‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 33 sur 71 · A FEHNEY. MORT DE LEKAIN · texte numérisé non relu

A FEHNEY. MORT DE LEKAIN

Nous touchons au terme de la carrière de Lekain : six ans s'écoulent entre l'année 1772 et la mort de l'acteur, et ces six ans, le tragédien les consacre encore à la gloire de Voltaire. Ce dernier^ malgré son grand âge et la maladie, entreprend sans cesse de nouveaux travaux, satisfait aux exigences nombreuses de sa correspondance journalière, et,bien entendu, ne renonce pas à l'art dramatique, qui, depuis longtemps, ne lui a valu de véritables succès. Non content de faire des tragédies, d'avoir commenté celles de (Corneille, l'auteur de Mérope voulut rajeunir la Sophonisbe de Mairet. Lekain, qui depuis plusieurs mois parcourait la province et ne jouait à Paris que par intervalles, fut chargé de créer le nouvel ouvrage et de le mettre en scène.

Jouer une œuvre de Mairet n'était pas pour déplaire à Lekain qui avait un goût très vif pour nos vieux tragiques. On sait avec quelle instance il demanda aux gentilshommes de la chambre de reprendre Vencesias tombé dans l'oubli, et quel tour plaisant il joua à Marmontel qu'on avait prié de « purger» le style de cette tragédie. Trouvant les vers de Rotrou bien supérieurs aux corrections faites par l'auteur des Héraclides,

l'artiste les récita à la première représentation, au grand étonnement du poète, furieux d entendre applaudir les tirades qu'il avait cru devoir refaire ou supprimer (1).

Peut-être eCit-il mieux valu pour Voltaire que Lekain traitât de semblable façon les changements apportés à la Sophonisbe de Mairet. Mais les retouches trop nombreuses rendaient la chose impossible. C'était, à vrai dire, une tragédie toute nouvelle que les comédiens allaient représenter.

Le premier soir elle fut mal reçue du public. Condorcet, qui assistait à la représentation, écrivait le lendemain à Turgot : l'auteur « a laissé des familiarités « qui font rire et des longueurs qui ont impatienté le « parterre. Le commencement du cinquième acte a « été sifflé jusqu'au moment oii Lekain (2) dit à Scipion « en lui montrant Sophonisbe expirante :

« Sur ces bras tout sanglants, viens essuyer tes cliâmes » (3).

« Ce vers a été dit avec tant de force et de vérité, que « le parterre a passé en un moment du rire à la terce reur (4). »

C'est donc au talent de Lekain que Voltaire devait encore de ne pas essuyer un échec complet. Le tragédien acheva de gagner les spectateurs, lorsqu'à la fin de la pièce il vint en annoncer la seconde représentation "d'une voix douce et tremblante », avec un geste qui implorait l'indulgence et semblait demander grâce. Cette

(1) Cf. Mémoires de Lekain : détail historique sur des changements faits à la tragédie de Venceslas, de Rotrou. Paris, avril 1739.

(2) C'est-à-dire Massinissa. Lelcain jouait le rôle du roi de Numidie.

(3) Cf. Sophonisbe. acte V, scène m.

(4' Cf. Lettre de Condorcet à Turgot, l(i janvier 1774.

attention délicate et touchante de l'acteur pour le poète plut infiniment. Le applaudissements éclatèrent de toute part dans la salle, qui quelques instants auparavant paraissait fort mal disposée. Grâce à d'habiles coupures que Lekain sut pratiquer, grâce surtout à son jeu remarquable, la pièce atteignit quatorze représentations, chiffre fort convenable pour l'époque.

Après avoirjoué Sophonisbe, la dernière de ses créations dans le théâtre de Voltaire, Lekain songeait à reprendre la route de la province, lorsque l'auteur de Zaïre, auquel les suffrages delaFrancene suffisaient pas, décida Frédéric II à faire venir le tragédien àPotsdam. Depuis longtemps Voltaire avait oublié ses anciens griefs contre le roi de Prusse, et avait renoué ses anciennes relations avec le philosophe de Sans- Souci. Un de ses plus chers désirs était de se faire applaudir sur les bords de la Sprée ; personne mieux que Lekain ne pouvait aider à réaliser ce vœu.

Frédéric s'empressa d'accepter la proposition de Voltaire. Lekain serait le bienvenu dans une Cour oii les beauxarts étaient toujours honorés, car le vieux roi n'avait point renoncé à cultiver les muses. Il rimait sans cesse, et bien que ses vers fussent des plus médiocres, il ne se lassait pas de les envoyer à Ferney. Sa passion pour la musique n'était pas non plus éteinte. Les concerts se succédaient à Sans-Souci dans ces merveilleux salons, aux boiseries gris-clair, relevées de fioritures en porcelaine de Saxe, ornées de Pênes et de Watteaux. Souvent le vainqueur de Molwitz exécutait sa partie de flûte au milieu des violons, devant son pupitre d'écaillé incrusté d'argent, ou accompagnait au clavecin la princesse Ferdinand en séjour à Potsdam. Mais le plaisir favori de Frédéric

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était de voir représenter les chefs-d'œuvre de la scène française, et, à cet effet, il pensionnait une petite troupe de comédiens, chargés déjouer à la Cour nos tragédies et nos comédies. Lekain allait donc trouver à la résidence royale des acteurs capables de lui donner la réplique.

Ce ne fat pas sans difficultés que l'artiste put quitter Paris pour se rendre en Allemagne. Les gentilshommes de la chambre, sentant l'inconvénient de laisser aux sociétaires la liberté de courir de ville en ville, venaient d'arrêter par un règlement nouveau qu'il ne serait plus accordé de congé demandé dans cette intention. Force fut à Frédéric de faire intervenir son ambassadeur. On accueillit la requête présentée par le roi de Prusse, et Lekain obtint enfin la permission de partir pour Berlin.

Il y fut reçu avec les marques les plus flatteuses, et joua les rôles d'Q^]dipe, d'Orosmane et de Mahomet. Il y avait à ces représentations grande affluence de spectateurs : la sœur du roi, la princesse Ferdinand, la landgrave de Hesse et la princesse de Wurtemberg, venue tout exprès de Montbéliard. Frédéric apprécia vivement, le talent de son hôte : a Ce comédien, écrivit-il cà Yol- « taire, est très habile, il a un bel organe, il se présente « avec dignité, il a legeste noble, et il est impossible d'ace voir plus d'attention pour la pantomime qu'il en a... « Je n'ai pu retenir mes larmes ni dans OEdipe ni dans « 7.aïre : c'est qu'il y a des morceaux si touchants dans la « dernière de ces pièces et d'autres si terribles dans la « première, qu'on s'attendrit dans l'une et qu'on frémit « dans l'autre.Quel bonheur pour le patriarche de Ferney '( d'avoir produitces chefs-d'œuvre et d'avoir formé celui

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« dont la voix les rend si supérieurement sur la scène » (1 ) !

Aucun éloge ne pouvait plaire davantage à Voltaire et à Lekain que ces derniers mots de Frédéric.

Ce voyage en Prusse valut à l'acteur plus de dix mille écus. Le prince héritier le combla de ses faveurs et lui fit un riche présent (2). On eût volontiers retenu Lekain en-

(1) Cf. Lettre de Frédéric à Voltaire. Potsdam, le 24 juillet 1773.

(2) Lekain en remercia ce prince par une lettre charmante que voici : « Monseigneur, j'ai reçu avec la reconnaissance la plus respectueuse le présent dont Votre Altesse Royale a daigné me gratifier à mon départ de Rerlin. Mon silence sur cet objet m'occasionnerait sans doute un reproche, que je ne me pardonnerais de ma vie, et quoique je m'acquitte bien tard d'un tribut que mon cœur se plaît à vous rendre, cependant j'ose l'offrir à Votre Altesse Royale avec l'âme la plus dévouée à ses volontés : c'est un sentiment que je partage avec tous ceux qui ont eu l'honneur de vous approcher et de vous faire leur cour. Aussi, Monseigneur, compterai-je au nombre de mes jours heureux celui où j'ai eu le bonheur de distraire et de captiver l'attention de l'héritier d'un grand empire et d'un prince d'autant plus digne de le gouverner, qu'il est instruit dans cet art par le législateur le plus recommandable.

« Voilà, Monseigneur, toute la consolation des faibles ; c'est de pouvoir approcher quelquefois de ceux que la nature a destinés pour les rendre heureux ; c'est de les suivre pas à pas dans toutes leurs opérations, d'admirer la sagesse de leurs principes, l'équité de leurs vues, et de bénir Dieu, qui a créé les bons princes pour le bonheur de leurs sujets.

« Je ne verrai probablement pas ces jours fortunés, qui luiront sur les Prussiens. Ma malheureuse santé, altérée par mes chagrins et mes travaux, ne me fournira pas une carrière assez longue pour me joindre aux bénédictions du peuple confié à la justice et à la bienfaisance de Votre Altesse Royale; mais au moins mourrai-je avec la douce satisfaction d'avoir prédit ces jours heureux du règne de Frédéric III; et c'est assez pour moi.

« Après toutes les marques de bonté dont vous m'avez honoré, Monseigneur, et qui resteront toujours gravées dans mon cœur, il me reste une seule grâce à vous demander, c'est de me charger de ce dont Votre Altesse Royale me jugera capable à Paris, et de me croire avec le dévouement... etc., etc. »

Cf. Lettre de Lekain à Son Altesse Royale, Monseigneur le prince de Prusse, 11 septembre m"). Cette lettre se trouve dans les Méuioires de Lekain.

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core quelque temps, mais il était attendu à Paris pour créer de nouveaux rôles (1) et jouer à la Cour, qui, sur le désir de la jeune reine, mandait plus que jamais la Comédie-Française à Versailles et à Fontainebleau.

Le séjour de Lekain dans la capitale ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an. il se remettait en route pour se rendre auprès de son maître.

Autour de son château, Voltaire avait bâti toute une colonie, fondé des manufactures, et ce village ilorissant ne semblait manquer de rien, lorsque Saint-Géran, l'exdirecteur de la Châtelaine, s'avisa de le doter dun théâtre en transformant un vaste magasin en salle de spectacles. Ferney ne pouvait se passer d'une scène, et depuis longtemps l'auteur de Mérope avait fait démolir celle que M^'e Clairon avait honorée de son talent. M™° de Saint-Julien (2), une femme de beaucoup d'esprit, très éprise des idées de Voltaire, et qui l'avait aidé de sa fortune à défricher le territoire de Ferney, seconda le projet du « troubadour bourguignon ». Le poète se trouvait trop âgé pour goûter les plaisirs du théâtre et hésitait à approuver le dessein de ses amis ; mais ceux-ci insistèrent ; il céda en songeant au plaisir qu'il aurait d'entendre encore interpréter ses tragédies.

Voltaire voulut inaugurer cette nouvelle salle avec éclat et désira le concours de Lekain. Il est inutile de

(1) Notamment pour créer le Connétable de Bourbon, tragédie de Guibert, Ze « Lacticien ». Marie-Antoinette avait pris la pièce et fauteur sous sa protection. Cf. Lettre de Frédéric II à Voltaire. Potsdain, 27 juillet m.j.

(2) M°»e de Saint-Julien était sœur du marquis de Gouvernet, qui fut en ne.j gouverneur de Bourgogne. Elle vint souvent à Ferney et fixa sa résidence à la Tour-du-Pin, prés de la Glacière.

dire que le tragédien acceptait avec empressement l'invitation qui lui était faite, mais il n'était pas libre et ne pouvait s'absenter sans autorisation. Le Patriarche dut écrire à ses anges pour leur demander dobtenir un congé à Lekain (1). Le comte d'Argental s'adressa au duc de Duras, mais celui-ci refusa, alléguant que Marie-Antoinette ne voulait pas être privée de son acteur favori. Voilà Voltaire terriblement embarrassé. M™*^ de Saint-Julien vint à son secours en priant la princesse de Hennin d'intervenir auprès de la reine, qui consentit alors « à faire le sacrifice de son plaisir » (2). Voltaire remercia aussitôt c< l'aimable souve-

(1) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, 3 auguste mc.

(2) Voici la lettre que M™« de Saint-Julien écrivit à Voltaire à ce propos : « Très adorable patron, j'ai retardé de répondre à votre dernière lettre parce que je suis occupée de la négociation dans laquelle M. d'Argental a échoué auprès de M. le maréchal de Duras pour le congé de Lekain. Le motif de son refus était que la Reine s'y opposait parce quelle avait du plaisir à l'entendre et à l'entendre souvent. .1 ai pris le parti de faire négocier auprès d'elle. C'est une charmante princesse qui s'en est chargée. La Reine a répondu d'abord avec sa bonté et ses grâces ordinaires. Elle a demandé si véritablement c'était vous qui désiriez d'avoir Lekain, qu'elle ne pouvait faire le sacrifice de son plaisir qu'au vôtre. On n'a pu lui donner que des témoignages verbaux. Il serait nécessaire que vous écrivissiez un mot à M^^ la princesse de Hennin, qui confirmât vos désirs, et qui contiendrait un hommage pour la Reine. J'imagine que c'est une occasion favorable dont vous serez très aise de profiter. Votre galanterie aura de quoi s'exercer sur les agréments et sur les qualités de la Reine, qui joint à la figure la plus aimable des qualités rares et désirables dans les souverains, bienfaisance et sensibilité Et votre négociatrice, la princesse de Hennin, est une des plus jolies femmes que nous ayons. Elle a du goût et de l'esprit. Elle a mis infiniment de zèle dans sa médiation. Cela mérite un petit remercîment. Votre lettre sera lue sur-le-champ à la Reine et le congé de Lekain sera expédié le lendemain.

«. Je n'ai que le temps de vous rendre compte aujourd'hui de cette affaire; sur toutes les autres soyez tranquille. » (Lettre inédite, citée par L. Perey et G. Maugras, dans la Vie intime de Voltaire à Ferney. Paris, C.-Lévy, 1883.)

raine » par quelques vers charmants qui furent adressés à Lekain, et que le tragédien transmit à sa royale protectrice (1).

La nouvelle de ce congé met tous les habitants de Ferney en joie, sans compter ceux de Genève, qui se promettent de laisser quelques-uns de leurs citoyens condamner les plaisirs du théâtre et d'aller entendre le célèbre artiste. Saint-Géran fait son marché avec Lekain qui demande cent écus par représentation ; le directeur lui en donne six cents et double le prix des places, sur le conseil de M""^ Denis, qui regarde cette opération « comme la plus belle du royaume ».

Cependant Lekain, escorté de M""^ de Saint-Julien, arrive chez Voltaire. On fête leur arrivée ; on reçoit les voyageurs avec magnificence, et les représentations commencent dans le théâtre nouvellement bâti. Lekain y joue huit fois, et est-il nécessaire d'ajouter qu'il remporte un succès éclatant ? On vient l'applaudir de tout côté, comme on l'avait fait lors de sa tournée à la Châtelaine. Il est fort difficile d'obtenir des places, car Voltaire dispose du plus grand nombre des billets et les offre à ses amis. Les étrangers ont souvent grand'-

(1) Voici ces vers :

Acteur suljlime, cl soutien de la scène,

Quoi ! vous quittez votre brillante cour,

Votre Paris embelli par sa Reine !

De nos beaux-arts la jeune souveraine

Vous fait ])artir pour mon triste séjour 1

On m'a conté que souvent elio-niôme.

Se dérobant à la grandeur suprême,

Sèche en secret les pleurs des malheureux.

Son moindre charme est, dil-on, d'être belle.

Ah ! laissons là les liéi'os fabuleux ;

11 faut du vrai. Xe parlons plus cpie d'elle !

Ces vers sont publiés dans le- Mercure de France (septembre 177G) sous le titre : Vers de M. de Voltaire à M. Lekain.

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peine à trouver un siège dans la salle. Hubert, le célèbre portraitiste, dans une lettre à M™" Necker (1), raconte une piquante anecdote à ce sujet : Un comte Colonna, qui voulait entendre Lekain, arriva lorsque le théâtre était déjà rempli. Commentse procurer une place ? Fort heureusement, ce gentilhomme se trouvait être de la race des Colonna excommuniés. Hubert écrivit ce détail à Voltaire et fit passer le billet au poète. Celui-ci de s'écrier aussitôt : « Oii est-il ? oii est l'excommunié ? » puis de recevoir dans sa loge et de fêter dans son château l'heureux spectateur, qui, condamné par l'Eglise, obtint bien vite l'amitié de Voltaire.

Après une semaine, Lekain partit de Ferney où il ne devait plus revenir, et quitta son maître qu'il ne devait plus revoir. Ni le poète, ni l'acteur, en se séparant, ne pouvaient croire qu'ils se disaient un dernier adieu.

Voltaire était si loin de cette pensée, qu'au bout de quelque temps il mettait sur le métier sa tragédie à' Irène, dont il réservait le premier rôle à Lekain. L'esquisse de l'ouvrage achevée, elle fut envoyée au comte d'Argental, dont les conseils judicieux étaient impatiemment attendus de l'auteur. La pièce « encore informe » fut également lue à l'assemblée des sociétaires.

Au mois de janvier 1778, les comédiens commençaient les études d'Irène sous la direction du marquis de Thibouville^ qui mettait « dans cette affaire» « une extrême chaleur ». Mais bientôt les répétitions de l'ouvrage étaient suspendues : Lekain refusait déjouer le rôle de

(1) Citée par Lucien Perey et G. Maugras, dans la Vie intime de Vallaireà Ferney. Paris, C.-Lévy, 188.'>.

Léonce. Il venait malheureusement de s'élever une violente querelle entre M.deThibouville et le tragédien. Voltaire, après réflexion,avaitdistribué Léonce à Lekain, dont l'âge assez avancé et la santé affaiblie par les voyages et les fatigues de la scène semblaient devoir mieux s'accorder avec ce rôle qu'avec celui du « jeune et bouillant Alexis ». Lekain, ignorant cette décision, et persuadé que le marquis de Thibouville avait carte blanche pour la distribution et lui avait contié Léonce de son propre chef, refusa ce rôle secondaire pour demander celui d'Alexis. Ce personnage, étant un premier rôle tragique, lui appartenait de droit (1).

M. de Thibouville, fort mécontent de voir un acteur lui résister et l'empêcher ainsi de rendre service à Voltaire, ne manqua pas d'écrire au poète pourluifaire part du procédé « indigne et révoltant >» de Lekain. Do son côté, celui-ci se plaignit à son maître de l'injustice qui lui était faite ; mais Voltaire n'écouta guère ces plaintes. Il se montra froissé du refus de son élève et

(1) M. de Thibouville fut de très mauvaise foi dans cette affaire. Sans aucun doute, s'il avait dit à Lekain que Voltaire désirait le voir jouer Léonce, le tragédien se serait incliné devant la volonté de son maître. Le marquis poussa plus loin son manque de franchise : voulant discréditer Lekain auprès de ses camarades, il écrivit au tripot que l'artiste refusait de créer non pas le rôle de Léonce, mais celui d'Alexis. Voici cette lettre : « ... Il est malheureusement indispensable et néces- « saire de suspendre pour ce moment les préparatifs A'Irène. M. Lekain « ose refuser à M. de Voltaire de jouer le rôle d'Alexis, qu'il vient de « faire pour lui. » ^ il janvier 1778.)

M. de Thibouville adressait encore ces mots à Préville : « Les prépa- « ratifs d'/*'è«e sont suspendus forcément par le procédé indigne et « révoltant de M. Lekain pour son bienfaiteur. » (12 janvier 1778.)

D'ailleurs il est à croire que si Voltaire avait su comment Lekain interprétait encore Tancrède et Vendôme, il n'aurait pas hésité im seul instant à lui donner Alexis. La tragédie d'Irène y aurait certainement gagné.

n'y vit qu'un trait d'ingratitude II lui fit une réponse, qui, pour être aimable, n'était pas sur le ton très affectueux dont il se servait lorsqu'il écrivait à son interprète préféré (l).Lekain en fut très affecté. On avait aigri Voltaire contre lui. Puisque l'auteur de Z^ïre souhaitait que la pièce fût jouée par le grand acteur, celui-ci acceptait avec plaisir le rôle dont il n'avait pourtant ni la physionomie, ni la tournure. Mais il avait à cœur que le Patriarche de Ferney n'eût pas à se plaindre de lui. Heureux et mille foisheureux, s'il pouvait atteindre ce but ardemment désiré (2).

Cette satisfaction n'était pas réservée à Lekain. Il devait mourir avant la première représentation d'/mie. Le 27 janvier, malade et miné par la fièvre, il joua Yendôme,son rôle préféré, pour complaire, dit-on, à une de ses maîtresses (3). Il ne se releva pas de cette fati-

(1) Cf. Lettre de Voltaire à Lekain, 19 janvier 1778.

(2) Cf. Lettre de Lekain à Voltaire, 26 janvier 1778. (Cette lettre est publiée dans les Mémoires de Lekain.)

(3) « Une femme, dit Arnault dans ses Souvenirs ei Regrets du cieU « amateur dramatique, dont il (Lekain) était vivement épris, et qui le « tourmentait par sa coquetterie, se trouvait à cette représentation. « Lui faisant une application des traits que Voltaire met dans la bou- « che de Vendôme, c'est avec l'accent le plus profond qu'il avait pro- « nonce au second acte ces vers :

Vous avez fait. Madame, uue secrèlc élude Du mépris, de l'insulte et de l'ingratitude ; Et votre cœur, enfin, lent k se déployer. Hardi par ma faiblesse, a paru tout entier.

« Et ceux-ci, au troisième :

Vous auriez dû, peut-ôlre, avec moins de détour,

Dans un premier transport étouffer mon amour.

Et par un prompt aveu, qui meut guéri sans doule,

M'épargner les affronts que ma bonté me coûte.

Mais je vous rends justice ; et ces séductions

Oui vont au fond des cœui-s chercher nos passions,

L'espoir qu'on donne à peine afin qu'on le saisisse,

Ce poison préparé des mains de l'artifice,

Sont les armes d'un sexe aussi trompeur que vain,

Que l'œil de la raison regarde avec dédain. Cf. Souvenirs et Regrets du vieil amateur dramatique. Troisième lettre. (Paris, Alphonse Leclère, 1861.)

gue. Tronchin, son fidèle ami, chez lequel il avait lu les LoisdeMiiios, fut appelé à son chevet. Mais le mal était sans remède, et la mort ne tarda pas à ravir le sublime artiste à l'affection de ses camarades et à l'admiration du public. Le soir de cette mort {\ ), le parterre demanda des nouvelles de Lekain. Le comédien chargé d'annoncer répondit par ces simples mots : « Il n'est plus » ! et ces mots furent répétés par toute la salle avec un cri de douleur, auquel succéda la consternation. Le rideau fut baissé et le théâtre fit relâche.

Le jour môme des funérailles de Lekain, Voltaire entrait à Paris, où lui aussi devait bientôt mourir (2). La première nouvelle qu'il apprit fut la mort de son élève, de son enfant chéri. La Comédie-Française, qui se res-

(1) Le 8 février 1778.

(2) Cette coïncidence inspira h imbert, poète fort médiocre, les vers suivants, qu'il adressa à Voltaire :

Vers adressés à M. de Vodaire arrivé à l'arlu le mente jour que Lekain 'fat inhumé :

l.c mcmc jour qu'on vil le célèljre t^ekaiii

S'aclicmiucr vers l'infernale rive, 0 Voltaire! Paris l'a reçu dans son sein :

Roscius s'en va le matin,

Sophocle, le soir, nous arrive.

Ouelle double leçon pour l'iiomnie observateur !

Que le hasard est un grand moraliste ! Le trépas imprévu do ce sublime acteur Afflige noire orgueil autant i|u'il nous allriste.

L'aspect de son lugubre deuil Nous dit qu'on voit périr tout ce (lu'on a vu uailre. Et que le plus grand homme est promis au cercueil. Mais s'il nous humilie en nous faisant connaître

Ce que l'homme doit devenir,

Tu sais bien nous enorgueillir

En nous tnontrajit ce qu'il peut èlrc. C'est olfrir tour à tour, sous diverses couleurs. Dp riiuniaine nature un portrait qui ressemble;

Vous nous rappelez luut ensend)le.

Lui, sou néant, loi, sa grandeur.

Ces vers sont publiés dans le second tome des mmoires de Lonchamp et Wagnière. Paris, Aimé André, 1826.

sentait cruellement de la perte qu'elle venait de faire, se rendit en corps auprès du poète. Bellecour devait prendre la parole et adresser à l'auteur de Tancrède un compliment de bienvenue. L'émotion et les larmes l'empêchèrent de parler : « Monsieur, dit-il d'une voix entrecoupée de sanglots, vous voyez les restes delà Comédie ».

On peut concevoir quelle fut la douleur de Voltaire. Absent de Paris pendant plus de trente années, il n'avait pu assister aux débuts de celui qu'il avait instruit dans l'art théâtral ; il n'avait pu l'applaudir sur le théâtre de ses succès, il n'avait pu l'admirer qu'à de rares intervalles, et la fatalité privait le poète de dire un dernier remercîment à l'artiste qui avait fait vivre ses œuvres, et qui leur avait acquis par son génie la meilleure part de leur renommée.

Les réformes de Lekain.

LA DICTION. LA « PANTOMIME ». LE COSTUME d'hOMME.

JNous n'avons pas exagéré la part du succès dont Voltaire fut redevable à Lekain. Non seulement le tragédien fut pour le poète un admirable interprète, mais encore im régisseur d'un rare talent. Son jeu, sa diction, la misTëîTscene qu'il prescrivait, frappaient toujours par leur vérité, surtout parleur nouveauté. C'était de véritables réformes qu'il apportait à la Comédie-Française. Ces réformes méritent d'être étudiées.

Tout d'abord, celle qui concerne la diction. Lekain

avait appris chez Voltaire le métier d'acteur et avait contracté à la rue Traversière l'habitude de réciter les vers avec emphase. Certes, son débit était fort éloigné « de la mélopée chantante » de M"'' Diiclos, mais il n'était pas naturel ; il était bien conforme aux idées de l'auteur de Zaïre sur la façon de dire le vers tragique : le poète, bien qu'il s'en soit défendu, eut toute sa vie quelque préférence pour la déclamation ampoulée.

Lorsque le tragédien débuta, on ne remarqua pas ce défaut. Il put s'y abandonner, car la diction cadencée était alors regardée « comtne le beau idéal de la déclamation M. Le public admira donc la fougue, la chaleur et l'énergie avec lesquelles le nouvel acteur disait ses tirades. On l'appela u le taureau », mais cette épithète n'avait rien de méprisant ; elle était plutôt admirative (1).

Lekain avait trop de bon sens pour ne pas reconnaître son erreur, pour ne pas voir ce qu'il y avait de ridicule et de conventionnel dans la diction des Quinault et des Baron, qui récitaient « proprement » du Racine, comme « les maîtres de musique apprennent à chanter proprement ». Bientôt il sentit lui-même, sans qu'un Marmontel eût besoin de le lui faire observer, que « l'art de la déclamation ne consistait pas à débiter des vers avec plus ou moins de chaleur et d'emphase ; que cet art pouvait en se perfectionnant donner en quelque sorte de la réalité aux fictions de la scène (2). » \ L'artiste apprit à se maîtriser, à calculer ses intona

(1) Cf. Notice de Talma sur Lekain, placée en tète des Mémoires de Lekain dans la collection des Mémoires^dramatiques. ;2) cr. Ibid.

tions, et parvint à régler le « désordre » que son inexpérience avait " jeté » dans sa diction. Dès lors, il fut l'incomparable diseur, dont nous avons admiré l'fiabileté à nuancer les couplets passionnés d'Orosmane, à lancer les tirades brillantes de Tancrède. Les spectateurs, étonnés au premier abord, comprirent que Lekain avait eu raison, et, comme ils avaient approuvé M"^ Clairon à la reprise àOreste, ils applaudirent le tragédien qui ramenait à la Comédie la bienséance et la vérité (1).

Si la diction des prédécesseurs de Lekain avait quelque chose de factice, leurs gestes et leur mimique ne manquaient pas moins de naturel. D'ailleurs, avant les créations de Lekain, on ne connaissait guère l'art, qui consiste à écouter la tirade d'un partenaire. L' « action silencieuse » avait peut-être été observée de quelques -/ comédiens, mais la plupart d'entre euxl'avaient négligée. Lekain mit tous ses efforts à parfaire son jeu muet, et jamais la correspondance entre l'âme et les traits ne fut plus fidèle, plus mobile et plus vive que chez le grand acteur. Le public s'enflamma « de la vivante activité » de ce jeu muet, au point de faire croire que « cette richesse théâtrale » était une nouveauté, ou que, si les camarades de Lekain l'avaient employée, ce devait être avec moins d'avantage et moins d'expression que lui, dont « l'action pantomime était aussi éloquente, aussi attachante que l'action parlée (2) ».

(1) Voltaire ne reprocha pas cependant à Lekain. comme il l'avait fait à de la Noue, de dire platement les vers sous prétexte de les dire naturellement. Peu de comédiens, écrit lauteur de Zaïre, « jusiju'au sieur Lekain, ont mêlé le pathétique et le sublime au naturel. »

(2) Cf. Mémoires de Mole. Notice sur les Mémoires de Lekain,

Il en était de même pour les gestes. Rien de plus faux et déplus compassé que ceux adoptés par les comédiens de la vieille école. Telle gravure de Whirsker nous montre Rhadamiste s'adressant à Zénobie, le jarret tendu, les talons en équerre, lesbros en avant, et les mains jointes, dans la pose d'un marquis galant marivaudant avec une Araminte ou avec une Sylvia. Diderot avait vu le ridicule de cet usage : « Oh ! le maudit, le mauvais jeu, écrivait-il à M^^ Ricoboni, que celui qui défend d'élever les mains à une certaine hauteur, qui fixe la distance à laquelle un bras peut s'écarter du corps !... » Lekain suivit les préceptes de l'auteur des Salons, qui, familier avec les merveilles de la peinture et de la sculpture, comprenait le parti que les comédiens pourraient tirer du geste dans la tragédie. L'illustre acteur eut des trouvailles de génie, dont la plus remarquable est peut-être la sortie de Ninias au cinquième acte de Sémiramis. Les petits maîtres et les petitesmaîtresses, nous dit Voltaire, appelèrent d'abord « ces attitudes » « de belles postures », mais bientôt des connaisseurs, étonnés de cette perfection, lesnommèrent des « tableaux de Michel x'Vnge » (1).

Pour compléter Tillusion et être vraiment « une peinture vivante », à la réforme de la diction et de la pantomime, Lekain joignit celle du costume. Cette innovation lui valut, comme à M""^ Clairon, les louanges les plus flatteuses. On écrivit au bas d'un de ses portraits :

Du costume oublié, zélé restaurateur (2).

(1) Cf. Préface des Sci///ips. Edition de Paris.)

(2) Portrait dessiné et ^ravé par Littrct de Montigny,

Mais nous, qui avons sous les yeux les gravures des habits portés par le tragédien, nous sommes moins enthousiastes, et nous ne pouvons louer dans cette dernière réforme que l'excellente intention de l'artiste. Au xvii= siècle, en effet, et au commencement du xvni% rien n'était plus ridicule que les costumes des actrices, si ce n'est ceux des acteurs. Les comédiens français étaient, à tout prendre, aussi grotesques dans leurs riches accoutrements que ce pauvre diable de Destin, qui, drapé dans un drap, un corbiilon sur la tète en guise de couronne, déclamait dans la salle basse de l'auberge du Mans les imprécations dllérode sur le ton de Mondori. Polyeucte, Thésée, Pyrrhus portaient des culottes courtes^ des perruques poudrées, de petits pourpoints, et autour de la ceinture de grands « tonnelets », destinés à faire ressortir la finesse de la taille. Ces toilettes élégantes produisaient d'étranges contrastes, que Marmontel s'est plu à noter : « Tantôt, dit « l'auteur des Incas^ c'est Gustave qui sort des cavernes « deDalécarlie avec un habit bleu céleste à parement « d'hermine ; tantôt c'est Pharasme qui, vêtu d'un habit « de brocart d'or, dit à l'ambassadeur de Rome :

La nature marâtre en ces afïreux climats

Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats (1). »

Lekain comprit, comme M"= Clairon, combien ces habits étaient peu d'accord avec l'action tragique, et essaya de leur donner un air de vérité. Sa réforme commença par le vêtement antique, dont Crébillon a laissé la plaisante peinture que voici :

(1) Cf. Encyclopédie, article Décoi'alion Ihédlrale.

« Au retour d'une victoire, un capitaine grec ou romain paraissait sur notre théâtre avec un panier tourné de la meilleure grâce du monde, et auquel les efforts des peuples qu'il venait de combattre, n'avaient pas fait prendre le moindre petit pli... Au lieu des beaux casques qui décoraient si bien les anciens guerriers, nos comédiens, en voulant les représenter, portaient tout simplement des chapeaux à trois cornes, pareils à ceux dont nous nous servons dans le monde. Il est vrai que pour se donner un air plus extraordinaire, ils y ajoutaient des plumes, dont l'énorme hauteur les mettait souvent dans le cas d'éteindre les lustres qui éclairaient alors la scène, ou de crever les yeux à leurs princesses, en leur faisant la révérence (1). »

Lekain se dessina lui-même, et fit faire à ses frais, pour jouer Oreste, un habit grec qui excita l'admiration de ses camarades (2). Cet habit se rapprochait plus de la simplicité antique que les costumes dont parle Marmontel. C'était un vêtement sobre d'ornements, qui

(1) Cf. Crébillon, Lettre sur les spectacles.

(2) Celle de Paulin en particulier, qui dit à Lekain : « Le bel habit grec que vous avez là, vous me le prêterez ; je veu.x en avoir un absolument pareil, pour la première pièce romaine que je jouerai ».

A quelle époque faut-il placer cette réforme de Lekain ? En [ICA, à la reprise d'Oreste ? C'est probable. iMais nous constatons qu'en 1703 (reprise de Jules César), le costume gréco-romain n'était pas observé même par le tragédien, qui s'était piqué de couleur locale, témoin cet article Au Mercure : «... On devait se promettre que pour la repré- «' sentation d'une telle tragédie, le costume, qui devenait plus néces- « saire que jamais, serait plus fidèlement observé. On ignore pourquoi '< tous les sénateurs romains y ont paru en domino d'étoffes d'argent « garnis comme des robes de femmes, à l'exception de Brutus frôle de » Lekain), qui était vêtu d'une manière plus mâle, sans aucun rapport « cependant à l'habillement romain... » (Cf. Mercure de France, août 1763.)

Quant aux comédies gréco-romaines, leurs personnages étaient encore vêtus à la française en 1763. On lit en effet dans le Mercure (mars 1763) : « Nous devons, en parlant de VAndrienne, renouveler les « justes remontrances d'un public éclairé sur l'habitude de jouer tou- « jours cette pièce en habits français. Cette habitude, digne des temps <> obscurs et barbares de notre théâtre, ne peut avoir son excuse dans « le défaut d'habillements : 1° parce qu'on en a fait la dépense pour

ressemblait presque aune toge ; mais il était en velours

et en soie, ce qui d'ailleurs ne choquait nullement le

i parterre (1). Disons même en passant qu'on observait

I une hiérarchie dans le costume tragique : les habits de

! soie étaient réservés aux princes et aux rois ; les habits

■■i de laine aux confidents. Quant au casque, que Grébillon

: réclamait pour ses héros, Lekain les en coiffa, mais il

ne sut résister à l'envie de le surcharger de plumes

multicolores.

« des pièces fort inférieures à celle-ci, qui deviendrait par là toute « nouvelle ; 2" parce qu'on voit journellement sur la scène tragique « des habits simples, dont la forme conviendrait fort bien à ce genre « de comique. Croit-on que, les habits militaires exceptés, les anciens « changeassent de vêtements pour les situations tragiques qui pou- « valent traverser le cours de leur vie ? L'erreur de croire que l'on n'a pas « d'habillements propres à jouer des comédies grecques, ne peut venir « que d'une autre erreur, qui est de rapporter la forme d'habillements « de l'ancienne Grèce à celle des vêtements modernes du Levant. Que « l'on consulte les monuments antiques, et Ton trouvera bien plus de « rapport dans ces vêtements entre les habitants d'Athènes et ceux de « Rome, qu'entre les Grecs modernes et les anciens. En un mot, le « plus désagréable de tous les inconvénients, et la plus absurde de << toutes les disparates, est de voir au milieu d'Athènes Cimon en vieux « seigneur de notre cour, son fils Pamphile en petit-maître, les esclaves « en laquais, etc., etc. »

Le costume gréco-romain ne devait être observé dans V Andrienne qu'en 1767. (Cf. Mercure de France^ novembre 1767.)

Rappelons qu'il est ici question de l'^/u/r/e^/je traduite et adaptée par Baron. Cette comédie avait été représentée pour la première fois en 1703.

(1) Quelques connaisseurs durent cependant s'en étonner. Voici comment leur répond Arnault : « Les doctes du jour blâmeraient peut-être l'emploi de ces étoiles modernes dans les costumes antiques. Mais serait-ce juste ? Le roi et les princes, en tous les temps, ne se sont-ils pas habillés des étoffes les plus magnifiques qui furent en usage de leur règne ? Ne possédant pas ces étoiles, quoi de mieux que de les remplacer par les plus précieuses qui soient aujourd'hui ? OEdipe, César, s'habilleraient-ils de drap d'Elbeuf ou même de Louviers ? N'en déplaise à vos savants, ce n'est pas une faute que de traduire la toilette des anciens comme" on en traduit le langage. » Cf. les Souvenirs et les ■ Regrets du vieil amateur dramatique. (Paris, A. Leclère, 1861.) Troisième lettre.

La réforme de Lekain amena quelques heureux résultats. Une peinture de Dutertre (1) nous montre Brizard dans le rôle du vieil Horace : son costume a une allure suffisamment romaine. C'est encore cet acteur qui refusait au.\ gentilshommes de Ja chambre de jouer Œdipe en satin bleu de ciel, et prenait, à défaut d'autre habit, (( une simple robe de confident » (2) Arnault, le vieil amateur dramatiqne, louait le tragédien de son bon sens, et ajoutait avec une délicieuse naïveté : <» Un « habit de satin bleu à Œdipe proscrit, aveugle, accablé « de maux, c'est insensé ! un habit de satin feuille « morte, à la bonne heure f3) ! » Il serait injuste de ne pas mentionner aussi le nom de La Rive parmi ceux qui suivirent l'exemple de Lekain. Le jeune élève de v M"^ Clairon jouait Philoctète (4) avec un casque et une veste à la grecque, et le Pygmalion de Rousseau (o) avec une superbe toge de... soie blanche.

Mais tous les comédiens ne se montrèrent pas aussi raisonnables. Plusieurs ne consentirent point à faire le sacrifice de leur ancienne garde-robe ; d'autres suivirent la routine, et ne voulurent pas entendre parler de réforme. Yanhove — le gros Yanhove — est de ce nombre : il portait pour jouer Agamemnon etMithridate 1 une cuirasse de velours vert, rehaussée d'écaillés d'or, \ avec un trophée de canons, de tambours et de fusils, \ et des broderies sur les deux poches, qu'il s'était mé- '

(1) Gravée par Janinet.

(2) 11 s'agit de L'Œdipe chez Ailmète, par Ducis, tragédie jouée en n"8.

(3) Cf. Les Souvenirs et les Ref/re/s du rieil coiuileuf draina tique. Cinquième lettre.

(4) Tragédie de La Harpe, jouée en 1783.

(o) Scène lyrique de Jean-Jacques Rousseau, jouée en 177.1.

nagées, l'une pour son mouchoir, l'autre pour sa tabatière. Ce chef-d'œuvre ne lui avait pas coûté moins de cinquante-trois louis (1).

y / Quoi qu'il en soit, la réforme suscitée par Lekain fit faire à l'habit gréco-romain un progrès appréciable.

Le tragédien ne se borna pas à améliorer le vêtement antique. Voltaire avait transporté la scène de ses pièces dans le monde entier, de la Chine au Pérou ; il avait placé leur action au moyen âge ; or les tonnelets, la poudre et les panaches ne convenaient pas plus à Mahomet, à Gengis et à Vendôme qu'à César et à Cicéron.

On se souvient des efforts de M"^ Clairon pour être « vraiment chinoise » dans ÏOrphelïn. Lekain, de son y ^ côté, s'efforça d'être « vraiment tartare », mais la vérité nous oblige à avouer qu'il atteignit bien mal son but. I Gengis était vêtu d'un habit à la romaine, avec une I peau de lion sur les épaules. Des jambières à écailles, un bonnet empanaché, un grand arc, que le héros tenait à la main, complétaient ce costume, que ,lean-Baptiste- Michel a gravé au bas d'un portrait de Lekain, dessiné par Huquier (2j. Que dire encore de Thabit que l'artiste avait en jouant Mahomet ? Une robe bordée de fourrures, laissant voir un long gilet de soie à fleurs, une ceinture de satin, une coifl"ure garnie de plumes et

(1) Cf. Mémoires de Talma, publiés par Alexandre Dumas père. Bruxelles, Muquardt, 18.j0, 3 vol.

(2) Constatons en passant que Brizard-Zaniti n'était pas non plus « vraiment chinois » : Une longue robe claire sur laquelle se détache une blouse de velours foncé, qui tombe jusqu'aux genoux, et qui est serrée à la taille par une écharpe ; un bonnet carré garni de perles ; sur la poitrine une plaque de cuivre gravée, représentant un dragon : voilà le costume de l'héroïque mandarin, tel que Whirsker l'a dessiné.

VOLTAIRE ET LES COAjx.l)IENS 269

ornée d'un croissant ; des bottes molles de cuir rouge : telle est la toilette du prophète !

En revanche, un tableau de Lenoir nous montre Lekain dans Orosmane, avec un costume où la couleur locale est suffisamment observée. Mais quel singulier effet devaient produire cette draperie orientale et ce turban à côté de Mole jouant Nérestan! Cet acteur paraissait dans ce rôle avec un habit de cour Louis XY, en velours blanc, avec une perruque à catogan, du rouge sur les joues et les deux mains liées par une cordelière de soie.

Nous ignorons de quelle manière Lekain était vêtu pour représenter Tancrède, mais La Rive y avait un vêtement qui rappelle beaucoup plus celui des gardes françaises que celui d'un chevalier du ix** siècle. Le MerciD^e vante cependant l'élégance et l'exactitude des habits portés par les membres du conseil, qui ouvre la tragédie (1). Mais nous l'avons déjà remarqué, le public et la critique n'étaient pas grands connaisseurs à cette époque. Peu de temps après T'ancrède, la Gomédie-Fran-

1^1) Cf. Mercure de France, mars 1761. En 1800, Tancrède rentrait dans l'emploi des « chevaliers français ». « Cet emploi, dit Alexandre « Dumas père dans ses Mémoires, se jouait invariablement avec une « toque à plumes, une tunic[ue jaune, bordée de noir, ornée de soleils » ou de palmes d'or, quand le chevalier était prince, et des bottes de « buffle. 11 n'y avait pas besoin qu'un héros fût né en France pour « être un chevalier français. Tancrède, Zamore, Orosmane étaient des « chevaliers français. Seulement, Zamore se jouait avec un bonnet de « plumes de paon, avec un manteau de plumes de perroquet et avec « une ceinture de plumes d autruche. Orosmane se jouait avec une « longue robe de tatietas blanc, ruisselant de paillettes et garni de » petit-gris, avec un turban évasé comme un chapeau tromblon, orné « d'un croissant en cailloux du Rhin, avec un pantalon de foulard " rouge et des pantoufles jaunes. » (Cf. A. Dumas père, Mémoires. Bruxelles, Muquardt, i8o2, tome Vlll.)

çaise monta /« Caiiste de Colardeau et se mit en grands frais pour donner aux comédiens « des iiabits génois du temps de Paul Frégose ». Favart nous en a laissé la description et a vanté les efforts des sociétaires. Nous nous montrerions plus réservés aujourd'hui (1).

On le voit, les réformes de Lekain n'apportèrent pas un grand perfectionnement aux costumes de théâtre. Mais les contemporains du tragédien lui surent un gré infini de ses efforts. Diderot le félicite de son intelligence; Arnault ne cesse pas de s'extasier sur ses vêtements; quant à Voltaire, il n'est pas de louanges qu'il ne donne à « son enfant chéri », qui, « ose enfin obser-

'^1) Voici la description de Favart : ■< Les acteurs sont très bien

" mis. Voici en quoi consistent leurs lialoiiiements : les liommes ont « un pourpoint juste au corps, dont les basciues petites et carrées « n'ont pas plus de six pouces de longueur et de largeur : les manches '< sont étroites, tailladées à l'espagnol, avec des boutlettes de tatfetas « ou de satin d'une couleur ditl'éreute de l'habit : ces manches ont un « petit parement, aussi de forme carrée, qui ne tombe pas plus de « trois pouces au-dessous du bras. La culotte est collée sur la cuisse ; « par-dessus le pourpoint est un mantelet ou tabaro, porté sur l'épaule « gauche, et qui ne passe point la garde de l'épée, que l'on voit à la « hauteur de la hanche. L'épée est mince et très longue, comme celle << des Espagnols. Rien ne caractérise la chaussure. La coiffure est un « cône obtus, piqué en cannelure et sans rebords, avec une ou deux « plumes d'autruche sur le côté gauche... J'oubliais de dire que les « acteurs ont une cravate de dentelle avec un nœud de rubans sous le « menton, et que leurs cheveux longs et tlottants sont liés à la hauteur « delà nuque par une rosette, qui donne beaucoup de grâce. » (Lettre de Favart au comte de Durazzo, 2 décembre 1760.) Et le fils de Favart, qui publie la lettre de son père, ajoute : « On voit par ce détail que o les comédiens français ont été assez fidèles au costume du xve siè- « cle, et qu'ils n'en ont écarté que l'indécence et le ridicule, c'est-à- <( dire les hauts-de-chausso extrêmement étroits, qui laissent voir les « formes des cuisses et des parties postérieures, et sur le devant un « ornement appelé braquemard, garni de petits boutons, et, selon les « états, de perles ou de diamants. » On était prude à la Comédie- Française, en 1760 ! (Cf. Mémoires et Correspondance lilléiaires el dramatiques de C. --S. Favart. Paris, Léopold CoUin, 1808.)

ver le costume, rendre l'action théâtrale et étaler sur la scène une pompe convenable (i) ». Nous aurions donc mauvaise ^râce à nous montrer trop sévères pour Lekain, qui eut au moins la hardiesse de rompre avec une tradition ridicule. Il indiqua la réforme du costume masculin plutôt qu'il ne la fit. L'honneur de l'accomplir était réservé au\^ plus illustrei^ de ses successeurs, à Falma (2).

Délaisser la déclamation ampoulée et le geste compassé, améliorer le costume, donner la vie aux héros de théâtre, en faire des hommes, et non plus

(1) Lettre de Voltaire à Lekain. i août iV)8.

2) Talina commença ses réformes du costume d'abord dans le Charles /A' de Marie-Joseph Ghénier, ensuite dans le Brut us de Voltaire.

« J avais, dit le tragédien dans ses Mémoires, reçu de grands compli- « ments à propos de la façon dont je m'étais grimé dans mon rôle de « Charles IX. David m'avait dit que j'avais l'air d'un portrait détaché « des murailles du Louvre. » «... Cette réforme, que j'avais apportée « dans le costume de Charles TX, que mes prédécesseurs eussent joué « en poudre, avec des nœuds de couleur et en tunique de satin, je « résolus de l'introduire dans la tragédie antique....

« Je m'étais fait tailler une toge et je m'étais habitué à la draper et « à la porter, comme eût pu le faire un sénateur ou un consul romain.

« Je descendis donc vêtu en véritable Romain, drapé dans mes halnts « de laine, chaussé de véritables cothurnes antiques et ayant les bras « et les jambes nus.

« La première personne que je rencontrai, fut M"e Contât ; elle eut « peine à me reconnaître, et lorsqu'elle m'eut reconnu, elle éclata de « rire : « Ah ! venez donc voir, s'écria-t-elle, il a l'air d'une statue « antique ». C'était le plus bel éloge qu'elle pouvait m'adresser.

« J'entrai: mon apparition produisit uneti'et immense ; M""** Vestris, « qui était en scène, me regarda des pieds à la tête.

— « Mais, dit-elle, tout en débitant son rôle, vous avez les bras nus, « Talma. — Je les ai comme les avaient les Romains. — Mais, Talma, » vous n'avez pas de culotte. — Les Romains n'en portaient pas. — « Cochon ! » s'écria-t-elle.

« M™« Vestris n'en put dire davantage ; elle sortit de scène étoufl'ant « décolère, et ne comprenant pas que j'eusse, sans être fou, pu com- « mettre une pareille énormité. » (Cf. Mémoires de Talma, publiés par A. Dumas père. Bru.xelles, Mui|nanlt, IS.'IO )

(les marionnettes d'opéra, voilà les innovations que le génie de Lekain apportait à la Comédie-Française ; voilà comment le sublime artiste parvenait à peindre de vives couleurs les personnages un peu pâles de Voltaire, et à donner de l'animation à des œuvres qui nous semblent froides aujourd'hui.

La Harpe n'exagérait donc pas en disant que la nature, qui prodiguait tous ses bienfaits à l'auteur de Za'lre, semblait avoir créé exprès pour lui un comédien de génie, afin que la tragédie, sentie à un même degré par le poète et par l'acteur, parût sur la scène dans tout son éclat. Personne n'interpréta Voltaire comme le fit Lekain. Il fut pour son maître l'artiste idéal, comme devait l'être Frédéric Lemaître pour les deux plus grands dramaturges de l'Ecole romantique, pour Victor Hugo et pour Alexandre Dumas,

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