‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 4 sur 71 · LTA1RE ET LES COMÉDIENS · texte numérisé non relu

LTA1RE ET LES COMÉDIENS

mœurs plus que faciles lui avaient attiré nombre de protecteurs (1). On la fit entrer à l'Opéra. Elle n'y réussit guèrC;, n'étant que médiocre musicienne. On songea ensuite aux Français. Elle y débuta et fut reçue à cause de sa voix, dont la douceur et l'harmonie étaient incom- , parables. Or l'on sait combien, au commencement du xviu** siècle, le public tenait à la qualité de la voix chez les acteurs tragiques. Quinault ne réussissait que grâce à son merveilleux organe. Pour la même raison,

pas mon Credo ! Je vais vous le réciter : Pater noster qui... Aidezmoi, je ne me souviens plus du reste. » (Cf. Dictionnaire j)hiloso- ■pliique, article Credo.)

[W M"'' Duclos eut de nombreux adorateurs. Voltaire fut un d'entre eux. Il chanta la tragédienne et lui adressa ce couplet resté célèbre :

Belle Duclos, Vous cliannoz toute la nature !

Belle Duclos, Vous avez les dieux pour rivaux ; Et Mars tenterait l'aventure, ' S'il ne craignait le dieu Mercure,

.< Belle Duclos !

Les déclarations du poète furent mal accueillies. L'actrice lui préféra le duc d'Uzès, et Voltaire d'écrire :

Mon cœur de la Duclos fut iiuclque temps charmé; L'amour en sa faveur avait monté ma lyre : Je chantais la Duclos ; d'L'zés on fui aimé ; Li'clait bien la peine d'écrire !

(Cf. Epître à M"' de Montbrun-Villefranche.) L'auteur de Zaïre disait encore, mais d'une façon moins poétique : « M"« Duclos prend tous les matins quelques prises de séné et de casse, et le soir plusieurs prises du comte d'Uzès. » (Cf. Lettre de Voltaire à la marquise de Mimeure, juillet 1715.)

11 ne faut pas croire que cet amour de Voltaire pour son interprète fut une simple amourette de jeunesse, dont le souvenir s'ellace avec les années. A la fin de sa vie, le patriarche de Ferney se rappelait encore les sentiments que lui avait inspirés la tragédienne. 11 en parlait au marquis de Villette, lorsque ce dernier vint le visiter « au pied des Alpes «. (Cf. Lettre du marquis de Villette au marquis de Villevielle, avril 1777.)

la Duclos parvint à conquérir la première place au tripot. Sa voix fit toute sa réputation ; il est vrai qu'elle devait être aussi l'écueil de sa carrière.

N'ignorant pas que cet avantage était son seul mérite, la tragédienne en abusa. Elle ne récita plus ses rôles, mais les psalmodia ou les déclama avec une emphase exagérée. Sa diction mérita d'être qualifiée par ^Voltaire de « mélopée théâtrale » (1).

Mlle Duclos n'était pas la première à avoir ce défaut. Les acteurs de Tllôtel de Bourgogne disaient aussi le vers tragique sur un ton boursouflé, ce qui leur attirait de sévères critiques de la part de Molière, ce grand amoureux de la vérité (2). Mais le public les applaudissait tandis qu'il sifflait l'auteur du Misanthrope dans la Mort de Pompée. La tradition léguée par les « grands comédiens » se perpétua. La Champmeslé chanta ses rôles, la Desmares suivit son exemple, et les éloges ne furent pas marchandés à ces artistes. Cela ne laisse pas de nous étonner aujourd'hui, oii nous exigeons avant tout d'un acteur d'être naturel dans sa diction. Mais si l'on réfléchit que les tirades d'éloquence et que les déclarations d'amour dans le style précieux ne sont pas rares dans la tragédie classique, l'on excusera ses premiers interprètes d'avoir déclamé les unes et soupiré les autres au mépris de la vraisemblance, mais en s'inspirant de la façon dont elles furent écrites.

On peut concevoir à la rigueur qu'une actrice dise avec une certaine emphase les imprécations de Camille. Il y a dans ce morceau quelque déclamation, et la dic-

(1) Cf. Dictionnaire philofsophirjue, article Mélopée.

(2) Cf. Précieuses ridicules, scène x. Impromptu de Versailles, scène i.

tion peut Je faire sentir (I). Il ne sera pas non plus ridicule qu'une comédienne récite d'une voix chantante et affectée les adieux de Bérénice :

Je n'écoute plus rien: et, pour jamais, adieu...

l^our jamais ! Ali, Seigneur ! songez-vous en vous-même

Combien ce mut cruel est affreux quand on aime ?

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,

Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ;

Que le jour recommence, et que le jour finisse

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice... (2).

Ces vers ont quelque chose de musical et une pointe de préciosité, que des intonations peuvent indiquer. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'un débit emphatique ou cadencé est le plus souvent invraisemblable : que penser d'une tragédienne qui déclamerait avec pompe le monologue désespéré d'Hermione :

Oîi suis-je? Qu'ai-je fait? Que dois-je faire encore (3) ?

ou qui réciterait d'une voix chantante et prétentieuse les vers, exquis dans leur simplicité, que Pauline adresse à sa confidente :

Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle, où nous sommes :

Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes;

Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire efïet

De l'amour, qu'on nous ofîre, et des vœux, qu'on nous fait (4).

(1) Mais combien sera supérieure la tragédienne, qui, — comme le faisait Rachel, — soulignera le « ton bras » d'un rire ironique et méprisant, et après le « Rome enfin que je hais » prendra un temps, comme pour mieux rassembler tout ce qu'elle sent en elle de haine, puis dérochera d'une voix sourde le « parce qu'elle t'honore ».

(2) Cf. Bérénice, IV, 6.

(3) Cf. Andromaqiie, V, 1.

(4) Cf. Polyeucte, I, 3.

Dans l'un et l'autre cas, ce serait un grossier contresens.

Les comédiens de la vieille école peuvent donc dans une certaine mesure être excusés d'avoir déclamé ou chanté la tragédie. Le public qui venait les entendre, loin d'en être choqué, les applaudissait. Cette approbation est encore une circonstance atténuante qu'on peut invoquer en leur faveur.

Mais pour peu que l'on abusât de cette diction conventionnelle, elle devenait absolument grotesque. Ce fut le cas de M^'e Duclos, qui « rendit enfin ridicule ce qui avait été « admiré dans la des Œillets et dans la Champmeslé « (1). Ses rôles ne furent jamais composés. Elle les joua tous de la même façon, lançant les morceaux à panache comme un chanteur lance un air de bravoure, soupirant les tirades d'amour comme on soupire une romance. Point d'étude approfondie des caractères, point de gestes éloquents, point de ces jeux de scène qui éclairent une situation, rien, en un mot, de ce qui fait d'un personnage de théâtre « une peinture vivante «, ne se trouvait dans le jeu de la tragédienne.

Et cependant M'^^ Duclos n'était pas sans avoir quelques qualités. Elle avait le don des larmes et savait émouvoir. Voltaire lui-même , qui là jugea fort sévèrement, le reconnaissait : « J'ai vu, disaitil dans les dernières années de sa vie à une actrice qui manquait de sensibilité, M"e Duclos faire pleurer toute une salle avec ces simples mots : « Mon père. »

(1) C{. Dicfionudire p/tilosop/iiqiie, nvilvlo M élvpc'e.

Mais la Duclos se savait à la mode. Tout Paris parlait d'elle et Tadmirait. Pourquoi donc aurait-elle changé sa méthode et consacré à l'étude de ses rôles un temps qu'elle pouvait donner à ses plaisirs ?

Par malheur la mode est changeante. Une actrice perd les faveurs du public aussi vite qu'elle les obtient, surtout lorsqu'elle n'est pas douée d'un talent de premier ordre. M^'e Duclos l'apprit à ses dépens lorsqu'Adrienne Lecouvreur vint partager avec elle l'emploi des 4)rincesses de tragédie. Il y eut d'abord rivalité entre elles deux. Gomme nous le disions précédemment, elles eurent leurs partisans et leurs adversaires, mais la critique ne tarda pas à s'apercevoir de la distance qui séparait la comédienne médiocre de l'artiste de génie.

Ce mot n'est pas exagéré, lorsqu'on parle d'Adrienne Lecouvreur. Elle allait apporter sur notre scène un jeu uniquement inspiré par l'observation de la nature et donner ainsi une orientation nouvelle à l'art théâtral, 011 jusqu'à présent la convention avait eu la plus large part.

Fille de très petites gens (1), élevée à Paris, non loin de la scène oii elle devait triompher, Adrienne avait montré de bonne heure un goût très vif pour la poésie

(1) M^'s Lecouvreur, ou plus exactement Adrienne Couvreur, naquit à Damerie, bourg situé près d'Epernay, le 5 avril 1692. Son père, dont If métier était celui de charpentier, vint s'établir à Paris en 1702 dans le voisinage de la Comédie-Française.

De bonne heure la jeune fille témoigna le désir d'entrer au théâtre. Après s'être fait applaudir dans des comédies de société, elle fut remarquée par Legrand père, qui lui donna des leçons et l'envoya jouer en province. Le 14 mai 1717 elle débuta aux Français par lerôle d'Electre, et sa carrière ne compta plus que des succès.

On sait qu'elle eut une liaison avec le maréchal de Saxe. Lorsque ce

et pour le théâtre. Mais comment, sans aucun protecteur, sans aucune relation, solliciter un ordre de début? Il n'y fallait pas songer.

A cette époque, une très grande dame, la présidente Le Jay, faisait jouer la tragédie dans son hôtel de la rue Garancière. Elle recrutait à cet etfet des comédiens amateurs. Adrienne se proposa et fut acclamée. Tel fut son succès que les sociétaires, craignant la concurrence de ce théâtre particulier, obtinrent par requête qu' Adrienne fût enfermée au Temple avec ses camarades.

Voilà notre tragédienne sous les verrous. Mais sa grâce et son esprit lui font faire bien vite la conquête du grand prieur Vendôme — d'ailleurs facile à conquérir — et la prison se transforme en salle de spectacle. C'est alors que Legrand, qui, pour être un acteur médiocre, n'en était pas moins un homme fort intelligent, remarqua le talent de la jeune lille et lui donna des leçons. Legrand enseignant son art à Adrienne Lecouvreur, cela nous fait sourire ! Cependant l'auteur de la Famille extravagante ne fut pas sans être utile à son élève : il l'introduisit dans le monde du théâtre et lui fit signer un engagement avec la comédie de Strasbourg. Adrienne était « lancée ».

Son séjour en province fut de courte durée. Elle rentrait bientôt à Paris pour débuter à la Comédie-Française. Elle parut dans les rôle dElectre et de Bérénice.

dernier fut nommé duc de Couriande, elle mit en gage ses diamants ■pour une somme de quarante mille livres, qu'elle fit accepter à son royal amant afin qu'il payât ses dettes.

La tragédienne mourut le 20 mars 1730, à la suite d'une maladie d'entrailles, disent les uns, après avoir été empoisonnée, disent les autres. La deuxième liypothèse est la plus vraisemblable.

Son succès fut prodigieux. Un mois s'était à peine écoulé qu'on la recevait au nombre des sociétaires. Et pourtant Adrienne Lecouvreur n'obtint pas immédiatement tous les suffrages du public parisien. Elle fut discutée. Son jeu, très différent de celui des actrices qui l'avaient précédée, dérouta nombre de spectateurs.

Qu'avaient fait les Desmares et les Duclos? Par des effets de voix recherchés, elles s'étaient efforcées de faire sentir au parterre la beauté harmonique des vers. Adiienne, en détaillant ses tirades, en donnant aux mots leur juste valeur, visait avant tout à traduire la pensée du poète, à en montrer le fond et même parfois à y ajouter. C'était toute une réforme que la débutante apportait à l'art théâtral (1).

Sa pantomime différait aussi des gestes adoptés par les comédiens de la vieille école. Ses attitudes étaient plus naturelles. Elles n'avaient rien de guindé, rien d'automatique. Enfin la tragédienne poussait au suprême degré l'art d'écouter son interlocuteur. Son visage reflétait les sentiments de Facteur qui lui parlait.

(1) L'heureuse réforme queM"« Lecouvreur apportait sur notre scène, fut célébrée jusqu'en Italie. Témoin ces vers d'un auteur « de beaucoup d'esprit et de sens », que Voltaire cite dans la seconde épître dédicatoire de Zaire :

Laleggiadra Couvreur sola non trolla Per quella strada dove i suoi compagui Vau (li galoppo tutti quanti in frotta; Se avvien ch' clla pianga, o clie si lagni Scnza qucgli urli spaveufosi loro, Ti niuove si clie in pianger l'accompagni.

C'est-à-dire : « La charmante Lecouvreur est seule à ne pas marcher « dans la voie où ses camarades galopent en foule. Si elle pleure, ou '< si elle se lamente, elle le fait sans pousser comme eux d'épou- « vantables hurlements. Elle est si touchante qu'elle fait verser des « larmes. »

A cet art admirable de vérité, l'art factice de M^'^ Duclos ne put pas résister. Les admirateurs de Salomé devinrent de plus en plus rares; ceux de Mariamne de plus en plus nombreux. Adrionne « enterra » sa rivale, et la reine Marie Leczinska, après l'avoir entendue à Fontainebleau, lui donna hautement la préférence (1).

Pour l'auteur de Zaïre, il prodigua ses louanges à « l'actrice inimitable qui avait presque inventé l'art « de parler ati cœur, et de mettre du sentiment et de « la vérité oii l'on ne mettait guère auparavant que « de la pompe et de la déclamation » (2). Il reconnut en elle une interprète idéale. Il lui donna son amitié, qui devait se changer bientôt en un sentiment plus intime, plus profond, et devenir un amour passionné.

Voltaire fut-il un amant heureux? C'est peu probable, si nous en croyons plusieurs passages de sa correspondance : « Adrienne, écri\^ait-il à la présidente de Bernières, oublie au milieu de ses triomphes qu'elle me hait (3). » Une autre fois le poète envoyait à l'actrice une garniture de lit avec ce spirituel couplet, qui ne laisse pas de doute sur le sort de ses amours :

Recevez, charmante Adrienne, Recevez ce manteau de lit.

Pour vous le tendre amour le fit, C'est son ouvrage et votre étrenne.

(1) Cf. Lettre Je Voltaire à la présidente de Bernières. Fontainebleau; 18 octobre 1725.

(2) Cf. Harangue prononcée le jour de la clôture du théâtre (année 1730). Ce discours est de Voltaire.

(3) Cf. Lettre de Voltaire à la présidente de Bernières. Fontainebleau; 18 octobre l"2.i.

Recevez dans vos bras mes illustres rivaux : C'est un mal nécessaire, et je vous le pardonne ; Mais songez que chez vous j'ai gardé les manteaux, Et que c'est moi qui vous en donne.

Voltaire se résigna à n'avoir pour la Lecouvreur « qu'une pure amitié », Dès lors il ne cessa de la célébrer. Il lui consacra une place dans le Temple du goût ; il lui dédia VAntigiton, poème fort scabreux, qu'il destinait à la Duclos, et lui adressa une épître, où. se trouvent ces vers pleins de grâce et d'esprit:

...Amour, Vénus et Melpomène

Loin de Paris faisaient voyage un jour;

Ces dieux charmants vinrent dans ce séjour,

Où vos appas éclataient sur la scène :

Chacun des trois, avec étonnement,

Vit cette grâce simple et naturelle,

Qui faisait lors votre unique ornement.

Ah ! dirent-ils, cette jeune mortelle

Mérite bien que, sans retardement,

Nous répandions tous nos trésors sur elle. »

Ce qu'un dieu veut se fait en un moment.

Tout aussitôt, la tragique déesse

Vous inspira le goût, le sentiment,

Le patliétique et la délicatesse.

'< Moi, dit Vénus, je lui fais un présent

Plus précieux, et c'est le don de plaire :

Elle accroîtra l'empire de Gythère ;

A son aspect tout cœur sera troublé.

Tous les esprits viendront lui rendre hommage.

— Moi, dit l'Amour, je ferai davantage ;

Je veux qu'elle aime. » A peine eut-il parlé,

Que dans l'instant vous devîntes parfaite...

On sait enfin avec quelle éloquence l'auteur de Zaïre chanla la mort de celle qu'il avait aimée et avec quelle

sollicitude il s'occupa de la fille que laissait la tragédienne en mourant (Ij,

M"*" Lecouvreur périt dans la force de l'âge et du talent. Elle n'avait créé que deux rôles dans les œuvres de Voltaire (2) ; mais celui-ci ne la considérait pas moins comme la plus accomplie de ses interprètes. En effet, parmi les comédiens qui jouèrent les premières œuvres du maître, Adrienne brilla d'un éclat particulier. Personne ne parvint à l'égaler. Ceux qui vou-

(1) Cette fille est connue sous le nom de M"* Daudet. Son père, qui se nommait Klinglin et qui était ancien prêteur royal à Strasbourg, ne s'en occupa que fort peu. Lorsque Voltaire vint s'installer à Colmar (1753), on la lui présenta. Le poète chercha vainement en elle quelques traits de ressemblance avec la grande tragédienne, mais il promit sa protection à » la fille de Monime », dont la vie était obscure et triste. (Cf. Lettres de Voltaire au comte dWrgental : Strasbourg, 6 août no3 ; du pied d'une montagne, 10 octobre 1133.)

En mO, M"« Daudet forma le projet d'aller vivre à la cour de Russie, et pria Voltaire de la recommander à la bienveillance de Catherine IL Le poète essaya de détourner sa protégée de ce dessein. La guerre rendait la Russie un pays dangereux à habiter et difficile à gagner. Aussi proposa-t-il à la voyageuse de venir à Ferney et de se rendre ensuite à Paris. Elle accepta et partit pour la Suisse; mais l'auteur de Zaïre, qae sa colonie entraînait à de grandes dépenses, ne put garder longtemps auprès de 4ui l'enfant d'Adrienne Lecouvreur. (Cf. Lettres de Voltaire au comte d'Argental : 18 mars 1770; 16 mai 1770 ; 10 septembre 1770 ; 2o septembre 1770 ; 24 novembre 1770.)

xV la fin de l'année 1771, la jeune fille se trouvait en Russie auprès de Mni« de Strogonof, « la personne la plus riche » de la contrée. (Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental; 2 décembre 1771.) Ce séjour ne fut pas de longue durée : deux ans plus tard, M"« Daudet revenait à Paris, où elle allait s'établir et vivre entourée des amis de sa mère. (CL Lettre de Voltaire au comte d'Argental ; Ferney, 8 mai 1773.)

M"* Daudet ne fut pas le seul epfant de la Lecouvreur. La tragédienne eut une seconde fille dont le père était officier de Monseigneur le duc de Lorraine. Elle épousa Francœur, surintendant de la musique du roi, qui fut nommé, en 17;i7, directeur de l'Opéra.

(2) Nous ne comptons pas comme une création le rùle d'IIortensc dans l'Indiscret, que joua Adrienne Lecouvreur, mais qui fut créé par M"* Labbatte. actrice de médiocre talent.

lurent suivre ses traces, prirent la familiarité pour le naturel^ et oubliant que la tragédie doit toujours se ressentir de la grandeur du sujet, ils donnèrent à leurs personnages le « ton bourgeois » (1). Ils négligèrent — ce qu'Adrienne n'avait jamais fait — « ce degré « d'animation nécessaire pour exprimer les grandes « passions et les faire sentir dans toutes leurs forces, « Après la mort de la grande artiste, acteurs et actrices revinrent pour la plupart à la routine de la vieille écoJe. Il fallut le génie de M"^ Clairon pour ressusciter l'art dont la Lecouvreur avait ouvert la voie.

Brutus. — Eriphyle. — La mort de César.

Sakuazin. — M"® Dangeville. — Paulin

A la suite d'une querelle avec M. de Rohan-Ghabot, Voltaire fut embastillé. Le chevalier s'était conduit lâchement ; les torts étaient de son côté : sa puissance et son crédit lui firent donner raison. On n'écouta pas les justes réclamations du poète, et comme il cherchait à se venger, on l'emprisonna. La liberté lui fut bientôt rendue, mais il dut partir pour l'Angleterre.

Ce séjour à l'étranger devait exercer une considérable influence sur l'auteur de Traire. Les idées libérales de nos voisins d'outre-Manche, leur littérature, si féconde en génies et en grands talents, l'enthousiasmèrent. Après avoir demeuré à Wandsworth chez

(1) Cf. note de Voltaire mise en bas de l'Epitre à M"« Clairon.

M. de Faikener, un négociant qui fut plus tard ambassadeur auprès de la Porte Ottomane, Voltaire se rendit à Londres, où il fut présenté à tout ce que les lettres, les sciences et les arts comptaient alors de plus illustre. Poètes, philosophes, dramaturges, comédiens en renom, furent- bientôt au nombre de ses relations. Il connut Congrève et les interprM.es de Shakespeare. Il étudia les œuvres qui formaient leur répertoire ; il apprécia leur talent, et l'on sait le souvenir qu'il en garda. Les vers où il célèbre miss Oldfield en sont témoins (1).

Ce qui frappa le plus Voltaire dans le théâtre anglais, ce fut la part que les auteurs donnaient à l'action matérielle, à la mise en scène. Leurs pièces étaient avant tout « la représentation d'un événement », et non pas comme chez nous une suite de conversations écrites dans un style élégant, mais souvent monotone, que des personnages échangent sous un lustre, entre deux rangées de spectateurs. Cette action, ce spectacle, qui remplaçaient à Londres les interminables récits des confidents, et qui faisaient d'une tragédie un tableau vivant, il voulut les transporter sur notre scène.

C'est dans cet esprit qu'il composa Bnitus. Le premier acte fut écrit en Angleterre, les suivants en France (2), où Voltaire rentrait au mois de mars 1729. L'œuvre était achevée à la fin de l'année. Il la lut aux comédiens, après les avoir réunis autour de sa table (3).

(1) Sur le séjour de Voltaire en Angleterre, Cf. Desnoiresterres, la Jeunesse de Voltaire^ chapitre x,

(2) Disons pour être exact que Voltaire travailla à Brutiis en mai aux environs (le Paris; en juin et en juillet à Plombières; en septembre à Nancy.

(3) Cette lecture eut lieu le 15 octobre : « M. de Voltaire, dit le Mer- « cwre, lut aux mêmes comédiens, le lo de ce mois, une tragédie de sa

Mais la crainte de voir tomber sa pièce sous une cabale organisée par le chevalier de Rohan lui en fit retarder la représentation (1).

La tragédie, donnée un an plus tard, réussit les premiers jours, mais les recettes ne tardèrent pas à baisser (2).

La mise en scène pittoresque dont le poète avait encadré son œuvre, ne fut pas étrangère à ce succès éphémère. Voltaire s'était documenté et avait mis ses effoYts à reconstituer un décor exact, qui n'eût rien de commun avec l'éternel « Palais à volonté », ovi se jouait tout le répertoire tragique. Chose rare à l'époque oii nous sommes, il avait décrit les plantations de chacun des tableaux oii se déroulait l'action du drame ; il avait noté les passades, les allées et venues des personnages (3). Il s'était également occupé des costumes et

« composition, sous le titre de Brutus, qui fut reçue avec de grands « éloges de la part de tous ceux qui l'entendirent. » (Cf. Mercure, octobre 1729.)

(1) Cf. Lettre de Voltaire à Thiériot, décembre 1729.

(2) La première représentation eut lieu le 11 décembre 1730. La tragédie fut jouée quinze fois.

(3) Nous trouvons en effet dans Brulus des indications scéniques très détaillées. Exemiile :

« Entête du premier acte : « Le théâtre représente une partie de la -( maison des consuls sur le mont Tarpéien; le temple du Capitole se « voit dans le fond. Les sénateurs sont assemblés entre le temple et la « maison, devant l'autel de Mars. Brutus et Valerius Publicola, con- <i suis, président cette assemblée : les sénateurs sont rangés en demi- « cercle. Des licteurs avec leurs faisceaux sont debout derrière les ^ « sénateurs. »'

En tête de la scène ii du premier acte : « Arons entre par le côté du * « théâtre, précédé de deux licteurs et d'Albin son confident ; il passe » devant les consuls et le sénat, qu'il salue, et il va s'asseoir sur un « siège préparé pour lui sur le devant du théâtre...,'» etc., etc.

Ces indications nous paraissent toutes naturelles aujourd'hui, où nous sonuues habitués à voir notés dans les brochures de théâtre les

des accessoires. Les sénateurs paraissaient drapés dans des robes rouges, (où Voltaire avait-il vu que les pères conscrits fussent habillés de pourpre ?) et des licteurs, portant le classique faisceau, les précédaient sur le théâtre.

Mais si les décorateurs et les costumiers de la Comédie-Française satisfirent les exigences de l'auteur, il fut médiocrement secondé par ses interprètes.

Les deux principaux rôles de Brutus étaient tenus par Sarrazin et par W^^ Dangeville.

Le premier de ces deux artistes (I) avait débuté au tripot après s'être fait entendre sur quelques théâtres de société. Une belle voix, de l'intelligence et de la sensibilité lui avaient valu les faveurs du parterre. L'approbation de la Cour le fit admettre définitivement

mouvements et les gestes des personnages ainsi que la disposition du décor. Mais en établissant par écrit la plantation d'un tableau et la pantomime des acteurs, Voltaire faisait une innevation dont Diderot devait faire ressortir l'importance : <i II faut, dit l'auteur des Salons, « écrire la pantomime toutes les fois qu'elle fait tableau, qu'elle donne » de l'énergie oiî de la clarté aii discours ; qu'elle lie le dialogue, « qu'elle caractérise, qu'elle consiste dans un jeu délicat, qui ne se « devine pas; qu'elle tient lieu de réponse, et presque toujours au « commencement des scènes.

« Elle est tellement essentielle que de deux pièces composées, l'une, « eu égard à la pantomime, et l'autre sans cela, la facture sera si di- « verse, que celle où la pantomime aura été négligée ne se pourra « pantomitiier. On ne l'ôtera point dans la représentation au poème « qui l'aura C'est elle qui fixera la longueur des scènes et qui colorera « tout le drame. » (Cf. Diderot, De la Poésie dramatique.)

(1) Sarrazin (Claude) naquit à Nuits, près de Dijon, le 19 juin 1680. Ses parents, qui appartenaient à la riche bourgeoisie, le destinaient à l'état ecclésiastique. Mais le jeune honwne, ayant rencontré dos comédiens de campagne, fut séduit par leur profession et résolut d'entrer au théâtre. Il fit d'abord parti de la société qui jouait chez le duc de Gesvres au château de Saint- Ouen, puis débuta à la Comédie- Française le 3 mars 1729 par le rôle d'OEdipe dans la tragédie de Corneille. Le 17 mars, il parut à Versailles dans le rôle d'Agamemnon

3i VOLTAIRE ET LES COMÉDIENS

au nombre des sociétaires. On lui confia les « pères » et les « rois ». Son physique avantageux, ses traits réguliers et empreints d'une certaine noblesse convenaient à cet emploi.

Très épris des réformes apportées par Adrienne Lecouvreur, Sarrazin fut au nombre des comédiens qui voulurent suivre l'exemple de l'illustre tragédienne et qui n'y réussirent point. Il récita les vers avec une plate familiarité, sur le ton dont on lit la gazette, pour nous ^servir du mot de Voltaire, qui regrettait, en l'entendant, la déclamation majestueuse et ampoulée des Ponteuil et des Beaubour (1).

Ajoutons à ce défaut, que le tragédien n'était « ni /\' mâle, ni vigoureux ». « Il ignorait l'art de peindre les passions avec énergie (2). » On conçoit que, dans de telles conditions, il devait laisser cà désirer dans le rôle de Brutus. Il n'avait rien de ce qu'il faut pour représenter un Romain qui n'hésite pas à condamner son lils à mort, lorsque ce dernier est accusé de trahison. Voltaire le lui fit sentir. La mollesse de l'acteur dans son invocation au dieu Mars (3), son peu de fermeté, de grandeur et de majesté dans le premier acte de la tragédie, impatienta tellement le poète que, pendant

ilphuiénie en AuUde) et fut défuiitivement admis. En 17:34, Sarrazin lut gratifié d une pension de 1000 livres. Cinq ans plus tard, a la suite d un^'e maladie de la gorge, il prit sa retraite (1^' avril 1759).

Le tra<^édien avait alors soixante et onze ans et était veuf depuis assez longtemps. Il épousa la mère de Dubois, l'acteur, qui devait provoquer « La journée du Siège de Calais », et mourut trois ans après, le lundi 15 novembre 1762.

(1) Cl. Lettre de Voltaire au comte d'Argental ; 1" septembre 1700.

.2) Cf. Mémoires de Lekain. Faits particuliers sur ma liaison avec M. de Voltaire.

;3 Bvulus, acte I, scène n.

une répétition, il s'écria « avec une ironie sanglante »: « Monsieur, songez que vous êtes Brutiis, le plus « ferme de tous les consuls romains, et qu'il ne faut « point parler au dieu Mars, comme si vous disiez : <( Ah! bonne Vierge, faites-moi gagner un lot de cent « francs à la loterie (1) ! »

Sarrazin devait être plus heureux dans Traire. Il remplissaitle personnage de Lusignan, et tous les connaisseurs le louèrent de son jeu (2). L'auteur se montra plus réservé. D'ailleurs Voltaire ne rendit jamais justice au tragédien, qui établit cependant avec conscience et même avec talent de nombreux rôles dans son théâtre (3). Sarrazin ne méritait pas d'être ainsi traité. Ce fut un acteur de second ordre, mais de bon second ordre, dont Grimm. a fait l'éloge avec raison (4).

TuUie, l'héroïne de Brutits, était jouée par M"° Dangeville (5). Nous nous représentons difficilement

y\.) Cf. Mémoires de Lekain. (Faits particuliers sur ma liaison avec M. de Voltaire.)

(2) On lit dans une brochure de l'époque : « Le sieur Sarrazin, dans « Lusignan, est véritablement père ; il ne cherche point par sa décla- « mation à attendrir le spectateur ; tout son soin est d'apprendre le « sort de ses enfants... » (Cf. Essai sur la connaissance des théâtres français. Chez Prrult père, quai de Gèvres, au Para'dis.)

(3) Voici la liste des créations de Sarrazin dans le théâtre de Voltaire : 1730, Brutus {Brutus) ; 1732, Hermogide Eripivjle) ; 1734, Lusignan (Zaïre); 1736, Alvarès [Alzire); 1740, Benassar [Zulime) ; 1742, Zopire

Mahomet) ; 1743, Narbas [Mérope); César [Mort de César) ; 1746, Philippe Humbert [Nanine] ; 1750, Pamène {Oreste). Disons enfin que Sarrazin tint aux répétitions le rôle de Zamti. La maladie ne lui permit pas de le créer. Il le reprit quelques mois après, sans grand succès. . Voltaire écrivait à d'Argental (Délices, octobre 17yo) :... on dit que dans Zamti « Sarrazin a l'air d'un vieux sacristain de pagode ».

(4^ Le célèbre critique disait : « Quelle chaleur ! quelle foule de sen- « timents, et de sentiments toujours vrais, il savait mettre dans son « jeu! »

(5) Marie-Anne Botot (dite M"» Dangcville naquit à Paris le 2'.t dv

la charmante actrice avec l'ample manteau et le diadème à panache, que portaient les princesses de tragédie. Son nom évoque l'idée d'une soubrette alerte et piquante, qui, le poing sur la hanche, lance d'une voix joyeuse les tirades d'une Dorine forte-en-gueule ou les éclats de rire argentins d'une Lisette de Regnard. Elle avait débuté dans le Médisa?it de Destouches, après avoir longtemps travaillé avec sa tante, M'^^ Desmares. Son grand succès l'avait fait recevoir au nombre des sociétaires pour doubler M"*" de Seine (1). Mais la Comédie-Française exigeait des débutants qu'ils jouassent dans le tragique ainsi que dans le comique. M^'® Dangeville aborda le rôle d'Hermione : elle s'en tira avec honneur.

Ce fut alors que Voltaire la remarqua. La jeune actrice n'avait que quinze ans, et déjà son jeu et sa diction atteignaient presque la perfection. Elle commençait par 011 les plus grands comédiens avaient fini.

cembre 1714. Ses parents, qui étaient comédiens, la destinèrent au théâtre des sa plus tendre enfance : à l'âge de trois ans, elle figurait dans des ballets. Le 30 janvier 1730, la jeune actrice débuta aux Français dans la Lisbeth du Médisant et dans Hermione. Le 6 mars suivant, elle était reçue. Elle obtint ses plus grands succès dans les rôles de soubrettes et dans les mèz'es de comédie. A la suite de discussions avec l'orgueilleuse Clairon, M"« Dangeville se retira le 14 mars 1763, après s'être fait applaudir dans r Anglais à Bordeaux de Favart. La Comédie lui fit une pension de 1300 livres. Le 6 septembre 1794, Mole prononça l'éloge de l'actrice sur la scène du Théâtre-Français, et M"« Joly couronna son buste.

M'ie Dangeville mourut à Paris le l^i" mars 1796.

(1) M"» de Seine, qu'on appelait aussi M"« Dufrêne, parce qu'elle devint en 1724 la femme ou la maîtresse de Quinault-Dufrêne, débuta à Fontainebleau, devant la Cour, le 17 novembre 1724. On la reçut le même mois, et cependant son talent n'avait rien de très remarquable. Le 5 janvier 1723, elle parut à Paris dans le rôle d'Hermione. Elle se retira au mois de mars 1736 avec une pension de 1000 livres.

Ajoutons que M"" Dangeville jouissait des faveurs du parterre et des loges . (Teu fut assez pour déterminer le poète à lui confier le rôle de Tullie. Elle refusa d'abord. Son emploi était de doubler M"« de Seine; elle ne voulait pas marcher sur les brisées de son ancienne. Voltaire insista. Elle finit par accepter le rôle, non sans être effrayée de sa difficulté.

L'auteur de Zaïre s'efforça de rassurer son héroïne. Il la fit travailler ; il lui donna les conseils les plus affectueux et sut dissimuler ses observations et ses critiques sous d'ingénieuses flatteries : c'était à Tullie qu'on aurait l'obligation du succès. Mais pour atteindre ce but, il ne fallait rien précipiter, il fallait jouer avec beaucoup d'âme et de force, mettre de la terreur et des sanglots dans la déclamation. Et surtout il fallait ne pas s'inquiéter. « Quand même cela n'irait pas bien, qu'importe ? » M''" Dangeville avait quinze ans, et tout ce qu'on pourrait dire, ce n'est pas ce qu'elle serait un jour (1).

Bnitiis réussit à la première représentation, mais les applaudissements, trop bruyants pour être toujours sincères, n'empêchèrentpas d'entendre de sévères critiques sur la pièce, et surtout sur la tragédienne (2). Cette der-

(1) Cf. Lettre de Voltaire à M"« Dangeville, 13 décembre 1730. Quelques éditeurs des œuvres de Voltaire — Beucliot entre autres — ont cru que cette lettre était adressée à M"« Gaussin.

(2) On lit dans les Anecdotes dramatiques qu'à la première représentation, lorsqu'on prononça ces vers :

Je suis fils de Brutus et je porto on mon cœur La liberté gravée et les rois en horreur,

le parterre « frémit d'indignation, comme étant peu accoutumé à des expressions si peu ménagées ». L'auteur, ([ui rapporte ce fait, ajoute: M''e Dangeville « fit tomber la pièce ».

nière, disait-on, était insuffisante et nuirait au succès de l'ouvrage. Ces bruits parvinrent aux oreilles de M"^ Dangeville. Elle se désola et parla d'abandonner son rôle. Voltaire s'empressa de ranimer « son courage abattu » : elle avait joué à merveille aux répétitions. Il ne lui avait manqué pendant le combat qu'un peu de hardiesse, mais cette timidité même lui faisait honneur. Une fallait pas désespérer. N'avail-on pas vu Mariamne tomber et se relever ensuite (i) ?

A* la seconde représentation, M'i^ Dangeville retrouva son sang-froid, Voltaire la remercia de ses efforts, qui avaient trahi sa bonne volonté ; ce fut par un madrigal que le poète acquitta sa dette de reconnaissance :

Que le public veuille ou non veuille, De tous les charmes qu'il accueille.

Les tiens sont les plus ravissants.

Mais tu n'es encor que la feuille Des fruits que promet ton printemps.

0 ma Tullie ! avant le temps Garde-toi bien qu'on ne te cueille (2) !

Mais cette épreuve avait suffi à W^^ Dangeville. Elle céda son rôle à M^^de Seine (3j et renonça pour jamais

(l'i Cf. Lettre de Voltaire à M"' Dangeville, 13 décembre 1130.

(2j Cf. Lettre de Voltaire à Thiériot, 1730. Voltaire envoyait encore en renierciment à M"<= Dangeville un exemplaire de la Henriade : « C'est « un ouvrage, lui disait-il, bien sérieux pour votre âge; mais qui joue « Tullie est capable de le lire, et il est bien juste que j'oITre mes ou- « vrages à celle qui les embellit. » (Cf. Lettre à M"° Dangeville, décembre 1730.)

(3) M'i* Dangeville ne dut jouer Tullie que deux fois, trois fois au plus. La distribution de Brulus, que donne le Mercure de décembre 1730, ne mentionne pas son nom, mais celui de la « Demoiselle Dufréne », autrement dit M"« de Seine.

à la tragédie. On le regretta, comme le prouve ce couplet :

Mais quelle erreur vient vous livrer

Tout entière à Thalie Pour n'avoir pu faire admirer

Les défauts de Tullie?

Quiconque juge sainement

Vous a rendu justice :

C'était le rôle seulement

Qui manquait à l'actrice.

Tout porte à croire cependant que M""^ Dangeville agit avec raison. Son tempérament ne se prêtait pas aux rôles tragiques. Elle ne fut pour Voltaire une excellente interprète, que lorsqu'elle revêtit le travestissement de Damis dans rindiscret^ ou le costume champêtre de Colette dans le Droit du seigneur (1).

BriUus n'avait réussi qu'à demi. Mais Voltaire, hanté par le souvenir des drames shakespeariens, voulut encore essayer de donner à la tragfédie française cette émotion et cette terreur violente que font éprouver les œuvres du poète anglais. C'est ainsi qu'il con-

(1) Le talent de M"e Dangeville était d'une extraordinaire souplesse. Voltaire put dire avec raison qu elle avait à elle seule « de quoi faire la réputation de cinq ou sixactrices ». (Cf. Compliment prononcé le 12 avril 1163, à l'ouverture du Théâtre-Français, par Daubervali. Elle jouait tantôt les Lisettes, tantôt les petites vieilles (la comtesse d'Olban dans Nanine) et, comme Virginie Déjazet, portait les travestissements avec une grâce infinie. C'est ainsi qu elle ressuscita Vlndiscret depuis longtemps oublié en paraissant dans le rôle du jeune étourdi. Le succès fut prodigieux. L'auteur écrivait à Thiériot : « Pour la jolie Dangeville, « elle fait bien de l'honneur à Vlndiscret. Dites-lui, cher ami, que je la « remercie de vouloir embellir de sa figure et de son action celte ba- « gatelle. Si j'avais pu prévoir autrefois que le rôle serait joué par elle, « je l'aurais fait bien meilleur... » (Circy, 25 janvier 17.36.)

-M'ie Dangeville avait encore de commun avec Déjazet qu'elle chantait avec beaucoup de finesse et de malice. Dans les Mécontenta, petite co-

r;ut le plan de la Mort de César et celui à'Eripjujle.

La dernière de ces deux pièces fut représentée en premier (1). Elle eut un sort encore moins heureux que celui de Brutiis, bien qu'elle fût convenablement interprétée par Quinault, par Sarrazin, par Legrand et par M'ie Balicour, actrice de médiocre talent, qui n'a pas laissé de souvenir dans les fastes de la Comédie- Prançaise (2).

Pour la Mort de César^ elle ne fut jouée qu'en 1743 (3). Elle avait été esquissée en Angleterre à Wandsvvortli, chez M. de Falkener. Mais cet ouvrage ne contenant pas un seul rôle de femme, l'auteur pensa qu'il conviendrait mieux à une scène de collège qu'à celle du Théâtre-Français. Il porta son œuvre à l'abbé d'Asselin. Le célèbre proviseur accueillit la pièce avec plaisir et reconnaissance. La primeur d'une tragédie

medie de La Briière (1734), suivie d'un divertissement et d'un vaudeville, dont Mouret avait composé la musique, notre comédienne détaillait à ravir un couplet qui avait pour refrain :

Voilà coiiuik; l.lioinnic N'osl jamais conlcnl.

On le lui fit l)isscr. Quelques spectateurs insistèrent pour l'entendre une troisième l'ois. L'actrice se tourna de leur côte, et, avec un regard ironique, répéta seulement: « Voilà comme ITiommc n'est jamais content. » Ce trait d'esprit fut salué par des rires et des applaudissements prolongés.

(i) Erip/vjle fut représentée pour la première fois le 7 mars 1732. Elle eut douze représentations, sept avant Pâques, cinq après.

(2) Cf. Mercure, mars 1732. Marguerite-Thérèse Balicour débuta à la Comédie-Française en 1727 par le rôle de Cléopâtre. Elle reprit l'année suivante la Médée de Longepierrc, qu'on n'avait pas jouée depuis trente-quatre ans. Elle mourut on. 174^

(3) La première représentation eut lieu le 29 avril 1743. La tragédie fut jouée sept fois.

de Voltaire devait faire le plus grand honneur au collège d'Harcourt {]). Elle y obtint les applaudissements les plus flatteurs, mais il n'en fut pas de même lorsqu'elle fut représentée aux Français. Elle ennuya prodigieusement lesWelches, avides de galanterie, qui ne surent pas apprécier les beautés sévères de ce drame.

Dans la distribution de la Mort de César, nous ne voyons qu'un nom à relever, celui de Paulin (2). Cet acteur ne fut durant toute sa carrière que d'une honnête médiocrité. Il ne joua guère que des rôles sacrifiés, que des rôles de second plan. Cependant, par le soin qu'il mit à les composer, il mérite d'être tiré de l'oubli. On le remarqua dans le personnage de Cassius ; il parut moins terne que ses camarades Legrand et Sarrazin. Mais c'est ici le cas de citer le proverbe: « Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. » Ses autres créations dans le théâtre de Voltaire furent sans importance, si l'on excepte celle de

fl) Avant d'être donnée an collège d'Harcourt, la Mort de César le fut à ITIôtel de Sassenage. Les écoliers du collège Mazarin la représentèrent ensuite. Disons enfin qu"en 1748 les élèves des Visitandines de Beaune jouèrent la tragédie de Voltaire. Le poète écrivit même un prologue spécial pour cette circonstance peu ordinaire : une pièce, sans un seul rôle de femme, jouée dans un couvent de demoiselles.

(2) Louis Paulin naquit à Paris le 6 août 1711. 11 était fils d'un capitaine au régiment de Ponthieu. Il servit lui-même plusieurs années, mais il se fatigua du métier militaire et voulut se faire comédien. Il demanda à entrer au théâtre de Lyon pour jouer les utilités. Il fut accepté et aborda même de seconds rôles. Grâce à de hautes protections, il débuta aux Français le 3 août 1741 dans le rôle de Pharasmane {Rhadamisie et Zénobie). On l'admit le 20 mai 1742.

A la mort de Montménil, Paulin hérita de l'emploi des paysans, et s'y fit remarquer par le naturel de son jeu.

Il mourut à la suite d'une grave maladie le 19 janvier 1770.

Page 1