre à Dijon, 1422-1790. Dijon, Eugène Jobard, 1888, un vol. in-i".
tournées (1) qui lui procuraient la gloire et la fortune, en le délivrant pour quelque temps des tourments que lui causaient ses camarades de Paris.
Deux ans après ce premier voyage à Dijon, Lekain, se souvenant de son succès auprès des Bourguignons, revenait passer une semaine dans leur ville. Ce séjour n'était, à vrai dire, qu'une étape d'un assez long voyage que le tragédien entreprenait. Il se rendait à Lyon, puis aux Délices (2) oii il venait consulter son maître au sujet de t Orphelin et demander des conseils pour le rôle de Gengis-Kan, qu'il devait créer.
Le théâtre de Dijon prend un air de fête pour recevoir Lekain. La vieille salle du tripot des Barres se garnit d'illustres personnages. L'on distingue au premier rang des loges M™^ de Paulmy, d'une remarquable beauté, M"^^ Lebaut, M™^ de Ruffey, « pleines de grâce et d'esprit ». A leurs côtés, parmi la noblesse et la haute magistrature, l'on remarque les Fyot, les Legouz de Saint- Seine, enfin le fameux de Brosses, un des membres les plus en vue du Parlement, qui adore le théâtre et la musique, et qui, délivré de ses graves occupations,
(r: Durant toute sa vie, comme nous le verrons, Lekain eut un goût très vif pour les tournées en province et même... à l'étranger. Un de ses contemporains s'en plaint vivement: « Je l'ai vu effrontément se dire malade lorsqu'il avait joué sept ou huit fois dans un hiver ; il abandonnait la capitale, montait dans une chaise de poste et allait essayer s'il ne se porterait pas mieux en province en représentant deux fois par jour ; alors il bravait les plus grandes chaleurs de l'été. »
(2) Voltaire avait engagé Lekain à faire ce voyage : « Mon cher Orosmane, venez à Dijon où l'on vous admire, et de là dans une maison où l'on vous chérit. Si vous voulez que j'écrive à M. le maréchal de Richelieu pour vous faire obtenir un congé, je hasarderai ma faible recommandation et M""» Denis y ajoutera la sienne, qui n'est pas faible. » Cf. Lettre de Voltaire à Lekain. Prangins, 27 février no^i.
joue la comédie avec talent. Au parterre se trouvent les étudiants de la Faculté de Droit fondée depuis peu, public bruyant, mais sincère dans son enthousiasme.
Lekain joue le rôled'Hérode dans Ma?'iamn€^ celui de Zamore dans A/zire, et celui d'Orosmane. Il est encore plus applaudi qu'à son précédent voyage (1). On le laisse partir, mais à la condition formelle qu'il revienera sous peu de temps, et Voltaire d'écrire au duc de Richelieu que ie tripot de Paris n'apprécie pas assez l'acteur quia « enchanté les Bourguignons » (2).
Lekain descend la Saône et se rend à Lyon. Ce n'est pas sans peine qu'il a pu obtenir l'autorisation de jouer dans la seconde ville du royaume. Voltaire l'avait en gagé à s'y rendre « au moins pendant huit jours » pour gagnera quelque argent». Mais le duc deGesvres, alors gentilhomme de la chambre, ayant des vues sur Lekain, n'autorisait pas cette tournée. L'auteur de Za'&e dut intercéder en faveur de son protégé : il conjura le maréchal de Richelieu de procurer au tragédien « ce petit bénéhce dont il avait grand besoin ». Un mot au duc de Gesvres suffirait. Celui-ci, sans aucun doute, se ferait un plaisir d'obliger son collègue : « les premiers gentilshommes delà chambre ne font qu'un ». Voltaire promettait une tragédie, si on lui accordait la faveur qu'il demandait avec instance (3).
Le duc de Richeleu est fort souffrant, mais « tout
(1) D'après une anecdote rapportée par plusieurs biographes du tragédien, mais que nous ne croyons nullement fondée, Lekain. lors de son second voyage à Dijon, ayant risqué une intonation nouvelle dans un de ses rôles, fut sifflé et remercia le public de .la leçon.
(2) Cf. Lettre de Voltaire au duc de Richelieu. Délices, 2 avril 17iJ3.
(3) Ibid.
VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS l!)u
malade qu'il est », il ne perd point de temps, et Lekain obtient « la permission de se faire admirer à Lyon tant qu'il lui plaira » (1).
Le théâtre de cette ville jouit d'une réputation méritée. Certes, il n'a pas encore la renommée qu'il acquerra quelques années plus tard, lorsque, reconstruit par Soui'llot, il aura le seigneur de Ferney pour parrain et pour protecteur attitré (2) ; mais d'excellents acteurs s'y font entendre, et Lekain, fort bien entouré, recueille « autant d'applaudissements que d'honoraires ». Nous sommes peu renseignés sur cette tournée du grand artiste ; les feuilles locales n'en parlent pas : à cette époque il n'y avait à Lyon d'autres publications que des affiches et des recueils plus ou moins littéraires, où l'actualité tenait peu de place.
De Lyon, Lekain se rendit aux Délices, où Voltaire et M°^ Denis l'attendaient impatiemment. L'auteur de Zaïre avait donné à son élève toutes les indications nécessaires pour voyager dans de bonnes conditions. De Lyon à Genève, la route se faisait aisément par les voitures publiques ; l'a ermitage » du poète se trouvait à la porte de la ville, mais Voltaire enverrait un carrosse au-devant de Lekain. Orosmane devrait s'armer de courage : il serait très mal logé et très mal couché. Ce n'est pas le père de Zamore qu'il allait trouver, mais un charpentier, un maçon, un jardinier, qui s'occupait du mail) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, 14 avril 17j.j. (2) La scène ij-onnaise était en eti'et appelée à jouir d'une grande renommée. La plupart des acteurs parisiens vinrent y donner des représentations : Duniesnil, Hrizard, Larive s'y firent applaudir. L'on trouvera de très intéressants détails surlliistoire de ce théâtre dans Le lliédlre à Lijon au X\'III' siècle, par Emmanuel Vinglrinier. Lyon. Meton, 1879, un vol. in-8°.
lin au soir à réparer et à embellir une propriété en très mauvais état(l).
Voltaire accueille Lekain comme un enfant bien-aimé. Il délaisse ses devoirs de propriétaire, il abandonne la truelle et le râteau pour reprendre son métier de poète et pour fêter la venue du Garrick français. Son plus ardent désir est d'entendre et de faire admirer son ancien élève, qui est rapidement devenu un des premiers sujets de la Comédie-Française. Mais comment jouer lacomédie aux Délices ?Le château à peine installé ne possède pas encore de théâtre, et Ton ne saurait trouver des acteurs capables de servir de partenaires à Lekain. Ces obstacles ne rebutent point Voltaire^ qui organise une lecture à défaut d'une représentation. Il invite à dîner quelques Genevois. Après le repas, l'entretien est adroitement amené sur le personnage d'Orosmane, un des plus grands succès du tragédien. On supplie Lekain de donner une idée de son merveilleux talent ;il y consent volontiers. Voltaire prend un exemplaire de la tragédie et en remet un autre à M"^^ Denis ; la bonne nièce lit les répliques de Zaïre^ l'auteur celles de Lusignan... L'austérité des Suisses cède au plaisir ; le conseil de Genève fond en larmes... jamais les calvinistes ne se sont montrés si tendres (2).
(1) Cf. Lettre de Voltaire ù Lekain, 2i mars 1755.
(2 Voltaire rend compte à plusieurs de ses amis de cette soirée. Il écrit au comte d'Argental : a Nous avons fait pleurer tout le conseil de Genève. La plupart de ces messieurs étaient venus âmes Délices, nous nous mîmes à jouer Zaïre pour interrompre le cercle. Je n'ai jamais vu verser plus de larmes ; jamais les calvinistes n'ont été si tendres. » (A d'Argental. Aux Délices, 2 avril 1755.)
Nous lisons encore dans une lettre au maréchal de Richelieu (2 avril 1755 : «... Il (Lekain) a joué chez moi, et il a fait pleurer les Genevois ». Enfin, dans une lettre à M. le président de Rull'ey (4 avril 1755;:
Au milieu de ces honneurs, Lekain n'oubliait pas le but de son voyage, et demandait à son maître le manuscrit de l'Orphelin. Voltaire hésitait à le livrer ; la pièce laissait encore à désirer. Il voulut l'entendre lire, et cette lecture confirmant ses idées, il se mit à recuire ses « cinq magots ». Cependant le tragédien n'avait pas fait en vain un voyage aux Délices ; de précieux conseils lui étaient donnés sur la façon déjouer son futur rôle :
« Mon ami, disait Voltaire, vous avez les inflexions de la voix naturellement douces; gardez-vous bien d'en laisser échapper queiques-unes dans le rôle de Gengis-Kan. 11 faut bien vous mettre dans la tête que j'ai voulu peindre un tigre, qui, en caressant sa femelle, lui enfonce les griffes dans les reins. Si vos camarades trouvent quelques longueurs dans le cours de l'ouvrage, je leur permets de faire des coupures : ce sont des citoyens qu'il faut quelquefois sacrifier au salut de la république ; mais, se hâtait d'ajouter l'auteur, faites en sorte que l'on en use modérément ; car les faux connaisseurs sont souvent plus à craindre que ceux qui sont bonnement ignorants (1). »
Muni de ces renseignements, Lekain quitte son hôle pour regagner Paris, où sa présence est devenue nécessaire. Voltaire se fait fort d'envoyer au plus tôt sa nouvelle tragédie, dont on commencera les études sans tarder.
L'auteur et le tripot se tiennent réciproquement parole : la pièce est mise en répétitions. Le comte d'Argental les dirige, mais un différend vient interrompre
Nous avons eu, Monsieur, celui qui a fait vos plaisirs à Dijon. Il
m'a presque fait oublier mes maux. Les vieux magistrats de Genève sont venus l'entendre dans ma retraite, et la sévérité de Calvin a cédé au plaisir... »
(l) Cf Mémoires de Lekain: Faits particuliers sur ma prcniirn" liaison avec M. de Voltaire.