VOLTAIRE ET LES CO.MÉDIENS
le travail des comédiens. Grandval se résigne difficilement à jouer le personnage du mandarin Zamti ; il préfère de beaucoup celui de Gengis réservé à Lekain. Voltaire est fort indécis : il craint de mécontenter Grandval dont le talent lui peut être utile ; d'autre part il ne veut pas retirer à son protégé un rôle qu'il lui a promis (1). L'ange gardien intervient; cet orage de coulisse se dissipe à l'ombre de ses ailes^
... Et tout rentre bientôt dans l'ordre accoutumé.
Le 20 août, rOrphellnde la Chine était repésenté pour la première fois, et Lekain n'obtenait qu'un très médiocre succès. Sa voix était beaucoup trop faible, elle manquait de force et d'ampleur, elle n'avait pas cette énergie que Voltaire prêtait à son héros. L'auteur ne fut pas satisfait; son mécontentement perce dans plusieurs de ses lettres : Gengis n'a pas été entendu; il a joué un beau rôle muet (2;. Lekain n'était pas moins attristé de cet échec, d'autant plus attristé que tous les bravos et tous les éloges s'adressaient à sa partenaire M^'^ Clairon.
l) Grandval refusant de jouer le Mandarin, et ne pouvant obtenir le rôle de Gengis, il fut question de confier le personnage de Zamti à Sarrazin. Voltaire ne le voulut pas : Zamti n'était pas un vieillard, et Sarrazin jouait i> en capucin ». Grandval, à qui l'auteur de Zaïre avait donné cinquante louis pour le Duc de Foix, consentit finalement à jouer le rôle qu'on lui avait distribué Cf. Lettres au duc de Rictielieu, 11 juillet n.'j-j; au comte d'Argental, 31 juillet IToo et 4 août l'o.'j.
(2) Cf. Lettres au duc de Richelieu, 26 août 1753 ; au comte d'Argental, 29 août noij. Voltaire avait prévu l'insuccès de Lekain dans Gengis. L'ayant entendu lire le rôle, il avait vu tout de suite que la voi.x de l'artiste était « étouffée », et avait écrit au comte d'Argental que les premiers actes de la pièce ne feraient pas honneur au tragédien : « Ce qui n'est que noble et fier, ce qui ne demande qu'une voix sonore et assurée, périt absolument dans sa bouche. Ses organes ne se
Les sociétaires firent des reproches au tragédien. Il s'en détendit tant bien que mal: « Que voulez-vous I disait-il à ses camarades. Je ne mets pas assez de force dans mon rôle, mais M^'*' Clairon semble avoir pris à tâche de m'écraser avec le sien : elle joue Gengis, il faut bien que je joue Idamé (1) ».
La réponse est spirituelle, mais elle ne peut servir d'excuse à Lekain. Si Clairon avait pris les airs d'un conquérant tartare lorsqu'elle remplissait le personnage d'une « Chinoise sensible », elle eût été sifflée sans pitié, car au xviii^ siècle on sifflait les acteurs lorqu'ils le méritaient.
Après avoir donné neuf fois la nouvelle tragédie, la Comédie-Française en interrompit les représentations. Lekain venait de tomber malade et sollicitait un congé (2). Il se retirait aux regrets du parterre, qui, moins sévère que le tripot, avait applaudi son acteur favori. D'ailleurs Gengis n'avait pas tardé à faire de réels progrès. Il reconnaissait n'avoir pas réussi le premier soir, mais il avait mieux joué les jours suivants (3). Jugeant néanmoins
déploient que dans la passion... Je me flatte que vous voudrez bien le faire souvenir que le premier mérite d'un acteur est de se faire entendre. » (Cf. Lettre au comte d'Argental, 2 avril 175o.)
En revanche, l'auteur espérait que son interprète réussirait dans « les parties tendres ». Il avait même changé la fin de l'Orphelin pour lui procurer un « effet ». C'est à son intention qu'il supprima la dernière réplique de Gengis et qu'il lit prononcer au conquérant tartare, au lieu d'un vers pompeux, ces simples mots : « Vos vertus. » Lekain devait les dire avec une voix entrecoupée de larmes, avec un regard passionné, et le succès serait assuré.
(1) Cf. Mémoires de Mole : Notice de Mole sur les Mémoires de Lekain.
(2) Le Mercure constate la maladie de Lekain et l'interruption des représentations de VOrphelin. (Cf. Mercure de France, octobre 1755.)
(3) C'est ce que nous lisons dans une lettre de M™» Denis au comte d'Argental ^9 septembre 17.j5) : « Mon oncle a reçu une lettre de
qu'il n'avait pas renda son rôle comme l'auteur le souhaitait, il voulut aller demander à Voltaire de nouvelles leçons. Le poète engageait aussi son interprète à se rendre auprès de lui. Les journaux parlaient longuement de rOrphelin^ mais aux Délices on désirait être renseigné sur plusieurs points, dont les feuilles parisiennes n'avaient pas fait mention (1).
Voltaire interroge longuement Lekain, lui demande quelles sont les scènes de la pièce qu'on a le plus applaudies, et l'engage finalement à réciter son rôle. L'artiste accepte avec plaisir cette proposition, dont il espère tirer les plus grands avantages, et le lendemain l'auteur, sa nièce et quelques amis se réunissent pour entendre le tragédien. La séance fut orageuse... mais écoulons Lfkain, qui dans une lettre fort intéressante fait le récit de cette audition :
« ... Notre petit coinité se tint le lendemain. Animé par la pré-
M, Lekain, dont il est enctianté. Il lui avoue qu'il a mal joué la première fois, et qu'il joue bien actuellement. Toutes les lettres que nous recevons le confirment. J'étais bien sûre de lui, et je ne doute pas <{u'il fasse sentir à merveille tous les contrastes de son rôle. C'est le meilleur garçon du monde et tout plein de talent. »
(i' 11 est assez difficile de dater exactement ce second voyage de Lekain aux Délices Avant de le faire, le tragédien reparut dans une reprise de l'Orphelin (22 octobre), à la Comédie-Française. Il avait retravaillé son rôle très sérieusement, comme nous l'apprend une lettre de Voltaire : « Je vous suis très obligé de votre souvenir, mon grand acteur, et du soin que vous prenez d'embellir votre rôle de Tartare... » \CL 6 septembre 1733.) Mais ces efforts ne contentèrent pas encore le poète et ses amis : Lekain joua Gengis à Fontainebleau « plus en goujat qu'en Tartare » ; il ne fut « ni noble, ni amoureux, ni terrible, ni tendre ». (Cf. Lettre de Voltaire au comte d'.Vrgental. Délices, octobre 1733.) C'est entre le commencement de novembre et la fin de l'année 1733 qu'il convient de placer la visite de Lekain à son maître, car la lettre où le tragédien rend compte de son voyage, lettre que nous allons citer en p:irtie, est datée du 10 janvier 1736.
sence du cercle qui m'environnait, je débitai mon rôle avec une énergie tartarienne, comme je l'avais fait à Paris avec quelque succèd^Je n'en étais pas néanmoins tellement occupé que je ne puisse observer l'expression que M. de Voltaire en ressentait ; mais loin de voir sur son visage Tapproljation que j'y cherchais, je démêlai dans ses traits l'empreinte d'une indignation et même d'une espèce de fureur, qui, trop longtemps concentrée dans son àme, éclata enfin par une explosion terrible. Arrêtez, me cria-t-il, arrêtez... Le malheureux ! Il me tue ! Il m'assassine ! A ces mots prononcés avec cet accent énergique que vous lui connaissez, la société se lève, l'entoure, veut le calmer ; mais il se livre de nouveau à toute sa colère, et les plus vives représentations ne purent la modérer : c'était un volcan que rien ne pouvait éteindre. Il sortit enfin et courut dans son appartement.
« Etourdi et confus d'une semblable scène, vous jugez, mon ami. que je n'étais pas curieux de m'exposer à une seconde. J'annonçai donc mon départ à M™« Denis pour le jour suivant ; ses instances ne purent changer ma résolution.
« Toutefois, avant de partir, je fis demander à M. de Voltaire un moment d entretien. Qu'il vienne, s'il veut ! dit-il. Celte douce réponse n'était pas encourageante. J'entrai néanmoins chez lui ; nous étions seuls ; je lui annonçai mon départ et lui témoignai mes regrets de n'avoir pas répondu à ses désirs dans le rôle qu'il m'avait confié : j'ajoutai que j'aurais reçu ses conseils avec reconnaissance. Ces mots parurent le calmer; il prit son manuscrit, et dès la \^/ première scène, je reconnus combien je m'étais trompé dans la manière dont j'avais conçu mon personnage.
« Je chercherais en vain à vous donner une idée des impressions profondes que M. de Voltaire grava dans mon dme par le ton jublime, imposant et passionné avec lequel il peignit les diverses nuances du rôle de Gengis-Kan. .Muet d'admiration, il avait fini et je l'écoutais encore. Après quelques instants, il me dit d'une voix épuisée de fatigue : Etes-vous bien pénétré maintenant, mon ami, du véritable caractère de votre rôle ? — Je le crois, Monsieur, lui répondis-je, et demain vous pourrez en juger. Je me livrai alors ;'i de nouvelles études : elles obtinrent son sufl'rage, et les éloges les plus flatteurs furent le prix de ma docilité. J'étais glorieux, je vous l'avoue, de pouvoir à mon tour le pénétrer des mêmes sentiments qu'il m'avait fait éprouver. Toutes les passions que j'exprimais, se gravaient alternativement sur ses traits émus et attendris. Les expressions de son amitié furent aussi touchantes que celles de sa
colère avaient été impétueuses, et je quittai Ferney, enchanté des nouvelles connaissances que je venais d'acquérir sur un rôle aussi beau et aussi difTicile (1)... »
La leçon avait coûté cher à Lekain ; il sut en tirerprofit. Il fit sa rentrée à la Comédie-Française par le rôle de Gengis-Kan, et son succès fut éclatant. Le public, d'abord étonné de la nouvelle façon dont le tragédien interprétait son rôle, resta longtemps incertain. Devait-il approuver? devait-il blâmer ? L'on crut un moment, assure Talma, que Gengis-Kan était indisposé.
« Ce ne fut qu'après la chute du rideau que le public, immobile
pendant tout le cours de la pièce, sentit en effet que Lekain avait avec raison substitué à de vains cris, à une vaine enflure, à des. effets vulgaires, des accents simples, nobles, terribles et passionnés| c'était bien, comme dit Voltaire, le lion caressant sa femelle eii lui enfonçant les griffes dans les flancs. L'opinion se forma instantanément, et comme par un mouvement électrique, elle se manifesta par de longs et nombreux applaudissements. Lekain remontant dans sa loge entendit ces témoignages de l'approbation publique et, se penchant sur la rampe de l'escalier : « Rougeot, dit-il à un garçon de théâtre, qu'est-ce que j'entends donc là ? — Eh ! M. Lekain, lui répondit Rougeot, c'est vous qu'on applaudit ; à la fin, ils vous ont reconnu (2). »
On pouvait, en effet, ne pas reconnaître Lekain ; il avait fait une seconde création du rôle de Gengis-Kan.
{D Cf. Lettre de Lekain à M. de ***. Paris, ce 10 janvier 1736. Mémoires de Lekain. Paris, Ponthieu, 1823.
(2) Cf. Réflexions sur Lekain par Talma, placées en tête des Mémoires de Lekain. Paris, Ponthieu, 1823. — Lekain dans ses Mémoires fait lui-même allusion à l'étonnement qu'il causa en jouant Gengis à sa rentrée : « Une de mes camarades, à qui ma première erreur n'avait pas échappé, ne put dissimuler son étonnement sur le nouvel etl'et que j'y produisis et dit à quelques personnes : « On voit bien qu'il revient (le Ferney. » Sans examiner le motif de cet éloge, je n'y fus pas moins sensible ».
Lorsque Mole prononçait le discours de clôture au mois d'avril 1778 et qu'il faisait l'éloge de son camarade mort depuis peu, il rappelait par ces mots le succès que nous venons de constater : « 11 vous est encore prête sent, Messieurs, avecquelle fidélité il peignait l'amour « sauvage du Tartare Gengis-Kan, étonné de sa.propre « faiblesse ; partout son expression se ressentait de « cette âpreté caractéristique répandue sur tout ce per- « sonnage (1). »
C'est un triomphe que Lekain venait de remporter, et ce triomphe lui assurait non seulement les bontés et la reconnaissance de Voltaire, mais encore le premier rang parmi les acteurs de la Comédie-Française. Tous les grands rôles lui seraient désormais réservés ; le tragédien voyait s'ouvrir devant lui « une nouvelle route vers la gloire » (2).
LEKAIN TITULAIRE DES PREMIEHS ROLES TRAGIQUES. — REPRI- SES d'orosmane, d'arsace, et de CICÉRON.
L'année 1736 est une date importante dans la carrière de Lekain. A cette époque, Grandval, quijouait à la Comédie-Française les premiers tragiques, comprenant la supériorité de son camarade dans ce genre de rôles, lui abandonnait son emploi et se contentait des personnages de haut comique, tels qu'Alceste et le comte de Tufière.
(1) Cf. Discours de Mole publié par le Mercure de France, avril 1778.
(2) CL Mémoires de Mole : Notice sur Henri-Louis Lekain.
En donnant ainsi àLekain la place qu'il méritait, Grandval faisait preuve de bon sens, et — chose rare chez un comédien, — de modestie.
Voilà Lekain au comble de ses désirs ; il est titulaire de tous les premiers rôles tragiques du répertoire. Or, comme il sait qu'il doit attendre quelque temps avant de faire une nouvelle création dans une œuvre de son maître, il profite du pouvoir que son titre lui donne, pour reprendre tous les rôles du théâtre de Voltaire, oii ses prédécesseurs se sont fait applaudir. Et parmi ces rôles, le premier qu'il choisit, c'est celui d'Orosmane, cet Orosmane qui lui a procuré les faveurs de Louis XV, cet Orosmane qui lui a valu les applaudissements de la province et l'admiration de l'auteur deMérope.
La tâche du tragédien allait être malaisée. La plupart des spectateurs de la Comédie-Française, la plupart des juges influents, avaient vu les créateurs de Zaïre et se rappelaient le superbe Dufrène dans le personnage du Soudan. A la retraite de cet artiste, Grandval avait repris le rôle, et. sans faire oublier son devancier, il avait su se faire admirer. Doué d'une voix harmonieuse, il disait les vers de Voltaire avec des intonations d'une exquise tendresse. Il ne •-< se montrait » guère « musulman », et rappelait plutôt les précieux Céladons de M'^® de Scudéry qu'un redoutable tyran, mais il était beau, son physique convenait au personnage, et toutes les sympathies, surtout celles des femmes, lui avaient été acquises.
Lekain n'avait rien de ces qualités : sa voix ne savait pas chanter ; sa taille, loin d'être élégante, était presque disgracieuse. Ce n'était pas de favorables conditions pour jouer le rôle d'Orosmane. Mais
Lekain devait l'emporter sur ses prédécesseurs : ceuxci n'avaient montré que du talent ; il fit preuve de génie. Ayant lu Shakespeare, et comprenant que l'amant de Zaïre était fils d'Othello, il n'avait plus fait d'Orosmane un héros de roman, qui soupire amoureusement, qui tue sa maîtresse et « se poignarde avec grâce », mais un monarque d'Orient, qui aime avec passion, nous dirions presque avec brutalité. Quand il se croit trahi, et que la jalousie pénètre dans son cœur comme un pernicieux poison, une violence hautaine, une fureur implacable, une amère ironie succèdent à l'amour, et cet homme aveuglé par la souffrance, semblable à la brute, au « tigre altéré de sang », assassine celle dont il est tendrement aimé.
Voilà ce que Dufrène, voilà ce que Grandval n'avait pas vu dans Orosmane, et ce que Lekain sut y trouver (1). Dès lors le rôle, qui était effacé par celui de Zaïre, prit un relief auparavant inconnu, et occupa le premier plan du tableau.
Mais aussi quels soins Lekain n'avait-il pas apportés dans la composition de son personnage ! Rompant avec toutes les traditions léguées par ceux qui avaient joué le rôle avant lui, il soustrayait Voltaire aux reproches des partisans de Racine, qui, pleins du souvenir de Bajazet, accusaient le poète « d'avoir mis dans un despote ottoman un amour à la française ». Lekain était bien un véritable Soudan. Au premier acte, apprenant à Zaïre qu'il renonçait à ses droits de maître absolu et la
(1) « Quinault-Dufrène, écrit Diderot dans les Observations sur Garrick, n'était pas Orosmane », et Grimm ajoute : » Ce grand acteur se trouva au début de Lekain et avoua qu'il lui avait fait voir dans ce rôle des nuances et des détails dont il ne s'était pas douté. »
prenait pour femme, quand il pouvait en faire sa maitresse, il montrait une dignité imposante, et ne laissait pas percer dans ses paroles une « tendre amabilité », comme Favait fait Dufrène, Un Soudan qui épouse une de ses esclaves, alors même qu'il adore cette femme, lui fait une grâce particulière en acceptant» de l'hymen l'étreinte dangereuse w.Lekain faisait comprendre à Zaïre l'honneur qu'il lui faisait. On ne sentit pas tout de suite la justesse de cette interprétation, et M"'^ Clairon, dont le goût pour la couleur locale n'était pas encore poussé au point que nous avons constaté en étudiant sa façon déjouer Aménaïde, critiqua le jeu de son camarade : elle s'impatientait c d'entendre parler d'affaires)), lorsqu'elle voulait qu'on lui parlât « d'amour )) (1).
(1) Voici la critique de M"« Clairon et la correction qu'elle proposait : « J'ai toujours été étonnée que Lekain, si supérieur dans le rôle d'Orosmane, me laissât quelque chose à désirer dans le premier couplet du premier acte. 11 disait bien : cependant je ne voyais, je n'entendais rien de cette amabilité, de cette passion si vivement dépeinte par Zaïre. Orosmane entouré de différents ordres d'esclaves de son sérail et ne revoyant sa maîtresse que pour lui débiter un discours préparé, ne m'offrait qu'un maître imposant à la place de l'amant tendre que j'attendais ; j'ai lu et relu ce couplet avec la plus scrupuleuse attention ; j'ai cherché dans les vers de sentiment, de passion qui s'y trouvent, et dans tout ce que les regards et les inilexions peuvent avoir de plus touchant, à faire oublier l'espèce de déclamation des trente-deux premiers vers; je n'ai rien trouvé qui ne fit un contre-sens avec le discours, et je n'ai fait que m'impatienter d'entendre parler d'affaires oîi je voulais qu'on me parlât d'amour. A force de chercher, j'ai trouvé une scène muette qui pourra être intéressante.
« Orosmane entre entouré de toute la suite que sa grandeur et la pompe théâtrale exigent ; je désire apercevoir en lui tout ce que sa jeunesse et sa sensibilité permettent de tendre à sa dignité : que ses yeux cherchent Zaïre, et qu'on connaisse à la décente volupté de son visage, à la fréquence de sa respiration, qu'il voit l'objet dont il est épris; qu'un mouvement noble et doux éloigne sa suite, qu'il s'approche de sa maîtresse, la prenne par la main, et qu'avec les regards de
Orosmane est interrompu par l'arrivée de Nérestan, qui vient proposer au maître de Jérusalem le rachat de Zaïre et de dix esclaves chrétiens. La réponse d'Orosmaneàla proposition du chevalier français est un des plus brillants morceaux sortis de la plume de Voltaire. Lekain sut tirer de ce couplet un merveilleux parti. Après avoir refusé l'or de Nérestan et lui avoir accordé la liberté de cent prisonniers, il prenait un temps et prononçait lentement : « Pour Zaïre...», en jetant un long regard doucement amoureux sur cet objet idolâtre, qui venait de lui révéler avec pudeur et naïveté le secret de son amour. « Ce regard, où l'amant semblait se plaire un instant à contempler la beauté de celle qu'on lui proposait d'enlever à sa tendresse, paraissait être destiné par lui à la rassurer ; un sourire de pitié ou d'indignation lui échappait à la pensée de cette audacieuse demande ; et alors, il continuait dans le calme de son faste souverain, mais avec des nerfs sensiblement devinés, et tressaillant d'amour, d'ivresse et de puissance, à mettre sur pied tout l'empire Ottoman, plutôt que de se la laisser ravir, et terminait dans ce sentiment :
... Crois-moi, sans que ton cœur s'offense,
Elle n'est pas d'un prix qui soit en ta puissance (1). »
Mole nous rapporte ces détails, et ajoute dans son enthousiasme pourcette beauté d'exécution : « On avouera
l'amour et l'émotion d'un sentiment profond que l'on contient, il commence à l'instruire des moyens qui peuvent le rendre complètement heureux. Cette petite scène, jouée avec noblesse et rapidité, ne changerait sûrement rien aux idées de l'auteur, à la dignité des personnages, et mettrait à l'aise toutes les âmes tendres et impatientes. » (Cf.iWwoî/'es de M"'^' Clairon. Etude sur Orosmane. Paris, Ponthieu, 1822.) (1) Zaïre, acte I, scène iv.
208 VOLTAIKf-: ET LKS COMEDIENS
que tout acteur tragique qui, comme Lekain, placerait dans toute l'étendue d'un personnage beaucoup de ces grands traits, de ces grands aperçus... serait comme lui un homme digne d'une éternelle mémoire (1).
Lekain terminait le premier acte par un admirable trait. Orosmane s'inquiète des regards jetés par Nérestan sur Zaïre. Gorasmin rassure son maître, et celui-ci s'écrie :
Je ne suis point jaloux... si je l'étais jamais (2) l
Cet hémistiche dit parle tragédien prenait une valeur effrayante. Ces mots donnaient au rôle un intérêt d'autant plus puissant qu'ils excitaient la terreur, et faisaient frémir ceux qui les entendaient. On craignait un accès de jalousie de la part du Soudan ; on prévoyait un dénouement terrible. Lekain, écrit Palissot, faisait entrevoir toute la tragédie.
Dans les actes suivants, le jeu de l'artiste n'était pas moins digne d'admiration. Il ne se mettait point aux genoux de Zaïre au moment de la surprise et de l'enivrement de ses sens à la trouver en larmes (3), craignant de céder à un usage français, inconnu en Orient. Cela nous paraît très simple aujourd'hui; mais Lekain, en ne s'agenouillant point, faisait preuve de hardiesse : il rompait avec une des traditions de la tragédie, et étonnait singulièrement des spectateurs accoutumés à voir Sévère et Pyrrhus déclarer leur flamme aux genoux de Pauline et d'Andromaque.
(1) Cf. Mémoires de Moh; : Nulice sur les Mémoires de Henri-Louis Lekain.
(2) Zaïre, acte I, scène v.
(3) Zaïre, acte III, scène vi.
« Il croyait encore, nous dit Mole, donner une teinte plus asiatique à l'arrivée d'Orosinane, au quatrième acte, en regardant Zaïre, non fixement, mais en la regardant, pour lui adresser ces vers :
Madame, il fut un temps où mon àme charmée, Ecoutant sans rougir des sentiments trop chers, Se fit une vertu de languir dans vos fers... etc. (1).
« Ces regards jetés sur Zaïre attachaient de plus près le sentiment dans lequel il revient vers elle, à ce superbe couplet qui termine le troisième acte ; ce couplet, tracé à la manière de Bajazet, où Orosmane, se rappelant à sa dignité et aux mœurs du sérail, dit:
Mais il est trop honteux de craindre une maîtresse ; Aux mœurs de l'Occident laissons cette bassesse. Ce sexe dangereux qui veut tout asservir. S'il règne dans l'Europe, ici doit obéir (2|.
« Rattacher ce commencement de scène du quatrième acte à la fin du troisième avait paru à Lekain un devoir dans l'ordre des passions, un devoir dans l'ordre des idées, un devoir dans l'intention créatrice ; et, livré au soin de colorier d'une manière locale l'amour du sultan, ces devoirs lui auraient semblé tous méconnus, s'il l'eût montré assez faible pour n'oser la regarder, observant que c'est Zaïre qui se détourne, se lamente dans le silence, et succombe à sa douleur en tombant sur le siège qui se trouve derrière elle ; ce qui, aperçu par Orosmane, cause si rapidement sa surprise, sa joie, et l'arrache entièrement à ses résolutions, à son orgueil, pour le livrer entièrement aux douces ivresses d'un amour qu'elle partage (3). »
Dans ce quatrième acte, Lekain avait encore un merveilleux moment : celui oii, lisant la lettre adressée par Nérestan à Zaïre, il croyait reconnaître la main d'un amant et non pas celle d'un frère. Le moyen ima-
(1) Zaïre, acte IV, scène ii.
(2) Zaïre, ,icte III, scène vu.
(3) Cf. Me'moires de MoIé : Notice sur les Mémoires de IIcnri-Louis Lekain.
giné par Voltaire pour faire éclater la jalousie de son héros est un quiproquo quelque peu facile, que des juges sévères n'ont guère trouvé compatible avec la dignité tragique. Le talent de Lekain fit oublier cette faiblesse. Après avoir lu le fatal billet, Tartiste laissait tomber lentement ces deux vers :
Le voilà donc connu ce secret plein d'iiorreur ! Ce secret qui pesait à son infâme cœur (i) 1
et l'on voyait se peindre dans ses yeux un violent désespoir de sentir son amour trompé, une jalousie terrible et le désir ardent de la vengeance. Ce regard était de ceux que Diderot préférait aux tirades les plus éloquentes. Lenoir, dans un portrait de l'artiste, nous a conservé le souvenir de ce jeu de scène, et lorsque nous regardons ce visage passionné, où la douleur et la haine ont laissé leur empreinte, nous comprenons aisément l'enthousiasme que Lekain put exciter.
Le tragédien traduisait encore avec un incomparable génie les affres par lesquelles passe Orosmane guettant dans la nuit l'arrivée de Zaïre, qu'il s'apprête à poignarder. De cette scène avec Gorasmin, scène que l'on n'avait point remarquée à la création de la tragédie, Lekain fit une des parties les plus pathétiques de son rôle. « J'ai vu, dit La Harpe, et ceux qui ne l'ont pas vu ne peuvent en avoir d'idée, j'ai vu cette situation épouvantable rendue par cet homme unique, que \rj\ nature, qui voulait tout prodiguer à Voltaire, semblait avoir créé exprès pour lui, pour qu'il y eût un acteur égal au poète, pour que la tragédie sentie au môme
'1 Zaïre, acte IV, scène v.
degré par tous les deux, parût sur le théâtre français avec toute son énergie, tout son pouvoir, tous ses effets (1 ) >, C'est ainsi que le critique du Mercure jugeait le jeu de Lekaui dans Orosmane. La Harpe, généralement si réservé dans ses louanges, donnait des éloges enthousiastes au grand acteur, qui venait de faire une éclatante création, la plus belle sans contredit de toute sa carrière. Pour y parvenir, que d'art ne lui avait-il pas tallu ! La nature lui avait refusé les qualités physiques nécessaires au personnage. Il sut triompher de cet obstacle, et cet homme presque difforme, avec une voix sourde et sans grande étendue, peignit de telle façon ^ 1 amour d Orosmane. que les femmes oublièrent sa laideur et allèrent jusqu'à le trouver beau. Elles ne virent en lui que la passion.
Les héros shakespeariens convenaient au talent de , Lekain Le tragédien l'avait prouvé dans Orosmane, I pale relief du Maure de Venise. II voulut tenter un nouvel essai en reprenant le rôle d'Arsace, le hls de ^émiramis, auquel Voltaire avait donné plusieurs traits empruntés au poète anglais.
De ce rôle médiocre. Lekain sut tirer un puissant interêt ; il sut avec le terrible « collin-maiUard «, qui dénoue la tragédie, tour de passe-passe compliqué, qui
jadisavaitfaitsourirelesblancs-poudrés,fairefrissonner ses auditeurs, et évanouir nombre de spectatrices, qui SI nous en croyons Voltaire, furent fort aises de se ti-ouver mal (2).
La dernière scène du IV« acte, où Sémiramis reconnaît
1) Cf La Harpe, Cours de litléralure dramalirjue. i-) N oltaire n exagérait peut-être pas. Nos aïeules mettaient une cer-
Arsace pour son fils, était un des triomphes deLekain, nous dit \q Mercure (1) ; mais ce succès n'était rien comparé à l'eiïetquc l'artiste obtenait au cinquième acte. On "" connaît la situation : Sémiramis s'est rendue dans le mausolée où repose le corps de son époux. Arsace paraît, et comme il se dirige vers le tombeau, Azéma, la femme qu'il aime et dont il est aimé, le retient : un danger menace le prince ; l'infâme Assur s'apprête à le f rap per. Mais Arsace s'élance, sentant à la portée de ses coups celui qu'il croit le meurtrier de son père, et dans l'ombre du tombeau, sa main , guidée par les dieux, frappe sa propre mère, le véritable auteur du meurtre du feu roi. Arsace, après avoir vengé son père, mais ignorant encore de quelle façon, sortait du tombeau « l'épée ensanglantée ». Telle est l'indication donnée par Voltaire. Cette « épée ensanglantée » parut insuffisante à Lekain, qui imagina le tableau suivant: les bras nus et couverts de sang, les cheveux épars, le tragédien franchissait le
tainc coquetterie à s'évanouir au théâtre. En 1777, on représenta Gabrielle de Verg;/, tragédie de De Belloy. Lorsqu'au dénouement rtiéroïne que jouait M"^^ Vestris, trouva dans la coupe laissée par son mari le cœur de son amant, toutes les loges tombèrent en pâmoison. Avant de donner une seconde représentation de la pièce, la Comédie- Française, soucieuse de plaire aux très sensibles spectatrices, fit insérer dans le Journal de Paris la lettre suivante :
« C'est aujourd'hui, Messieurs, la seconde représentation de Gabrielle « de Vergy ; la pièce est médiocre, mais le dénouement fera foule, « comme l'a prédit un de vos correspondants. Je vous prie donc de « vouloir bien donner avis aux dames que la loge dans laquelle elles « s'étaient jetées en foule samedi dernier, et où il ne s'est trouvé « qu'une légère provision d'eau de Cologne, sera pourvue de toutes « les eaux spiritueuses, de tous les sels qui peuvent convenir aux « différents genres d'évanouissements : ainsi les dames peuvent « compter sur les commodités dont on a besoin pour se trouver mal. » (Paris, mercredi 16 juillet 177".)
(1) Cf. Mercure de France, août 1736.
seuil du monument au bruit du tonnerre, à la lueur des éclairs. Arrêté à la porte par la terreur, il luttait pour ainsi dire contre la foudre. Cette mise en scène, qui durait quelques minutes, produisait le plus grand effet: « La réflexion et l'esprit de critique succédèrent un ins- « tant après l'émotion, dit Noverre, mais il était trop « tard, l'impression était faite, le trait lancé ; l'acteur (t avait touché le but, et les applaudissements furent la « récompense d'une action heureuse, mais hardie, qui « sans doute aurait échoué si un acteur subalterne et « moins accueilli eût tenté de l'entreprendre. «
Voltaire approuvait-il ces éclairs et ces bras rouges de sang? Sans doute, mais il s'en inquiétait aussi. Il trouvait la terreur excitée par Lekain plus anglaise qu'athénienne, et, tout en louant l'audace de son interprète, il exprimait ses craintes au comte d'Argental (1). Il n'en était pas de même au tripot. On s'enthousiasmait de la trouvaille du tragédien. Préville en conservait le
(1) Voltaire écrivait à d'Argental (4 août 1756) : « On dit que Lekain s'est avisé de paraître, au sortir du tombeau de sa mère, avec des bras qui avaient l'air d'être ensanglantés : cela est un tant soit peu anglais, et il ne faudrait pas prodiguer de pareils ornements. Voilà de ces occasions où l'on se trouve tout juste entre le sublime et le ridicule, entre le terrible et le dégoûtant. » Le poète écrivait encore à Thiériot [9 août noG : .< Est-il vrai qu'on joue Semiramis ? que l'ombre nest pas ridicule et que les bras de Lekain ne sont pas mal ensanglantés ? » Le succès fit cesser les inquiétudes de Voltaire. Les galants Welches frémirent et la o terreur anglaise » remporta sur notre scène. L"auteur de Zaïre ne se trompait pas en désignant par ces mots « de terreur anglaise » l'effet obtenu par Lekain. Ce jeu de scène est purement shakespearien. N'est-il pas un souvenir évident de la scène célèbre de Machbet, où le ttiawne de Condor, après avoir assassiné le roi Ducan, revient au milieu de la tempête, maculé de sang, ne pouvant articuler une seule parole? Lekain, qui avait fort bienjM3mpris ShâkÊspeç^ reculait pas devant ces effets réalistes et br ut aux^ qui elfray aient VoltaireramoureuxTde la forme régulière et décente de notre tragédie. L'acteur, habitué a se mesuTêr"âvec le parterre, savait ce qui peut
souvenir dans ses Mémoires et félicitait son camarade d'avoir imaginé un jeu de scène, qui allait passer au rang des traditions.
Il convient encore une fois d'insister sur la hardiesse dont Lekain faisait preuve en se montrant ainsi les bras ensanglantés sur les planches correctes et guindées de la Comédie-Française. Cette vérité brutale dans la mise en scène ne nous étonne plus aujourd'hui. Les drames de l'Ecole romantique, et plus encore les œuvres contemporaines nous y ont habitués, mais au xviii* siècle» il n'en était pas de même, et comme le remarque fort bien Noverre, il fallait un acteur de génie pour oser une semblable sortie.
Après Arsace, ce fut Jules César, encore un héros shakespearien, que Lekain voulut représenter. Il avait joué, et non sans un certain succès, les rôles d'Oreste et de Ramire (1) ; les applaudissements qu'il avait reçus l'engageaient à demander à Voltaire de reprendre
faire vibrer « cette liydre à cent têtes », lui inspirer la terreur et la pitié; aussi n'hésitait-il pas à peindre de vives couleurs prises sur la palette du poète anglais, les pâles esquisses auxquelles Voltaire réduisait les peintures de Shakespeare .
(1) C'est à dessein que nous n'insistons pas sur ces deux reprises de Lekain. Elles sont de peu d'importance et nous manquons de renseignements à leur sujet. Voltaire avait insisté auprès de son interprète pour que l'on reprît Oresle : « Je sais, disait il, que vous ferez bien valoir le rôle d'Oreste. Je suis déterminé à ne rien donner, à moins qu'on ne joue cette pièce; vos camarades me doivent peut-être cette complaisance ». (Lettre de Voltaire à Lekain. Ferney, 23 mars 1761.) Le désir de l'auteur fut réalisé et le Mercure constata en ces termes le succès du tragédien : « M, Lekain, dont le jeu toujours applaudi est particulièrement propre à exprimer les sentiments les plus forts, a trouvé dans le caractère d'Oreste de quoi développer tout ce que l'art et l'intelligence ajoutent dans un acteur à la sensibilité naturelle de son âme. » (Cf. Mercure de France, juillet 1761.)
k Dans ZH^'fne, Lekain ne faisait que donner la réplique à M"f Clairon;
\ il était complètement effacé par sa partenaire.
une œuvre qui avait malheureusement échoué, et qu'il espérait tirer de l'oubli. Mais le maître répondait que « César sans femmes » ne convenait qu'au collègue d'Harcourt et qu'aux acteurs de l'abbé d'Asselin ; qu'il serait beaucoup plus sage de reprendre Rome sauvée (1). Cette pièce n'avait pas réussi en 1752, au grand mécontentement de l'auteur, qui avait pour sa tragédie une prédilection marquée. Il attribuait cet échec à la même cause qui avait nui au succès de Sémiramis^ à la gène éprouvée par les acteurs jouant sur une scène encombrée d'un public turbulent. Mais à présent que le théâtre était « purgé des petits » maîtres, Rome sauvée formerait un très beau spectacle.
Lekain consentit volontiers à cette reprise. Un rôle l'attirail : celui de Cicéron. C'était le seul rôle important de la pièce qu'il n'eût pas encore rempli. L'on se souvient, en effet, qu'à la rue Traversière Lekain déclamait les tirades de César, que chez la duchesse du Maine, à Sceaux, il faisait applaudir le personnage de Lentulus Sura, et qu'àla Comédie-Française, lors de la création de Rome sauvée, on lui avait confié Catilina. Aujourd'hui il était plus ambitieux : les couplets éloquents du grand orateur le tentaient. Mais, hélas ! Voltaire n'approuvait guère ce goût cicéronien, et le comte d'Argental était prié de faire renoncer Lekain à son envie de « tonner à la tribune aux harangues ». « Cicéron avait un grand cou, un grand nez, des yeux perçants, une voix sonore, pleine, harmonieuse ; toutes ses phrases avaient quatre parties, dont la dernière était la plus longue ; il se faisait entendre... jusque dans les derniers rangs des
(1) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, 3 mai 1760.
marmitons romains. » Ce n'était point là du tout le caractère du tragédien, mais oii trouvait-on des gens qui se rendissent justice (1) ?
L'humeur de Voltaire s'apaisa ; le poète finit par céder à « son enfant chéri ». Le talent de l'artiste sut encore une fois faire oublier un physique défectueux. Lekain fut un excellent Cicéron, un Cicéron qui n'avait rien de la beauté que l'auteur prêtait à son héros, un Cicéron très différent d'un marbre antique, mais un Cicéron très nerveux, très énergique, qui sut donner au
\ public de Paris « l'idée la plus exacte possible d'une
i séance au sénat romain (2) ».
(1) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental. Les Délices, 20 janvier 1762.
(2) Le succès de Lekain dans le rôle de Cicéron est constaté par une longue pièce de vers, non signée et publiée dans le Mercure du mois de juin 1762. Ces vers sont si médiocres que nous n'osons les citer en entier; nous n'en donnons que le fragment principal :
Vers à Lekain représentant le rôle de Cicéron dans Rome Sauvée.
Ainsi dans le conseil des mailres do la Terre,
Tonnait cet éloquent romain
Contre son farouche adversaire .
Tel il parut aux yeux d'un sénat incertain.
Lorsque renfermant dans son sein Tout le feu des vertus qu'oubliait sa patrie, A l'audace du crime opposant son génie,
Il bravait le fier assassin.
Tel contre sa rage insolente Il déployait ce zèle illustre et vertueux,
Le courroux noble, impétueux,
Et la vérité foudroyante !
Je crois cncor le voir en toi,
Lekain; tu nous rends ce grand homme. Sans songer à l'acteur, tout Paris avec moi
Admire le vengeur de Rome.
Tes talents peuvent tout : tu sais être à la fois Ce consul généreux, digne organe des lois;
Cet imposteur armé contre Zopire ; L'implacable Geiigis, ce fier tyran des rois, Ou l'amant forcené, qui brûle pour Zaïre, Qui gémit dans la rage, et menace en pleurant. Immole son amante et meurt en l'adorant. Toutes les passions l'ont rempli de leurs flammes : Tu sais exprimer tout en écoutant ton âme... etc., etc.
Etre exact, c'est en effet ce que Lekain s'était proposé en établissant les rôles de Cicéron, d'Arsace et d'Orosmane. Et par « être exact», n'entendons pas seulement le souci de « colorer un personnage d'une façon locale », mais aussi le désir de vivre le rôle plutôt que de le réciter. Pour atteindre ce but, il fallait se défaire de toutes les habitudes que les Baron et les Quinault avaient léguées aux acteurstragiques; il fallait abandonner le geste compassé, « déterminé au quart de cercle », pour employer une expression de Diderot (1) ; rejeter la diction chantée si favorable auxw effets de voix», mais si peu naturelle ; ne pas craindre de froisser les petitsmaîtres, ou de choquer des spectatrices trop sensibles, et oser paraître avec des cheveux en désordre et des bras maculés de sang.
Voilà la nouveauté que le jeu de Lekain apportait sur la scène de la Comédie-Française dès l'année 1756 ; voilà en quoi les reprises qu'il faisait, différaient totalement des créations de ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient interprété leurs rôles avec talent, mais sans leur prêter des traits précis, qui pussent les distinguer dans la longue théorie des héros de la tragédie française. Lekain donnait à ses personnages une forme originale et définitive, marquée au coin du génie.
(1) Cf. Diderot. Lettre à M™' Riccoboni.
Nouvelles reprises, nouvelles créations.