‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 30 sur 71 · TANCRÈDE, CASSANDRE, BRUTUS, OCTAVE, VENDÔME · texte numérisé non relu

TANCRÈDE, CASSANDRE, BRUTUS, OCTAVE, VENDÔME

Lekain avait interrompu ses reprises pour créer un nouveau rôle dans l'œuvre de Voltaire, celui de Tancrède. C'était un beau rôle, oii abondaient les situations pathétiques, les couplets à panache, qui sonnent ainsi qu'une fanfare, les vers qui transportent et font frissonner, selon le mot de M""' de Sévigné. Et de plus le rôle était touchant : le courage et les infortunes de l'amant passionné d'Aménaïde étaient bien faits pour émouvoir. Un héros qui combat pour sa maîtresse, alors même qu'il s'en croit trahi, qui dans son désespoir cherche la mort au milieu de la bataille, et meurt enfin, apprenant qu'il est aimé et l'a toujours été, ne devait-il pas « déchirer » les cœurs sensibles ? Lekain, — il est superflu de le remarquer, — n'avait pas le physique d'un « brillant chevalier ». Il fallait sa voix et son regard pour faire oublier ce défaut. Cela fut suffisant. Le tragédien sut se montrer tour à tour tendre, mélancolique, chevaleresque, terrible : on l'acclama aux côtés d'Aménaïde-Clairon, On se sentit pris. « Rien n'était comparable à Lekain, pas même lui (1). » « L'amour d'Aménaïde l'avait transfiguré. » Toutefois, hâtons-nous de reconnaître que si Lekain avait réussi, Tancrède n'en restait pas moins

(l) Cf. Lettre de M^^^ d'Epinay à M»"» de Valori, 10 septembre 1760.

une création secondaire du grand artiste. C'est à M"*' Clairon que revenait la meilleure part du succès de ce drame romanesque (1).

Il en allait être de même dans Olympie, oii le personnage de Cassandre serait coniié à Lekain. Cette œuvre était promise au tripot depuis longtemps. Déjà on la jouait à Ferney, oîi Voltaire la polissait et la repolissait sans cesse. Mais le manuscrit n'arrivait pas à Paris, et les sociétaires impatients chargeaient bientôt l'interprète préféré du poète d'aller lui demander la tragédie qu'il tardait à livrer, Lekain avait obtenu l" Orphelin, il obtiendrait aisément Olympie. Et l'artiste d'écrire en Suisse pour annoncer sa prochaine arrivée : il serait au pied des Alpes vers les saints temps de Pâques. Heureux de cette nouvelle, Voltaire se réjouissait de communier avec lui et de prendre des mesures pour faire de Cassandre et d Olympie quelque chose qui puisse être agréable à ces messieurs de la Comédie- Française (2).

Le patriarche et sa nièce font un chaleureux accueil à l'ambassadeur du tripot, et vite l'on remonte tréteaux et décors pour profiter de sa présence et donner quelques représentations à plusieurs de ces bons Génevois^ qui adorent le théâtre, n'en déplaise à Calvin. L'on joue Tancrède, le dernier succès de Lekain. L'acteur

(1 Voltaire ne prodigue pas ses conseils à Lekain au sujet de Tancrècle, comme il le fait pour M"» Clairon, qui interprète Aménaïde. Une seule lettre adressée au tragédien est relative à son rôle. Encore le poète y donne-t-il moins d'indications sur la façon d'établir le personnage, qu'il n'y recommande de ne pas altérer le texte au troisième acte dans la scène entre Tancrède et Aldamon scène ni). Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, 24 octobre 1700.

(2' Cf. Lettre de Voltaire à Lekain. Ferney, 2 mars 1702.

paraît admirable aux hôtes de Ferney ; les applaudissements éclatent, mais beaucoup d'entre eux s'adressent au maître de maison, qui représente le bonhomme Argire, et ne s'en tire k vraiment pas mal » (1). Hélas ! le rôle d' Argire est fatigant ; déclamer enroue même les plus grands orateurs, — témoin l'Intimé, — et Voltaire, qui se promettait d'interpréter le lendemain le grand-prêtre dans Olympie, se voit forcé de renoncer à son projet. Il le regrette « profondément », vu le goût qu'il a toujours eu pour les choses de l'Eglise (2).

Olympie est donnée par la petite troupe d'amateurs, dont l'étoile est M™' Denis (3). Voltaire et Lekain sont auditeurs « bénévoles », et jugent assis au parterre. Le jugement confirme l'idée de l'auteur : l'œuvre n'est pas prête à passer à Paris ; il faut la retoucher et prier les sociétaires d'attendre encore un peu. Cependant les représentations de Ferney n'en restent pas là. Lekain n'a joué qu'une fois, on veut l'entendre encore, et les acteurs du château sachant Alzire^on prie le tragédien de jouer Zamore au milieu d'eux. Il accepte, et son succès est éclatant. Quand on l'entend au second acte, on rougit d'avoir loué autrefois Baron et Dufrène. Il est

(1) Lettre d'Argental, 17 avril 1762. Au cours de la représentation, lorsque Voltaire prononça ces vers du rôle d'Argire :

Oli ! juges mallieureux ! qui dans nos faibles mains Tenons aveuglément le glaive et la balance, Combien nos jugements sont injustes et vains ! Et combien nous égare une fausse prudence !

il y eut « un terrible battement de main ». Les spectateurs par cet enttiousiasme faisaient allusion à l'affaire Calas, dont Voltaire s'occupait alors.

(2) Cf. Lettre à d'Argental, 17 octobre 1762.

(3) La tragédie fut suivie du Français à Londres, comédie de Boissy.

impossible de croire ~ si on n'a pas vu Lekain — que l'art tragique puisse être poussé à une telle perfection. Il est vrai que l'artiste est moins brillant dans les actes suivants : il abuse des silences, qu'il ne faut pas prodiguer, lorsqu'ils n'embellissent point. Mais jamais il ne sera dépassé, ni même atteint. Son succès est d'autant plus mérité qu'il est fort mal secondé. M™® Denis ne joue pas, et qu'est-ce quAlzire sans M"^ Denis ? Quant à Cramer, qui a rempli supérieurement le personnage de Cassandre dans Oiympie, il se montre pitoyable dans Alvarez (1) ; enfin c'est Lekain que l'on voulait voir : on l'a vu et on en est charmé (2).

Ces plaisirs furent de courte durée : on rappela sous peu Lekain à Paris, et Voltaire se vit forcé de rendre son interprète à la capitale. Que deviendrait sans lui le théâ-

(1) Cramer, le célèbre libraire genevois, qui faisait partie de la troupe de Ferney, était un comédien de médiocre valeur. Lekain rapporte à son sujet cette curieuse anecdote : « Le libraire Cramer s'était exercé avec le duc de Villars sur le rôle de Gengis-Kan. Il n'y a personne qui ne soit instruit de la prétention de ce grand seigneur pour bien enseigner la comédie ; aussi fit-il de son élève Cramer un froid et plat déclamateur ; et c'est ce dont .M. de Voltaire ne tarda pas à s'apercevoir.

« Dès la première répétition, il sentit plus que jamais que l'on pouvait être en même temps duc, bel esprit, et le fils d'un grand homme ; mais que ni l'un ni l'autre de ces titres ne donnaient du talent pour exercer les beaux-arts, des connaissances pour les approfondir, et du goût pour les bien juger.

« M. de Voltaire, en conséquence, se mit à persifler son Cramer et promit de le tourmenter jusqu'à ce qu'il eût changé sa diction. Le fidèle Genevois fit des études incroyables pour oublier tout ce que son maître lui avait appris, et revint au bout de quinze jours à Ferney pour répéter de nouveau son rôle avec M. de Voltaire, qui, s'apercevant d'un très grand changement, s'écria à Mme Denis : « Ma nièce, Dieu soit loué ! Cramer a dégorgé son duc ». {Mémoires de Lekain : Faits particuliers sur ma première liaison avec M. de Voltaire.)

(2) Cf. Lettre au comte d'Argental, 18 avril 1762.

tre du château ? Il n'aurait plus de raison d'être : le meilleur parti à prendre serait de Je convertir en grange etd'y recueillir des gerbes de bl6 aulieude lauriers (l). Rassurons-nous, les désespoirs de Voltaire se calment aussi vite que ses enthousiasmes. La scène de Ferney devait encore avoir de beaux jours et posséder de nouveau le sublime Lekain.

De retour à Paris, le tragédien rend compte de sa mission, et avant d'établir le pâle rôle de Gassandre et de donner la réplique à la Clairon et à laDumesnil, il continue la série de ses reprises. C'est h Jules César qu'il revient. Le rôle de Brutus lui plaît, et l'œuvre, pense-t-il, contient de grands tableaux, dont l'elîet à la scène sera des plus puissants. Voltaire consent à la reprise, tout en doutant du succès ; de leur côté, les gentilshommes de la chambre accèdent au désir de Lekain : les comédiens ont besoin d'une œuvre nouvelle, qui puisse prêter à une mise en scène somptueuse et plaire à la fois aux lettrés et à la foule [Jules César semble remplir ces conditions), car, par ordre du roi, la Comédie-Française va donner une série de représentations de gala à l'occasion des fêtes de la Paix. Nous sommes en 1763 ; la France vient de signer les traités de Paris etd'Hubertsbourg. Ces traités malheureux, dont l'un nous enlevait le Canada et plusieurs autres colonies, dont l'autre mettait fin à la guerre de Sept Ans, auraient dû plonger le pays dans le deuil; mais on était fatigué des combats et des défaites, l'on songeait à se réjouir, tout finissait par des chansons et les théâtres offraient des fêtes au public.

(1 Cf. Lettre à M. le marquis Albergati Capacelli. Ferney, 14 février

Les sociétaires attiraient les spectateurs avec un aimable vaudeville de Favart : r Anglais à Boi^deaux. Lekain eut l'idée de le faire précéder de Jules César. La petite pièce ferait ainsi passer la tragédie, comme autrefois le Médecin malgré lui avait permis de continuer les représentations du Misanthrope. Mais les ejtforts de Lekain furent Vains. Malgré le talent de l'artiste, qui se montra remarquable dans Brutus, malgré de riches costumes et de superbes décors, Jules César ne put être joué plus de six fois. C'était s'être donné beaucoup de peines pour n'obtenir qu'un médiocre résultat. Nous disons médiocre, car la tentative de Lekain ne fut pas sans avoir quelque approbation : du Mercure d'abord, qui reconnaissait que la tragédie de Voltaire avait produit « un effet plus avantageux que dans sa nouveauté » ; le goût des spectateurs avait acquis un peu « plus de fermeté » ; et l'on concevait à présent que l'àme puisse être « vivement affectée au théâtre par d'autres motifs que les intrigues ou l'intérêt d'amour ». ...Bien qu'il parût encore « assez étrange à une partie de « ce qu'on appelle nos dames, et à ceuxde nos messieurs « qui en ont les faiblesses sans en avoir les agréments « de voir une scène totalement occupée par des « grands hommes, qui conspirent contre un autre « grand homme » , la pièce avait été fort applaudie (1).

Enfin de l'auteur lui-même, qui remerciait Lekain en ces termes : « Vous venez de faire un miracle : vous « avez fait supporter à la nation une tragédie sans « femmes ; vous avez aussi fait paraître un corps

(1) Cf. Mercure de France, août 1703, art. Comédie-F rançaise .

« morl(l). Vous parviendrez à faire changer l'ancienne « monotonie de notre spectacle qu'on nous a tant re- « prochée. Il faut avouer que jusqu'ici la scène n'a pas « été agissante ; mais aussi gare les actions forcées et « malmenées ! gare le fracas puéril du collège ! Tout « a ses mouvements, et le chemin du bon est bien « étroit. Vous avez trouvé ce chemin, mon grand (( acteur (2), »

Encouragé par ces éloges, Lekain voulut tenter de nouveaux efforts et demander à son maître un rôle aussi beau que celui de Brutus, contenant plus de couplets politiques que de tirades d'amour, un rôle cornélien. Le public n'avait pas fait preuve d'un grand goût pour l'histoire romaine, mais il ne fallait pas désespérer de l'accoutumer aux sujets « nobles et sérieux ». Le tripot joignait ses instances à celles du tragédien.

Voltaire fut touché de « l'attention » que les sociétaires avaient pour lui, et remercia Lekain, ainsi que '* messieurs ses confrères et mesdames ses conseurs ». Mais pour les satisfaire, il fallait « autant de talent que de zèle », ce qui était « fort difficile ». A soixante-dix ans on n'était guère échauffé par les glaces du Mont- Jura et des Alpes. Un vieillard pouvait faire des contes de la mère l'Oie, mais les tragédies en cinq actes et les vers alexandrins demandaient le feu d'un jeune homme: hélas ! le poète n'avait plus que celui de sa cheminée. Il allait cependant se mettre au travail et répondait de ses efforts, sinon du succès (3). Et Voltaire de bâtir

(1) Il s'agit du corps de César, qui mourait en scène, et non « derrière le th;xtre ».

(2) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, 27 juillet 1763.

(3) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, 30 juillet 1763.

à la hâte « un drame barbare >>, où il y aurait « de l'assassinat », où le spectacle « serait assez beau », quelquefois même « très pittoresque». Ce drame s'appellerait le Triumvirat (i).

La pièce, après maintes retouches, se trouva prête et fut expédiée aux comédiens avec force recommandations pour Lekain, qui devait créer le principal personnage, celui d'Octave, et diriger les études de la tragédie. Le metteur en scène devrait sauver l'œuvre, car l'auteur n'en était pas satisfait. 11 n'osait la donner sous son nom et la faisait passer pour l'ouvrage d'un « jeune poète », d'un (( jeune ex-jésuite ». Le Triioiivirat — les trois coquins— ne plairait* jamais aux Welches, qui n'aimaient que la tendresse. La pièce allait être représentée en juillet, en plein été, mais heureusement la salle de la Comédie-Française était c fraîche » aux nouveautés ; Texjésuite serait joué dans « une glacière ». Sans cette « espérance». Voltaire conseillerait à Lekain « de s'habiller de gaze » (2).

Ces prédictions faites en plaisantant se réalisèrent et les plaisanteries firent place sinon à un désespoir, du moins à de vifs regrets. Le lendemain de la première représentation, Voltaire retira sa tragédie, qui avait été fort bien jouée et fort bien mise en scène par Lekain. Le grand acteur avait fait du personnage d'Octave « un portrait très vivant » ; il avait lancé d'une voix chaude et émue les morceaux éloquents que l'auteur mettait dans la bouche de son héros. Il avait surtout monté l'œuvre avec un goût parfait: on avait exécuté toutes

(1) Cf. Lettre de Voltaire à d'Argental, 13 juillet 1763.

(2) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain. H juin 17fi4.

VOLTAIRE. l-H

les indications scéniques demandées par Voltaire, qui s'était montré très exigeant. Le public apercevait Julie « dans l'enfoncement, courbée entre les rochers », et ces rochers commandés au célèbre Brunetti formaient un très beau décor (1). Les habits étaient somptueux. Lekain avait songé à tout, même à la partie musicale de la représentation : l'orchestre n'avait pas exécuté à l'ouverture un morceau quelconque, mais une symphonie, qui « peignait la tempête représentée par le soulèvement des flots » (2). Ce fut peine perdue : le Triumvirat, qui ne contenait pas assez de passions amou-

(1) On lit dans le Mercure de France (n° du 15 juillet 1764) : « Il y avait une décoration de M. Brunetti d'un fort bel etl'et, et dont la perspective est très bien entendue. Elle représente sur le devant du théâtre des rochers, un bras de mer, et au delà une ville dont les édifices portent tous le caractère du bel antique. »

(2) Notons au passage cette nouveauté musicale. Personne n'ignore que la Comédie-Française au xvin' siècle possédait un orchestre, qui, placé dans la salle, jouait avant les pièces et pendant les entr'actes. Le répertoire de cet orchestre était principalement composé de mélodies italiennes, dont le style léger et fleuri s'accordait fort peu avec les actions tragiques que les spectateurs entendaient. En juillet 1764, un habitué de la Comédie-Française adressa une lettre aux comédiens pour leur faire part de ses observations à ce sujet : « Je voudrais, dit l'auteur de cette lettre, préparer les esprits des spectateurs qui vont entendre les belles pièces de Corneille, les tragédies terribles de Sémiramis, à Electre, de Tancrède. etc., par les belles et nerveuses ouvertures du grand Rameau; j'en lierais les actes par des airs touchants et mélodieux, propres à fomenter la durée de cet attendrissement délicieux que ces chefs-d'œuvre versent dans tous les sens... Après l'apparition de l'ombre de Ninus, quel effet ne produirait pas, par exemple, le lugubre prélude qui caractérise le monologue plaintif et sépulcral de

<( Tristes apprêts, pâles flambeaux ! »

dans Castor et Pollux... » (Cf. Lettre aux comédiens français. Mercure de France, n" du 1" juillet 1764.)

On le voit, ces remarques très sensées portèrent leurs fruits : Lekain fit jouer aux musiciens de la Comédie-Française une ouverture imitant le bruit de la tempête, qui doit jeter Julie sur le rivage.

reuses, ennuya fortement les spectateurs, et les mots que Voltaire écrivait à Cideville après l'échec de Rome sauvée: « Point d'amour, point de premières loges », n'avaient jamais été si vrais.

Très mécontent, le « jeune ex-jésuite » entreprit de refondre son œuvre, et de la faire reprendre, car s'il ne disait pas en parlant de ce « malheureux drame » :

Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur,

il jugeait impossible que M. le duc dePraslin^ M. de Chauvelin et M™^ Denis se fussent «grossièrement trompés » en diàmXvdinilQ, Triumvirat [i). En conséquence, nouvelles lettres à Lekain, accompagnant un nouveau manuscrit, et conjurant la Comédie-Française de rejouer la tragédie tombée, qui réussirait mieux à présent. Tout le monde ne se plaisait pas à l'Opéra-Gomique, « oiil'on joue les contes de La Fontaine et oi^i il n'est question que de tétons, de baisers et de jouissance ». Il existe un petit nombre de gens aimant les sujets tirésde l'histoire romaine. D'ailleurs la cour allait se rendre à Fontainebleau: il fallait profiter de cette occasion et obtenir des gentilshommes de la chambre l'ordre de donner les Triumvirs devant les souverains, car les Triumvirs étaient une pièce de ministres (2).

Les prières de Voltaire furent vaines: son œuvre ne revit pas le feu de la rampe. Pour se dédommager, il la fit imprimer considérablement augmentée de notes explicatives, notes que d'Alenibert déclarait dignes de l'auteur de Zaïre « comme citoyen, comme philosophe

(i Cf. Lettre au comte d'Argental, 18 juillet 1764. (2; Cf. Lettre à Lekain, 18 juillet 1764.

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et comme écrivain » (1). Le profit de l'édition fut réservé à Lekain, qui avait patronné la tragédie. Ce n'est certes pas cet argent qui dut grossir la bourse de l'artiste.

Lekain ne tira pas un plus grand bénéfice de l'impression à' Adélaïde Duguesclin, qui fut reprise un an après le Triumvirat . Dans cette tragédie se trouvait un rôle que le grand acteur affectionnait, celui de A^endôme. 11 est même curieux d'observer en passant que ce personnage, qui ne valut certes pas à Lekain le succès que lui valait Orosmane ou bien Gengis, fut celui que le tragédien préféra entre toutes ses créations dans le tliéâtrede Voltaire. On s'en souvient, lors de son apparition, Adélaïde était tombée ; reprise sous le titre du Duc de Foix. elle n'avait obtenu qu'un succès d'estime. Et cependant les deux versions contenaient de réelles beautés, et pouvaient également réussir.

Pour parvenir à cette fin, Lekain eut une curieuse idée. Visitant la bibliothèque du comte d'Argental, afin d'y recueillir quelques fragments des œuvres de Voltaire, qui manquaient à sa collection, il tomba sur le manuscrit original à' Adélaïde et sur un second intitulé le Duc d'Alençon. Cette dernière œuvre n'était autre que le sujet de la première transporté dans un autre temps et mis sous d'autres noms. En parcourant ces deux ouvrages, l'artiste imagina d'extraire ce qu'il y avait de meilleur dans les premiers actes de ces deux pièces et de les lier aux deux derniers actes du Duc de Foix, les seuls vraiment beaux dans cette tragédie. Use mit à la besogne, et peu de temps après il parvint avec

(1) Cf. Lettre de d'Alembert à Voltaire, 20 janvier 1767.

quelques vers de liaison à rétablir « dans tous ses droits l'ancienne Adélaïde -lu

L'œuvre ainsi remaniée, il fallait obtenir de Voltaire l'autorisation de remettre au théâtre cette « compilation », que le poète croyait être la pièce siffléeen 1734. 11 n'y voulut jamais consentir. D'un autre côté, lui faire part du nouveau manuscrit, c'était tout gâter. Il eût été « furieux » de voirqu' « un nain en littérature » (Lekain se désigne lui-même par ces mots) eût osé corriger l'un de ses ouvrages (1). 11 n'était pourtant pas sans exemple qu'un poème « avili et décrié » dans sa nouveauté n'eût été porté aux nues dans un moment plus favorable ; aussi Lekain entreprit-il de « servir » son maître « malgré lui ». Il eut la hardiesse de faire jouer la nouvelle version à.' Adélaïde^ après avoir demandé leurs autorisations aux plus intimes amis de Tauteur.

Le succès de la reprise fut très franc ; le tragédien, dans le rôle de Vendôme, eut une grande part des applaudissements d'un public qui « ne put jamais se persuader que ce môme ouvrage était celui qui avait été sifflé dès trois heures, le jour de sa première représentation (2). »

(1) Cf. Mémoires de Lekain : Particularités sur la remise et la nouvelle édition d'Adélaïde Duf/uescli/K tragédie de M. de Voltaire. Paris, 1766.,

(2^ Cf. Mémoires de Lekain : Particularités sur la remise et la nouvelle édition d'Adélaïde Duç/uesclin, tragédie de M. de Voltaire. Paris, 1766. Voici comment le Mercure constate le succès de la reprise : « Cette tragédie a été représentée avec la plus grande intelligence et tout l'intérêt que peuvent produire les grands talents. ^I. Lekain surtout, chargé du rôle principal de l'action, a eu occasion dy développer un art et un pathétique supérieur encore à ses meilleurs rôles et à tout ce qui a constitué depuis longtemps sa réputation. » (Cf. Mercure de France, octobre 176."), art. Comédie-Française .)

La nouvelle de ce succès parvint rapidement à Ferney, mais Voltaire, ayant beau jeu, feignit de ne point s'intéresser à ce « revirement de la fortune ». Il ne connaissait plus du tout cette Adélaïde ; depuis trente ans, il l'avait oubliée. Les spectateurs s'étaient plu à la condamner, il leur plaisait aujourd'hui de l'applaudir, et le poète riait de cette inconstance. Toutefois il remerciait « son cher Roscius » d'avoir « ressuscité » une de ses « moins mauvaises tragédies » (1). Et toujours ambitieux, Voltaire ne se contentait pas des suffrages du parterre ; il souhaitait ceux de la Cour. Mais de sérieux obstacles allaient encore faire échouer ce projet : la maladie du dauphin et les « tracasseries de Bretagne « (2) ne permettraient pas de prêter « attention aux bons ou aux mauvais vers ». Adélaïde ne fut donc pas donnée à Fontainebleau et n'eut même qu'un nombre restreint de représentations à la Comédie-Française. Voltaire fit alors une nouvelle édition de son œuvre, édition dont le revenu appartint à Lekain. La tragédie, soigneusement corrigée (3), fut imprimée avec une préface assez piquante, mais le livre n'eut pas en librairie un sort plus heureux que le Triumvirat.

(1) Cf. Lettre à Thiériot, 4 octobre 1765.

(2) Voltaire fait allusion par ces mots à l'affaire du Parlement de Bretagne refusant, à l'instigation du procureur général La Chalotais, l'enregistrement des édits bursaux présentés par le roi.

(3) Cf. au sujet de ces corrections, les lettres de Voltaire à Lekain : l" novembre, 25 novembre, 7 décembre 1763. L'édition fut publiée sous le titre suivant : Adélayde DuguescUn, tragédie par M. de Voltaire, représentée pour la première fois le 18 janvier 1734, et remise au théâtre le 9 septembre 1763, donnée au public par M. Lekain, comédien ordinaire du roy. Paris, veuve Duchesne, 1766, un vol. in-S",

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Trois nouvelles tragédies sous la protection de Lekain.

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