DANS LE THÉÂTRE DE VOLTAIRE
Mlle SAINT-VAL L'AÎNÉE. - M- VESTRIS. - LARIVE.
Mlle Saint-Val l'aînée.
La retraite de M"^ Clairon laissait un emploi vacant. Il ne pouvait être question de faire jouer à M"« Dumesnil les rôles de princesses. Elle se confinait dans les mères tragiques, et d'ailleurs l'âge et les fatigues du métier l'éloignaient de plus en plus de la scène. C'était donc à deux artistes que la Comédie-Française allait devoir trouver des remplaçants. Mais la chose était malaisée. Qui oserait désormais jouer Aménaïde ou Electre, Mérope ou Sémiramis ? M^e Clairon et M"= Dumesnil y avaient laissé d'impérissables souvenirs, qui rendaient fort difficile la tâche des nouveaux interprêtes.
Mi'« Dubois et M"= Durancy furent appelées à tenir les rôles de M'i Clairon. Mais ces jeunes femmes, dont
VOLTAIRE. , o
nous aurons à nous entretenir, parurent insuffisantes pour l'emploi ; il fallut bientôt chercher ailleurs. L'on songea à M"= Saint-Val (1), « actrice moins belle que bonne », qui jouait àLyon les princesses avec un succès retentissant. On la fit venir à Paris.
Elle ne possédait pas les avantages physiques de ses devancières. Sa taille était médiocre, et ses traits, pour être assez agréables, n'en avaient pas moins quelque chose de dur et de sévère, qui s'accordait peu avec le caractère des héroïnes qu'elle devait représenter.
Une remplaçante de la « divine Electre » ne pouvait débuter que dans du Voltaire : M"'' Saint- Val choisit les rôles d'Alzire et d'Aménaïde.
Le choix d'Alzire était fort heureux. M"* Clairon n'avait joué que rarement ce personnage, et ne l'avait pas marqué de ces traits inimitables qu'elle excellait à trouver. La débutante put aborder le rôle sans avoir trop à redouter une fâcheuse comparaison. Elle y obtintun très franc succès, et malgré la saison défavorable, le public ne manqua d'aller entendre et applaudir la nouvelle actrice (2). On lui trouva delà distinction et delà sen-
(1) Marie -Pauline- Christine Alziary de Roquefort, dite Saint-Val l'aînée, naquit à Coursegoules, petite Aille de Provence, le 15 décembre 1743. Elle conçut de bonne heure un vif penchant pour la scène, et, malgré les conseils de son père, signa un engagement au théâtre de Lyon. Le 5 mai 1766, elle débutait à la Comédie-Française. Sa carrière brillamment commencée fut entravée par l'admission de M"« Vestris, qui confisqua à son profit la plupart des rôles de M"* Saint-Val. Cette dernière essaya de se défendre de cette injustice dans un Mémoire rendu public. Mais cette tentative lui porta malheur : on la raya des cadres de la Comédie sur un ordre du roi. En 1779, M"^ Saint-Val fut autorisée à jouer en province. De 1791 à 1794, elle fit partie de la troupe Montansier. Elle se retira ensuite pour vivre au milieu de ses amis. Elle mourut à Paris, le 13 juin 1830.
(2) On lit dans le Mercure : « Dès la première représentation de ce
sibilité ; elle sut faire verser des larmes, et son talent inspira d'aimables vers à des admirateurs. On n'avait pas fêté davantage les débuts de Dumesnil et de Clairon (1).
M"^ Saint- Val réussit moins dans Aménaïde, mais à chaque scène, à chaque vers de ce rôle, la créatrice avait laissé de tels souvenirs qu'il y avait déjà grand mérite à se montrer supportable après elle.
Ce fut ensuite Ohjmpie que latragédienne voulut jouer. Cet ouvrage, qui n'avait guère réussi à l'origine, avait peu à peu disparu de l'affiche. Le tripot ne se souciait pas de le remonter uniquement pourM"« Saint- Val. Elle s'adressa à l'auteur, mais Voltaire, craignant sans doute que le parterre se montrât moins indulgent que la première fois, remit à d'Argental le soin de décider si le talent de l'artiste méritait que l'on reprît Olympie (2). Il faut croire que le comte fut pour la négative, car la pièce ne fut pas jouée.
D'ailleurs, M"« Saint-Val, dont on ne pouvait nier les très grandes qualités, n'était pas apte à remplir les rôles de princesses. Elle avait trop de force dans son
^^ ^'r n'' "°''''."' '''''°^^" ^'' ^"'^'^^^ distingués, qui ont successivement attire un plus grand nombre de spectateurs ; en sorte que maigre les fêtes et la distraction des parties de campagne, la foule est devenue aussi considérable à ce théâtre que dans les fortes représentations d hiver ., (Mercure, mois de juin 1766.)
(1) Citons entre autres ces vers par .M. Guédonde Berchère :
Sainval, ô combien je t'admire !
Comme j'ai frémi des douleurs Que, sous le tendre nom d'Alzire, Tu peins aux yeux des spectateurs !
(Cf. Mercure, mois d'avril 1779.)
(2) Voltaire écrivait au comte d'Argental (11 avril 1767) : « M"« Saint- \a^ comme je vous l'ai dit, me demande à jouer Olympie. Si elle a ce qu on n a plus au théâtre, c'est-à-dire des larmes, de tout mon cœur. >,
jeu , elle était faite pour le « grand pathétique », elle était du nombre des « grosses diablesses d'héroïnes » ; et les mères tragiques semblaient mieux lui convenir que les « claironnades ».
Elle s' essaya dans Sémiramis. Il semblait impossible d'atteindre dans ce rôle l'actrice qui Tavait rempli à la création. M"= Saint- Val égala cependant M^''' Dumesnil, et, au dire de quelques-uns, lui fut même supérieure en plusieurs endroits. Son entrée en scène était d'un effet saisissant. Elle était admirable lorsqu'elle répondait à Osroès, qui venait lui annoncer qu'Arsace avait su plaire aux dieux :
Je le crois, et ce mot me rassure et m'éclaire (1).
Elle faisait frémir quand, parlant du spectre qui la poursuivait jour et nuit, elle s'écriait:
Je crois le voir encor, je crois encor l'entendre (2).
On frissonnait quand elle apercevait le fatal billet entre les mains d'Arsace et qu'elle lui disait :
D'où le tiens-tu ?