TOURNÉES A LYON ET A GRENOBLE, LE THÉÂTRE DE LA
CHATELAINE.
Les Triumvirs étaient tombés, Jules César et la reprise d'Adélaïde n'avaient obtenu qu'un faible succès, mais Lekain, jaloux de la gloire de son maître, ne se décourageait pas de ces échecs. De son côté, Voltaire ne désespérait pas non plus d'être encore applaudi, et au milieu de ses nombreux travaux, au cours de la lutte acharnée qu'il soutenait contre l'Infâme, il mettait sur le métier une nouvelle tragédie. Cette œuvre écrite par un poète de soixante-treize ans ne devait pas manquer d'étonner par sa nouveauté : on y trouverait la peinture des mœurs agrestes opposées au faste des cours orientales, « des bergers troussés, des persans magnifiques, des contrastes perpétuels, un intérêt continu, du spectacle, du naturel, des mœurs vraies et piquantes, une catastrophe attendrissante, déchirante et terrible (1) ». Ce n'était pas Tancrède, ce n'était pas Ahire, ce n'était pas Mahomet ; cela ne ressemblait à rien, et cependant cela ne pouvait pas effaroucher. Que de larmes allait faire verser cet ouvrage ! En l'entendant on éclaterait en san-
(1) Cf. Lettre au comte d'Argental, 22 novembre 1766.
glots, OU l'on serait de pierre. On frémirait jusque dans la moelle des os , ou l'on n'aurait point de moelle (4).
Selon son habitude, Voltaire s'engoue de son sujet. Les Scythes le ravissent, et la pièce à peine écrite est envoyée sans retard à Paris. Lekain reçoit le premier exemplaire, car c'est à lui, comme de juste, qu'est réservé le principal rôle. De plus, le tragédien, qui a fait ses preuves de metteur en scène en montant le Triumvirat, est chargé de diriger les études de la « bergerie », et d'instruire ses camarades. La musique — entendons par ces mots les jeux de scène et les intonations de chaque rôle — se trouve en marge du manuscrit ; Lekain se guidera sur ses indications. Un seul rôle ne porte pas de renseignement ; c'est celui d'x4thamare : il doit être rempli par le grand acteur, et Voltaire n'a rien à dire à un tel interprète (2).
Le succès des Scythes dépend de la façon dont ils seront représentés ; la pièce, qui « favorise le jeu des acteurs », a besoin d'être très bien jouée, et c'est là la préoccupation constante de Voltaire. Les lettres adressées à Lekain et au comte d'Argenlai, qui seconde le tragédien dans sa tâche, se succèdent avec une incroyable rapidité. Le i4 février, les répétitions sont commencées, et chaque jour, ce sont de nouvelles recommandations qui arrivent de Ferney : M"* Durancy, qui joue Obéïde, pleure-t-elle suffisamment ? Elle doit pleurer à tout prix. Si elle n'y peut réussir, il faut employer les grands moyens et la fouetter au besoin. Les deux vieillards sont-
(1) Cf. Lettre au comte d'Argental, 19 novembre 1766.
(2) Cf. Lettres à Lekain, 14 et 17 février 1767.
ils attendrissants ? Dauberval (1) et Brizard lesroprésentent-ils convenablement ? Mole est-il bon dans l'Indatire ? Et le décor, les groupes, les cortèges, tout est-il suffisamment au point ? 11 faut qu'au second acte de jeunes bergères vêtues de blanc viennent attacher des guirlandes aux arbres qui entourent l'autel. Au cinquième acte elles le couvriront de crêpe. Enfin les confidents doivent être supportables. Si toutes ces conditions sont remplies, le spectacle sera fort beau et le succès certain (2).
Lekain n'épargne point sa peine pour 'accéder aux désirs de son maître. Il se surmène aux répétitions et tombe malade. Bien que son indisposition ne soit pas grave, il est forcé d'abandonner momentanément les Scythes. Ce retard contrarie le poète, mais la santé de son interprète est avant tout nécessaire. Lekain doit se ménager : « il faut se bien porter pour être héros. Tous ceux de l'antiquité avaient une santé de fer (3) ». Qu'on se presse cependant ; il serait bon de faire passer les Bergers avant la fin du carême ; on les joue à Lausanne, à Genève, à Lyon, à Bordeaux, et partout ils sont bien reçus.
Ils le furent fort mal à Paris. La pièce tomba et le parterre n'eut point de pitié pour la vieillesse de l'auteur.
(1) Dauberval (Louis I5ercher) naquit en 1728 et mourut en 1803. De bonne lieure il manifesta son penciiunt pour le théâtre. Après avoir joué en province, il débuta le 11 mai 1760 à la Comédie-Française dans le rôle de Lusignan. « On lui trouva un bel organe et de l'intelligence, dit un contemporain, mais son jeu parut lent et maniéré. Il fut reçu sociétaire en 1762 et se retira le l" juillet 1780, sans laisser de brillants souvenirs.
(2) Cf. Lettres à Lekain, 2 mars et 4 mars 1767 ; au comte d'Argental, 19 avril 1707.
(3) Cf. Lettre à Lekain, 2 mars 1767.
Voltaire ne supporta pas cet échec avec plus de philosophie qu'il n'avait supporté celui des Triumvirs. De fort méchante humeur, il s'en prit aux acteurs, et non seulement à la pauvre Durancy, mais encore à Lekain. C'était mal récompenser le dévouement de l'artiste. Ce dernier avait tout gâté : il aurait lallu un jeune homme beau, bien fait, ayant une belle jambe et une belle voix, passionné, pleurant tantôt d'attendrissement et tantôt de colère, n'ayant que des paroles de feu dans sa scène avec Obéïde, au troisième acte. Lekain n'avait rien de tout cela : sa diction et ses mouvements étaient d'une ridicule lenteur (1).
Mais Voltaire ne se tenait pas pour battu. Il corrigeait son œuvre et demandait à corps et à cris qu'on la rejouât après Pâques, ne fût-ce que deux ou trois fois (2). Que les anges interviennent en faveur du malheureux auteur. Une nouvelle épreuve s'impose. Les spectateurs de Ferney sont des juges qualifiés^ et les Scythes ont brillamment réussi devant eux. Il est vrai que La Harpe, l'auteur du Comte de Warivick, est par sa figure et par la beauté de son organe bien supérieur à Lekain dans Athamare. M. de Chabanon (3) est un merveilleux Indatire. Quant à Obéïde, c'est M""® La Harpe qui remplit ce rôle, et elle s'y montre parfaite. Plus jolie que M'^*" Clairon, elle a une voix aussi théâtrale que celle de la célèbre tragédienne. Les deux vieillards sont de la plus grande vérité. Le poète joue lui-même le personnage de Sozame et peut se vanter de faire
(1) Cf. Lettres au comte d'Argental, 11, 13, 27 avril 1767.
(2) Id., 13 avril ; à Lekain, 27 avril 1767.
(3) Chabanon (1730-1792), auteur de quelques médiocres tragédies et d'une traduction de Théocrite.
une « impression singulière », surtout lorsqu'il se plaint des cours {i ).Les Scijthes sonllo'in d'êtreaussi bien joués à Paris. Qu'on remette la pièce à l'étude, que les acteurs redoublent de zèle ; le succès récompensera leurs efforts.
Après les d'Argental, c'est à Lekain que Voltaire s'adressait. Il implorait la protection du tragédien, et lui faisait oublier l'âpretéde ses critiques par d'ingénieuses flatteries : Athamare n'était guère fait pour les grands talents, et n'avait ni ce sublime, ni cette terreur, que Lekain savaitsi bien traduire sur la scène. Athamare ne convenait qu'à un jeune blondin, nouvellement entré au service, mais Lekain se pliait à tous les caractères et pourrait aisément faire supporter un rôle indigne de lui (2).
Voltaire eut beau faire, les Scythes ne reparurent point sur la scène de la Comédie-Française. Le tripot commençait à se lasser des productions du poète. Pour Lekaip, il préférait ses anciens rôles aux nouveautés médiocres, qu'il ne parvenait pas à sauver. Mais ne pouvant jouer sans cesse Orosmane ou Mahomet à Paris, il allait se rendre en province pour s'y faire admirer, et pour y faire applaudir les chefs-d'œuvre de son maître. C'est à Lyon que Lekain se rendit. La « Comédie » de cette ville était alors une des scènes les plus en renom du royaume. Sur la prière des Lyonnais, Soufflot avait fait élever un nouveau théâtre en remplacement de l'ancienne salle des Terreaux, qui tombait en ruines. En moins de deux ans l'édifice fut achevé. L'architecte s'était inspiré, dans la distribution et dans la décoration
(1) Cf. Lettre au maréchal de Richelieu, 27 mai 1707.
(2) Cf. Lettres de Voltaire à Lekain, 27 avril, 17 juillet 1767.
de la salle, de ses souvenirs des théâtres de Parme et de Vérone. La façade avait pour couronnement une statue d'Apollon et six groupes de génies, représentant les divers altribuls de l'art dramatique. On avait demandé à Voltairedes vers pour graver sur l'entablement ; le poète avait envoyé cet alexandrin :
Ici le dieu des arts est le dieu des amours.
Deux mille spectateurs pouvaient s'asseoir commodément, et ne rien perdre du spectacle. Enfin le rideau d'avant-scène, véritable chef-d'œuvre, représentait la descente d'Apollon chez Téthys (1).
Ce théâtre avait été inauguré en grande pompe (2). M'^® Clairon, venue tout exprès de Paris, avait dit un prologue en vers libres, le Réveil d'Apollon^ et joué le rôle d'Agrippine dans Britanniciis. Dès lors les sociétaires du Théâtre-Français, toujours bien accueillis par la directrice, M'"'' Destouclies-Lobereau, s'étaient succédé sur la scène lyonnaise. Dumesnil et Brizard s'y étaient faits applaudir, et c'est devant un public d'élite que Lekain allait interpréter ses meilleurs rôles (3).
Jamais le théâtre de Lyon n'avait vu une telle affluence de spectateurs que lors des représentations du grand artiste. Dans une seule soirée, ce dernier joua deux tragédies. Il jeta toute la ville en « état d'ivresse » (comprenons d'enthousiasme). Plus de deux mille Lyonnais
d) Ce rideau n'est-il pas celui f(ui se trouve actuellement au théâtre de Chambéry ?
(2! L'inauguration eut lieu le 30 août 1756.
3i -Nous empruntons ces détails sur le théâtre de Lyon au livre de M. Emmanuel Vingtrinnier, le Théâtre à Ltjon au XVIII' siècle. Lyon, Meton, 18*9, pages 24 et suiv.
dînèrent dans la salle pour ne rien perdre du spectacle ; et, ajoute l'abbé Duverney qui nous rapporte ces détails, j'aurais couru «le hasard de ne souper qu'à deux heures du matin, si M. le commandant n'avait eu l'extrême obligeance de m'envoyer à manger » (1). Il va sans dire que Lekain avait choisi dans l'œuvre de Voltaire les pièces qui composaient le répertoire de sa tournée. Le tragédien fut applaudi dans Mahomet; il le fut davantage encore dans Adélaïde^ qu'il joua avec Larive, son futur successeur à la Comédie-Française (2).
En quittant Lyon, Lekain se dirigea vers Grenoble, où il dut trou ver un accueil aussi flatteur que celui des Lyonnais ; mais les documents font défaut, et nous ne savons rien du passage de Facteur dans la capitale du Dauphiné.
Voltaire, qui avait autrefois approuvé, encouragé même les voyages de Lekain, se montra plus réservé. Il ne remercia pas son interprète des applaudissements que la province avait donnés à Mahomet et à Vendôme. Le poète gardait du ressentiment contre les comédiens, qui avaient refusé les deux représentations supplémentaires des Scythes^ et préféré jouer à la place de cette tragédie les Illinois, de Sauvigny. Mais (nous avons eu
Cl) Cf. Lettre de l'abbé Duverney à Lekain, 26 juin 1772 ;publiée dans les Mémoires Aq Lekain. Paris, 1801. )
(2) L'anecdote suivante se rapporte à cette représentation d'Adélaïde. Lekain jouait Vendôme. Larive parut sous l'habit de Nemours. Son entrée provocfua des applaudissements assez vifs pour rendre sensible l'impression qu'ils produisirent sur Lekain. Les premiers mots que prononce Nemours sont : « Où me conduisez-vous ? — Devant votre vainqueur ! »lui répondit Vendôme.
Cette réponse d une application si facile passant par la bouche de Lekain fut la foudre tombant dans la salle, tant elle fit d'effet. Larive se trouva si déconcerté que toute rexécution de son rôle s'en ressentit.
déjà l'occasion d'en faire la remarque) les colères de Voltaire tombent aisément. Il aurait eu tort de tenir trop longtemps rigueur aux sociétaires : c'était nuire à ses propres intérêts, car l'infatigable auteur avait dans ses carions une nouvelle œuvre toute prête à passer, une pièce de propagande philosophique, une pièce de combat. Voltaire eut recours à son metteur en scène habituel, à Lekain, et chargea l'artiste de présenter les Giièbres à ses camarades. Mais, après une lecture attentive, le tragédien eut des craintes, craintes qui nous semblent légitimes : il hésita longtemps à monter cinq actes pour arriver à un échec quasi-certain. Finalement les Giièàres ne ïiirent pas joués ; ce fut un bonheur pour le poète et pour le tripot. La tragédie était injouable non seulement par ses attaques, mais encore par la faiblesse de sa composition.
Lekain reprit alors sa vie nomade. Au mois de novembre 1769, nous le trouvons à Toulouse, où il excite l'admiration d'un public méridional, prompt à l'enthousiasme, qui le couvre de lauriers, et lui adresse de fort mauvais vers, écrits dans d'excellentes intentions (1 j.
Et tandis que le grand acteur continue ses tournées
(1) Vers à M. Lekain, jouant à Toulouse :
Toi qui sur les liords de la Seine Naquis pour les plaisirs d'un monarque chéri !
Toi donl Tlialic el Melponièue Ont fait depuis quinze ans leur diirne favori ! Trop sensible Tancrcde, inqilacable Zamore ; Adorable Lekain dont Toulouse s'honore.
Oui, dans la vérité, nous peint éjralenient L'horreur du désespoir et le doux sentiment ! A ton aspect la critique est muette :
De ta fierté nos yeux sont éblouis ;
Et les sens par ta voix séduits.
Prêtent rarement au poète
L'émotion que tu produis.
Mais dans deux jours le charme cesse
triomphantes, on fait courir à Paris un bruit fâcheux : on annonce la mort de Lekain. Ce bruit parvient jusque dans la chambre du roi. Voltaire, informé de cette nouvelle, pleure son interprète et oublie dès lors les différends qu'il a eus récemment avec lui. Mais bientôt la vérité se fait jour, et l'auteur de Zaïre, fort heureux de se savoir trompé, écrit ces lignes charmantes à son « enfant chéri » :
« Mon très grand et très cher soutien de la tragédie expirante, on avait dit dans la chambre du roi que vous étiez mort ; on me l'avait mandé, et, au lieu de vous répondre, je vous ai pleuré. Dieu merci, j'apprends que vous êtes eo vie. La vérité ne se dit guère dans la chambre du roi.
« Vous allez briller à Versailles et faire voir à Madame la Dauphine ce que c'est que la tragédie française bien jouée. Elle n'en a sûrement pas l'idée.
« Pigalle, mon cher ami, tout Pigalle, tout Phidias qu'il est, ne pourra jamais animer le marbre comme vous animez la nature sur le théâtre. Vous avez au-dessus des sculpteurs et des peintres un grand avantage, c'est celui de peindre tous les sentiments et toutes les attitudes, et ils n'en peuvent exprimer qu'un seul (1). »
Je vois de ton départ les funestes apprêts.
Tous les cœurs le suivront sans cesse : Qui plus que toi mérite nos regrets ?
Heureuse cette capitale!
Où de Tlialic arborant les drapeaux, Tu sus forcer l'envie et la cabale, ,De te choisir parmi tant de rivaux.
A ces divinités qu'on adore à Cytlicrc-, Continue à montrer un œil sombre et sé\ère,
Résiste à leur aménité :
Quand on a les attraits, on est trop sur de plaire. Pour moi, de les talents admirateur austère, Jaloux de la félicité, Je t'exhorte à l'immortalité.
Pièce non signée, publiée dans le Mercure de France, novembre 1169.
(1) Cf. Lettre à Lekain, 2.'j avril 1770. Voltaire écrivait encore au comte d'Argental (2.'j avril 1770) : « Mon cher ange, on m'avait mandé que Lekain était mort; passe pour moi, qui ai, comme vous savez, soixante-dix-sept ans, et qui n'en peux plus; mais il faut que Lekain vive et qu'il fasse vivre mes enfants. »
Ces aimables flatteries devaient suffire à dissiper les quelques nuages qui étaient venus troubler les relations du poète et de l'artiste. Sur l'instante prière de son maître, Lekain allait s'engager à faire jouer les Lois de Minos.
La mission que Voltaire confiait à son interprète présentait de grandes difficultés et même quelque danger. La nouvelle tragédie n'était, à vrai dire, qu'une seconde édition des Guèbres, et par ses allusions aux affaires de Suède et de Pologne ressemblait plus à un pamphlet politique qu'à une œuvre de théâtre. Voltaire, qui se rendait compte des risques qu'il courait, avait envoyé sa pièce aux comédiens en la leur donnant sous le nom du jeune avocat Duroncel. Mais personne n'était dupe de ce pseudonyme-, et tous les salons parisiens, connaissant le succès de lecture que les Lois avaient obtenu à la comédie, attendaient impatiemment la première représentation de la nouvelle œuvre de Voltaire.
Cependant la pièce ne paraissait pas sur l'affiche : la censure exigeait coupures sur coupures, changements sur changements. Le poète retouchait son texte, voilait les allusions compromettantes, espérant toujours être joué soit au tripot, soit même aux fêtes qu'on allait donner à Fontainebleau pour le mariage du comte d'Artois. Afin de se concilier la protection puissante de Richelieu, Voltaire lui avait habilement dédié les Lois. Le duc promit qu'elles seraient données à la Cour, mais oubliant sa parole, et prévoyant sans doute le fâcheux effet que pourraient produire certaines tirades trop osées, il raya la tragédie du nombre des spectacles qui devaient être joués devant le roi et la remplaça par
le Catilina de Grébillon. Le seigneur de Ferney ne supporta pas sans colère « cet odieux procédé ». Le maréchal traitait ses amis « comme ses maîtresses (1) ».
A PariSjla censure se montrait toujours impitoyable, et les comédiens ne parvenant pas à faire passer les Lois des Mi?ios, Lekain, à qui le rôle de Teucer plaisait intiniment, songea à porter l'œuvre de son maître en province. Il y avait à Bordeaux un excellent directeur, homme de goût et fin lettré, qui ne manquerait pas de faire bon accueil à la malheureuse pièce. M. de Belmont (2) se montra très flatté de la proposition que lui fit Lekain. Les œuvres de Voltaire avaient toujours été goûtées des Bordelais ; neuf années auparavant, les Scythes étaient joués devant eux avec un grand éclat. L'auteur avait écrit un prologue spécial pour cette représentation, prologue où se trouvait « la rime à défaut de la raison » (3). En 1767, le même théâtre
(1) Cf. Lettre à M"" de Saint-Julien. Ferney, 19 mai 1772.
(2) Ce Belmont se nommait en réalité Bordeaux. Il appartenait à une famille fort honorable, dont un membre était intendant des finances et un autre ambassadeur. D'abord avocat à Paris, il abandonna le droit pour le théâtre, où l'appelait une irrésistible vocation. Sous le nom de guerre de « Belmont », il joua les manteaux avec succès, puis laissa le métier d'acteur pour celui de directeur. Le 18 octobre 1760, comme nous l'apprennent les registres de la Juriade de Bordeaux, à la date du 9 avril 1763, il obtint le privilège des spectacles de cette ville pour dix années. Protégé par le maréchal de Richelieu, gouverneur de Guyenne, Belmont donna un certain éclat à la scène bordelaise et fut considéré par ses amis comme bibliophile érudit et écrivain de mérite Voyez Le Théâtre à Bordeaux, par Hippolyte Minier. Bordeaux. Chollet, 1883, un vol. in-S».
(3) Cf. Lettre de Voltaire à M. de Belmont, 3 novembre 1763. Les Sctjlhes seront encore joués à Bordeaux en 1767. Lors de cette représentation, Voltaire envoie à Belmont des changements nécessaires à la réussite de la tragédie.
avait eu la primeur « d'un petit divertissement assez singulier et assez intéressant » : Chariot ou la Comtesse de Givry [{). Les Lois de Mmos ne seraient donc pas « déplacées en Guyenne ».
Lekain fit part de son projet à Voltaire, qui le remercia de son zèle ; mais le poète, qui aurait eu un extrême plaisir à profiter des offres flatteuses de M. de Belmont, dut refuser, à son grand regret, l'autorisation déjouer les Lois : le chancelier et messieurs les secrétaires d'Etat se seraient montrés fort peu satisfaits de voir représenter en province une tragédie interdite à Paris (2).
La tentative de Lekain avait donc été vaine ; les Lois ne virent jamais le feu de la rampe (3). Elles n'eurent qu'une seule représentation donnée par des amateurs aux environs de Genève, représentation à laquelle l'auteurne put assister (4). Quant au tragédien, désespérant de remplir le rôle de Teucer, il en fit plusieurs lectures dans les salons de Paris, et l'on applaudit chez Tronchin et chez la marquise du Deffantles verset les sentiments dont l'audace avait justement effrayé les censeurs (5).
En quittant Bordeaux, Lekain se rendit à Ferney.
(1) Deux lettres sont adressétis à M. de Belmont au sujet de Chariot ou la CoiiUesse de Givry, 21 auguste 1767 et 23 décembre 1767.
(2) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, 10 auguste 1772; de Voltaire à d'Argental, 14 auguste 1772.
(3) On essaya cependant de les jouer en 1773 à Bordeaux et à Lyon; on ne put y réussir. Cf. Lettre à Richelieu, Ferney, .j mai 1773; à Lekain, 7 auguste 1773.
(4) Cf. Lettre au comte d'Argental, 12 auguste 1774.
(;j) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 2.j juillet 1772; de Voltaire à Lekain, Ferney, 23 octobre 1772; de la marquise du Detfant à Voltaire, Paris, 18 novembre 1772.
Dépuis longtemps ce voyage était projeté. Déjà, l'année précédente, Voltaire avait espéré recevoir « le Garrick de France ». « Pressez-vous, lui avait-il écrit, de venir auprès de moi, car rien ne prouve que je vivrai longtemps (1). » Mais l'artiste, retenu par ses occupations, n'avait pu accéder au désir de son maître. Au mois de juin 1772, tandis que Lekain s'efîorçait de faire accepter les Lois à Paris, le poète le suppliait encore d'aller en Suisse vers le commencement de septembre. Le vieux malade et M""' Denis seraient charmés de sa visite, elles Genevois ravis de l'entendre. 11 était bien triste qu'il faille attendre trois mois avant devoir le grand acteur. On allait compter les jours jusqu'à « son apparition » ; il ne trouverait alors que des applaudissements et de l'amitié (2). Enfin, Voltaire écrivait au tragédien en séjour à Bordeaux, pour lui rappeler qu'on l'attendait au pied des Alpes (3), et celui-ci, prenant congé de M. de Belmont, traversait la France, s'arrêtait quelque temps à Lyon (4), et remontait le Rhône jusqu'à Genève.
L'accueil le plus cordial fut fait à Lekain. Des appartements l'attendaient au château, et ce n'est pas seulement la petite scène deFerney qui s'était préparée à recevoir dignement l'illustre sociétaire de la Comédie- Française. Non loin de la propriété de Voltaire, au sommet d'une colline, au-dessus de Genève, mais sur le territoire français , un imprésario du nom de
(1) Cf. Lettre à Lekain, lo juin 1771.
(2) Cf Lettre à Lekain, 22 juin 1772.
(3) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, 10 auguste 1772.
(4) Cet arrêt de Lekain à Lyon nous est mentionné dans une lettre de Voltaire au comte d'Argenlal, Il septembre 1772.
Saint-Géran (1), — le troubadour Saint-Géran, comme le nommait plaisamment l'auteur de Zaïre — avait fait élever une salle de spectacle élégante et spacieuse, où les Genevois se rendaient en foule. Un site agréable, une vue splendide, quelques guinguettes fort achalandées ajoutaientlcurs attraits au théâtre de laChâlelaine, dont la troupe ne comptait que des succès.
Voltaire avait averti Saint-Géran de l'arrivée de Lekain, et ce dernier acceptant le cachet de cent écus, que le directeur lui offrait par représentation, on avait en hâte répété les œuvres du maître, que l'artiste avait désignées (2). Le S septembre, on afhchait Sémiramis avec le concours de Lekain dans le rôle de Ninias. A Sémiramis devaient succéder Adélaïde, Mahomet et Zaïre.
Le succès fut prodigieux. Jamais on n'avait vu au théâtre de la Châtelaine une telle foule de calvinistes. Non seulement il fallait payer fort cher pour obtenir une place, mais encore les voituriers louaient à prix d'or leurs charrettes et leurs chevaux aux curieux, venus de loin, qui désiraient se rendre à la Châtelaine pour entendre Lekain. Les Suisses connaissaient déjà l'art d'exploiter les étrangers. Nous disons les étrangers, car on accourait « des treize cantons (3) », on venait de
(1) Saint-Géran (Gallier de Saint-Géran; dirigeait l'iiiver le théâtre de Dijon. Sa première direction dans cette ville date de 1772. Bientôt après, il obtiendra « le privilège de spectacles de Bourgogne. »
(2) Cf. Lettres au comte d'Argental, 22 juin 1772, 2^; juillet 1772, 1" auguste 1772.
(3) Hennin écrivait à M'^"' de Saint-Julien (14 sept. 1772) : « Toute la Suisse et la Savoie fondent ici pour voir cette nouveauté ». Lettre citée par Perey et Maugras : La vie intime de Voltaire aux Délices et à Fenieij. Paris, Calmann-Lévy, I88;i.
VOLTAIRE HT LES COMÉDIENS 24î>
Savoie ; l'enthousiasme était à son comble ; la fièvre gagnait tout le monde : il n'y avait pas jusqu'aux plus austères des ministres, jusqu'à Antoine Mouchon, qui n'abandonnàlsestravaux pour aller applaudir Ninias(l). Qu'aurait pensé Jean-Jacques en voyant un pasteur sur les bancs du théâtre I
John Moor, le célèbre littérateur anglais, qui vint visiter Voltaire à Ferney, nous a laissé dans son livre intitulé : A Wietv of society and manners in France, Schwitzerland and Germany^ une curieuse description
(l) Antoine Mouchon écrivait à son frère Pierre Mouchon, pasteur à Bàle : « Je ne saurais vous peindre toutes les folies qui se sont faites « à Tenvi pour voir représenter cet homme-là, et les foules de monde « qui jf couraient dès le matin, malgré le mauvais temps. On a payé « jusqu'à un louis d'or le louage d'une voiture; on n'en trouvait plus, " l'on faisait venir les plus mauvaises carrioles de Chênes et de Carouge. « Moi, qui vous parle, j'ai participé à la folie générale et je n'ai pu « résister à la curiosité de voir le célèbre acteur. Je me réservais pour <i samedi qu'on devait jouer Sémiramis; je savais qu'il brillait le jjIus « dans le rôle de Ninias. Je réparai à force de travail le temps que je « devais donner le lendemain, car j'étais à la Châtelaine à onze heures » et demie du matin, et encore je trouvais le parterre rempli. Mais je « vis tout aussi bien depuis les secondes loges, et j'eus l'avantage d'avoir « la compagnie de M. Mussard, ancien syndic, qui lui aussi avait fait <■ une exception de ses principes patriotiques contre la comédie en « faveur de l'acteur en question, comme deux ou trois jeunes minis- « très qui ont aussi secoué pour cela les entraves ecclésiastiques... « Je vis des choses sublimes et qui surpassent encore l'idée que la i « renommée m'avait donnée de ce parfait acteur Comme toutes les ■■ « passions venaient se peindre sur son visage ! Ouelle magnifique réci- « tation ! Quels gestes cadencés ! Quelle brillante pantomime ! Mais « c'est encore moins l'art que l'on admire en lui, ce sont ces écarts, i « cette fougue impétueuse, cet involontaire oubli de soi même, qui '
" enlève au spectateur le temps de l'examen et au critiqu'i le froid « compas de l'analyse. Tels sont les moments où il sort du tombeau \ " de Ninus, croyant avoir frappé Assur, tandis qu'il vient de tuer « Séaiiramis. C'était le triomphe de la nature, aussi le frémissement « était-il universel... » Lettre citée dans la Vie Intime de Voltaire aux De'lice.s et à Fenie»/. par L. Perey et Maugras. Paris, Calmann-Lévy,