ARSACE
Mon père !
SÉMIRAMIS
Que me dis-tu (3) ?
(1) Se??itVa?nis, acte III, scène ii.
(2} Ibid., acte I, scène v.
3) Ibid., acte IV, scène iv.
L'accent de ce « que me dis-tu ? » était impossible à dépeindre.
Le Mercure la louait encore de la façon dont elle mourait sur les marches du tombeau : « Son agonie était « déchirante et terrible. Sa voix était vraiment funèbre « et marquait par degrés les approches de la mort ; et « l'expression de la douleur, du remords et de la ten- « dresse s'échappait d'un cœur coupable et d'une âme « maternelle (i), »
M"^ Saint- Val s'était révélée grande artiste : l'emploi des mères tragiques lui fut désormais confié. Elle eut le désir de jouer Mérope.Là encore les succès de M"^ Dumesnil, qui étaient présents à toutes les mémoires, augmentaient la difficulté du rôle. M"= Saint- Val sut néanmoins se montrer excellente : lorsque Poliphonte était prêt à frapper Egisthe, elle l'arrêtait en s'écriant : « Barbare ! il est mon fils ! » ; puis, relevant le jeune prince qui, prosterné aux pieds de sa mère, murmurait : « Moi, votre fils ? » elle l'embrassait en fondant en larmes et en disant d'une voix entrecoupée : «Tu l'es (2) ». Ces trois mots excitaient les transports de la salle.
Ces reprises avaient acquis un juste renom à la tragédienne. Elle était en passe d'obtenir le premier rang à la Comédie-Française, et Voltaire, heureux de trouver une interprète de valeur (3), allait lui confier des rôles à créer, lorsqu'une nouvelle venue, M"'*' Vestris, qui
(1) Cf. Mercure, moi?, d'octobre 1778.
(2) Mérope, acte IV, scène ii.
(3) Voltaire, qui s'éprenait vite des nouveaux talents et oubliait les anciens avec assez de facilité, écrivait en effet au marquis de Thibouville, à propos de M"« Saint- Val : « Voilà donc M"e Saint-Val une actrice sublime et supérieure à M'^« Dumesnil ».
joignait au talent les avantages de la beauté, retira à M'** Saint- Val les faveurs du parterre. Dès lors on oublia le nom de l'artiste, qui avait obtenu dans Mérope et dans Semîramzs un succès éclatant. Toutes les louanges, tous les bravos, tous les rôles furent pour M™® Vestris, dont les débuts méritaient sans doute un accueil chaleureux, mais non pas au point d'effacer M"^ Saint-Val, qui, sans avoir les inspirations géniales d'une Dumesnil, s'était toujours distinguée par l'originalité de son jeu.
Mme Vestris.
Frahçoise-Rose Gourgaud (1) appartenait à une excellente famille, dont quelques membres avaient été conseillers du roi et chevaliers de Saint-Louis. Des revers de fortune forcèrent la jeune fille à « s'enrôler sous les bannières de Melpomène et de Thalie ». Elle avait des dispositions pour réussir au théâtre et ne prétendait à rien moins qu'à remplacer M"^ Clairon.
(1) Françoise-Rose Gourgaud naquit à Marseille le 7 avril 1743. Elle commença à jouer à Stuttgart, où elle épousa le sieur Angiolo Vestris. Elle débutait le 19 décembre 1768 aux Français, où de hautes protections lui faisaient bientôt obtenir les premiers rôles. A l'aurore de la Révolution, M"6 Vestris quitta la Comédie-Française pour le théâtre de la rue de Hichelieu, où jouaient les comédiens républicains. Elle fut comprise dans la fusion générale des deux troupes (mai 1799), et n'obtint alors qu'un accueil glacial de la part du public. Le 2 juin 1803, une représentation à son bénéfice était donnée à l'Opéra. Dix-huit mois plus tard, le 5 octobre 1804, M""» Vestris mourait à la suite d'une longue maladie.
Ce fut à Stuttgart que M^'® Gourgaud commença à jouer la tragédie. Le duc de Wurtemberg, qui se piquait, comme son voisin Charles Théodor, d'aimer la littérature française, entretenait à la résidence une troupe de comédiens (1). Rose remplissait les premiers rôles. Son âge etsa figure lui attirèrent de nombreux admirateurs.
(1) Quelques mots sur le théâtre de Stuttgart :
Le grand-duc Charles-Eugène, qui fonda la célèbre Université où étudia Schiller, avait été élevé à la cour de Frédéric et en avait rapporté un goût très vif pour les lettres et pour les arts français.
Son palais était orné de bronzes ciselés par Nicolas Didier et par Alexis Bouzon. Les plafonds étaient peints par Girardet- La salle de théâtre avait été construite d'après les dessins de M. de la Guépière.
Il existe à la bibliothèque de Stuttgart deux volumes fort curieux intitulés, le premier : a Description des fêtes données pendant quatorze jours à l'occasion du jour de naissance de Son Altesse Sérénissime Monseigneur le duc Régnant de Wurtemberg et Tec, etc., etc. Le onze février m. d. g. c. l. xiii. •>
Le second : « Description des fêtes données à l'occasion du jour de naissance de Son Altesse S'érénissime Monseigneur le duc Régnant de Wurtemberg et Tec, etc., etc. Le onze février m. d.c. c.l.x. iv. »
Ces deux ouvrages, œuvres d'Uriot, le bibliothécaire du duc, nous donnent quelques renseignements sur les artistes français qui se firent applaudir dans la capitale du Wurtemberg.
Les noms italiens dominent dans la troupe d'opéra ; en revanche, dans le corps de ballet, ce sont les noms français.
Citons d'abord Noverre, qui compose et danse lui-même Médée et Jason, Orphée et Eurydice, le Triomphe de Neptune : Vestris, qui, au dire d'Uriot, « est pour notre siècle le Pylade que Rome admira « sous celui d'Auguste ». « Le théâtre de l'Opéra de Paris, dont il fait « la gloire et les délices, lui a accordé, de peur de le perdre pour tou- « jours, la permission de venir tous les ans, pendant les trois mois « d'hiver, embellir les spectacles de Monseigneur. »
Nommons encore Vestris le cadet, « qui s'étudie sans cesse à mar- " cher sur les traces de son frère ».
Il est à regretter qu'Uriot nous donne moins de détails sur la troupe de comédie et de tragédie.
Il se borne à nous apprendre que le troisième jour des fêtes de l'année 1773, l'on représenta Me'lanide et la Fête de l'amour, qui « excita « les ris de tout le monde par le coml.fue de la situation qui y do- « mine ». Ces deux pièces étaient jouées par « quelques acteurs, que « Paris a vus avec de grands applaudissements ». Uriot ne les nomme
Elle se laissa dire, par ceux qui lui faisaient la cour, qu'elle l'emportait sur M"^ Clairon. On le lui répéta si
pas, mais il ajoute : « La troupe de comédiens, que Monseigneur le a duc se propose de rendre encore meilleure, peut déjà passer pour très « bien composée ».
Le huitième jour, l'on donne Zaïre de M. de Voltaire, « dont le sieur « Lejeune a fait un buste de marbre parfaitement ressemblant, que « Monseigneur le duc, plein d'admiration pour cet illustre auteur, a « placé dans son cabinet ».
La tragédie fut suivie d'un ballet persan.
En 1764, le troisième jour des fêtes, la troupe française se fait entendre dans China et dans le Magnifique, comédie en deux actes par Houdart de la Mothe. Le dixième jour, elle affiche la Métromanie et les Mascarades amoureuses, comédie par Guyot de Merville ; le quinzième jour enfin, le Père de Famille, « comédie de M. Diderot, le digne organe de VEncyclopédie » et VAmi de tout le monde, la bluette de Legrand.
Tous les costumes employés dans ces représentations sont dessinés par le sieur Boquet, « que Son Altesse Sérénissime fait venir chaque année de Paris », « où il est dessinateur du roi et de l'Opéra ».
Dans la préface de son second volume, Uriot fait l'éloge de la Comédie-Française, qui « enseignera non seulement à entendre parfaitement « et à parler correctement une langue, qui par sa beauté et son natu- « rel est devenue celle de l'Europe polie et instruite », mais encore qui sera pour les spectateurs « une espèce d'Académie de morale, dans « laquelle l'image des ridicules et des défauts, qu'on doit éviter dans « la société, et le modèle des qualités et des vertus, qu'il faut acquérir « dans le monde, seront parfaitement représentés ».
Le bibliothécaire de Charles-Eugène joint à son avant-propos la lettre suivante de Voltaire, auquel il avait envoyé ses relations. La réponse du Patriarche montre qu'il était invité aux réjouissances de Stuttgart :
« Lettre de M. de Voltaire.
« Du château de Ferney, par Genève.
« Vous décrivez vos belles fêtes, IMonsieur, d'une manière digne du « grand et aimable Prince qui les a données.
« Vous êtes son bibliothécaire, mais vous ne trouverez rien dans ses « livres qui approche de son goût et de sa magnificence. Je n'ai « jamais senti si cruellement ce que c'est que la vieillesse et la mau- « vaise santé, que quand elles m'ont empêché l'une et l'autre de me « mêlera la foule des admirateurs ; mais j'ai cru voir, en vous lisant, « toutes ces choses, qui tiennent du prodige.
« Je ne puis trop vous remercier de l'attention que vous avez eue de
souvent, qu'elle finit par en être persuadée (1). Dès lors se faire applaudir au Théâtre-Français fut l'objet de ses plus chers désirs.
Depuis quelque temps elle était aimée d'un frère du « diou de la danse », acteur fort médiocre, qui jouait à Stuttgart les jeunes premiers. Le duc, dont M"« Gourgaud était la favorite, surprit un matin les amoureux dans un tête-à-tête équivoque, et, pour se venger de sa maîtresse, la condamna à épouser son rival. Du même coup les spectacles de la cour de Wurtemberg furent supprimés. Les époux rentrèrent en France avec les débris de la troupe à la fin de Tannée 1767.
Rose Gourgaud, qui portait depuis son mariage le
a m'en faire parvenir une relation, qui vous fera iionneur partout où « les beaux-arts seront connus et cultivés. « Je suis, avec tous les sentiments qui vous sont dus, Monsieur, « Votre très humble et très obéissant serviteur, « Voltaire, « Gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. »
(1) En rentrant à Paris, Rose Gourgaud dut rabattre de ses prétentions : « J'avais, dit elle, étant encore fort jeune, joué les premiers « rôles tragiques sur les théâtres de plusieurs grandes villes. J'y avais « obtenu des succès ; je ne manquais pas d'admirateurs ; mon âge et « ma figure faisaient qu'on me trouvait beaucoup de talent, ou du « moins qu'on me le disait. Quelques-uns des connaisseurs de pro- « vince, qui me faisaient la cour, m'assuraient que j'étais bien meil- « leure que M'i" Clairon, cpi'ils avaient vue jouer à Paris Je ne de- K mandais pas mieux que de les croire ; ils me le répétaient si souvent « qu'ils finirent par me le persuader. J'eus l'occasion de faire un voyage « dans la capitale, et, lorsque j'y fus, une dame me proposa de me « faire faire la connaissance de la célèbre actrice ; j'y consentis avec « plaisir. Nous allâmes chez elle ; je trouvai une petite femme d'en- « viron quarante ans, qui avait été jolie. La comparaison, que je fis « en moi-même, de son extérieur au mien fut tout à mon avantage. « Elle m'accueillit avec politesse, mais en me parlant comme à une « jeune personne, comme à une élève ; j'étais mécontente ; mon intro- « ductrice lui dit que je désirais réciter quelques vers devant elle, pour « recevoir ses avis. Elle consentit à m'entendre. Je me flattais tout
nom de Vestris, se lassa bien vite de son mar qui n'avait plus pour elle l'attrait du fruit défendu. Elle le trompa sans remords et s'acquit ainsi nombre de protections qui Tencouragèrent à solliciter un ordre de début à la Comédie-Française.
Mais les gentilshommes de la chambre, trouvant que les antécédents de la tragédienne n'offraient pas de suffisantes garanties, résolurent de la faire jouer à titre d'essai sur le théâtre des Menus. Ils organisèrent une représentation en son honneur ; le roi fit les frais du spectacle et huit cents billets furent distribués tant à la Cour qu'à la ville. Rarement une débutante avait été traitée avec une telle galanterie.
La pièce choisie éi3i[\ A7idro7nague. M""^ Vestris devait remplir le rôle d'Hermione ; Lekain et Mole lui donne-
« bas de lui causer un peu de surprise et même de jalousie par la ma- « nière dont j'allais déclamer. Je choisis le monologue d'Hermione, au « commencement du cinquième acte à'Andromaque. Elle m'écouta « bien, et, quand j'eus fini, me dit que ce n'était pas mai, me fit quel- « ques observations et me donna des encouragements. Je la remerciai, n J'étais furieuse. Quelques jours après, j'allai à la Comédie-Française; « on donnait précisément Andromaque. Lorsqu'llermione entra, je « m'écriai :
« — Ce n'est pas M''« Clairon!...
« Les personnes qui étaient avec moi m'assurèrent que c'était elle... « Et comment?. . leur dis je, voyez comme cette actrice est grande ! « comme elle se présente ! quel maintien! J'ai vu M"' Clairon chez elle, « c'est une très petite femme. C'était bien elle pourtant. Je l'écoutai, « je fus confondue, et quand elle arriva au monologue du cinquième « acte, j'aurais voulu pouvoir me cacher. Mon petit amour-propre fut « obligéde reconnaître sa supériorité, et je lareconnus si bien, qu'après « la pièce, j'allai dans la loge de cette grande actrice lui demander par- « don de l'impertinence que j'avais eue de dire devant elle des vers « d'un rôle que je n'entendais pas et dont elle venait de me donner « une juste idée... » (Çf la Notice sur M"» Clairon en tête de l'édilion des Mémoires de la tragédienne. Paris, Ponthieu, libraire au Palais- Royal, galerie de bois, n<>2o2, année 1822.)
raient la réplique dans Oresteet dans Pyrrhus. Arnault, le vieil amateur dramatique, qui assistait à la première représentation, nous en a laissé le compte rendu suivant :
« Mrae Vestris sortit assez heureusement de cette épreuve, non qu'on l'eût trouvée actrice parfaite, mais parce que ses qualités parurent l'emporter sur ses défauts, qu'on ne croyait pas incorrigibles. Sa prononciation n'était pas des plus nettes, mais elle avait des accents si enchanteurs ! Elle ne marchait pas avec aisance, mais elle avait une taille si élégante ! Ses gestes étaient par trop uniformes, mais elle avait de si beaux bras t Elle n'avait pas montré beaucoup de sensibilité, mais elle déployait tant de fierté ! Et puis, que ne devait-on pas attendre de son intelligence (1) ! »
On le voit, le public, charmé de la beauté de la jeune femme, se montra fort indulgent pour l'actrice. Les gentilshommes de la chambre furent plus sévères : ils ne jugèrent pas M'"'' Vestris encore digne de paraître devant le public parisien, et prièrent Lekain de la faire travailler.
Cependant M"^ Saint- Val abandonnait peu à peu les rôles de princesses pour ceux de mères tragiques, et laissait libre de nouveau l'emploi de M""' Clairon, ^me Vestris briguait cette succession. Après quelques mois de travail assidu, elle lui fut accordée, et les gentilshommes de la chambre fixèrent les débuts de la tragédienne à la fin de l'année 1768.
Le 19 décembre, la Comédie-Française affichait Tancrède avec M™® Vestris dans le rôle d'Aménaïde. Tous les Parisiens curieux de théâtre s'étaient réunis pour juger l'actrice, que le spectacle donné sur la scène
(1) Cf. Les Souvenirs et les Regrets du vieil amateur dramatique. Lettre xvii.
des Menus avait déjà rendue célèbre. On la savait en outre élève de Lekain, et le nom du maître disposait d'avance le public en faveur de l'élève.
Depuis les grandes créations de M"*" Clairon, on n'avait À jamais vu un succès semblable à celui que remporta ;/i ]yjme Yestris. L'enthousiasme fut tel, que le parterre alla ' jusqu'à déclarer la débutante supérieure à la créatrice du rôle. C'était exagérer, et M™^ Vestrisle reconnaissait elle-même avec beaucoup de bonne grâce en disant : « J'ai joué la tragédie plus de trente ans, et je crois race voir jouée quelquefois assez bien ; mais je n'ai jamais « été digne de défaire les cordons des souliers de « M™** Clairon. »
Cependant la presse ne manquait pas de louer la tragédienne (1), et les rimeursde quatrains de la chanter (2). Il n'y avait qu'un point noir dans ces brillants débuts : Voltaire doutait du talent de M'"'' Vestris. Grimm avait écrit à Ferney et avait fait l'éloge de l'artiste. Mais le
(1) « Le 19 décembre, Mme Vestris débuta par le rôle d'Aménaïde « dans la tragédie de Tancrède. Jamais début ne fut plus brillant et « jamais une jeune actrice n'annonça un talent plus vrai et plus dé- « cidé. Sa figure est belle et théâtrale; ses traits sont prononcés ; son « organe est attendrissant ; ses gestes sont beaux et tous ses mouve- « ments ont de la grâce, même dans le désordre de la passion. Son jeu « est plein d'intelligence ; on peut même lui reprocher de porter un « peu trop loin l'envie de faire valoir tout ce que l'auteur a pensé. Il « est des circonstances qu'il ne faut point détailler et qui doivent « se perdre dans l'intérêt général. C'est l'art des grandes actrices, et à « ce titre ce doit être celui de Mme Vestris. » (Cf. Mercure, janvier 1769.)
(2) Vers à Mme Vestris jouant le rôle d'Aménaïde :
De Tancrède amoureux la mort est le seul prix. Tout le monde le plaint d'un sort aussi rigide ; Sans doute il est affreux ; mais en voyant Vestris Chacun voudrait mourir pleuré d'Aménaïde.
Par M. le chevalier de B....
{Mercure, novembre 1772.)
Patriarche n'ajoutait pas foi à ce qui lui était dit. Atteindre Clairon dans Aménaïde lui semblait impossible. Ce qui avait valu à M™^ Vestris les bravos d'un public ingrat et trop prompt à oublier les morts pour encenser les vivants, c'était les intonations, les gestes, les effets de physionomie indiqués par Lekain à son élève qui, sans le secours du grand tragédien, n'aurait rien su faire par elle-même (1). Voltaire ne paraissait pas prêt à revenir sur son opinion, et disait à La Harpe, dont ]y|me Yestris devait être une des meilleures interprètes (2) : « Puisque vous avez une Vestris, donnez-lui de beaux vers à réciter... » ce qui signifiait clairement : « car moi, je ne suis pas disposé à le faire (3) ».
Les événements semblèrent d'abord donner raison à l'auteur de Mérope. M"^ Vestris choisit Idamé pour son second début, et la vérité force à avouer qu'elle y fut des plus médiocres. Tous les témoignages des contemporains sont unanimes sur ce point (4).
Quelquesjours après, M'"' Vestris jouait Alzire et s'en tirait avec honneur. Grimm s'empressait d'annoncer cette nouvelle à Voltaire, mais ne parvenait pas à le rendre plus indulgent (5). D'ailleurs l'insuccès de la tragé-
(1) « On dit du bien de M"« Vestris, écrivait Voltaire à Grimm ; « mais il faut savoir si ses talents sont en elle, ou s'ils sont infusés par « Lekain ; si elle est ens per se ou eus per aliud. » (Lettre au baron Grimm, 27 décembre 1768.)
(2) Les meilleurs rôles de Mme Vestris furent en effet ceux qu'elle créa dans le théâtre de la Harpe, à savoir : Arsénié dans Menzikoff (1775); Sémire dans les Barmécides [illi); Melpomène dans les Muses rivales (1779) ; Jeanne dans Jeanne de Naples (1781) ; Vésurie dans Coriolan (1784); Mme de Faublas dans Mélanie (1791).
(3) Cf. Lettre de Voltaire à La Harpe, 5 janvier 1769.
(4) Cf. entre autres : Souvenirs et regrets du vieil amateur dramatique, lettre xvii.
(5) Cf. Lettre du baron Grimm à Voltaire, 8 décembre 1770.
dienne, qui venait de s'essayer dans Zaïre, ne faisait qu'augmenter le mécontentement du poète (1).
Ce ne fut qu'en 4770 que M""* Vestris, en reprenant le rôle d'Obéide, obtint un succès égal à celui qu'elle avait remporté lors de ses débuts. On se souvient de l'échec que les <ScyMes avaient essuyé en 1767. La pièce était luxueusement montée : décors, cortèges, costumes, rien n'était négligé, et cependant la tragédie, applaudie en province et à Genève, tombait lourdement à Paris. Voltaire, après l'avoir retouchée, demandait qu'on la reprît , mais le tripot faisait la sourde oreille, et Lekain, préférant aller jouer en tournée ses anciens rôles, se dérobait aux prières de son maître.
]yime Yestris, pour plaire au poète, lui demanda l'autorisation d'interpréter Obéide. L'auteur de Zaïre^ qui avait une prédilection pour ses <' bergers », y consentit volontiers, et la tragédienne ayant su gagner par sa beauté la protection du duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, les sociétaires de la Comédie- Française durent remettre à la scène l'œuvre de Voltaire. Ils n'eurent pas à s'en repentir : La « remise » eut un succès retentissant. La pièce fut beaucoup mieux jouée qu'à la création, grâce à M""* Vestris, qui rendit Obéide « avec beaucoup d'énergie et de vérité ». Le public acclama l'actrice et le poète, et, nous dit le Mercure, les connaisseurs retrouvèrent avec plaisir « dans beaucoup d'endroits d'un ouvrage composé à soixante-
(1) Le duc de Choiseul, qui protégeait M""» Vestris, lui avait donné une magnifique robe pour jouer Zaïre. Malgré cette toilette éblouissante, la tragédienne, au dire d'un contemporain, eut plutôt l'air d'une soubrette que d'une future sultane.
quinze ans la manière riche et brillante du successeur et du rival de Racine (1). »
Ce triomphe valut à M""' Vestris la bienveillance de Voltaire, qu'elle avait eu tant de peine à gagner, et le premier rang au tripot comique. Elle abusa de son pouvoir en retirant peu à peu à M'^^ Saint- Val tous les rôles où cette actrice se faisait applaudir. Le parterre fit sentir à M°^® Vestris qu'il blâmait cette injustice, mais la tragédienne, se sachant puissamment soutenue, ne prit pas garde aux remontrances du public (2).
Après avoir vainement essayé de jouer Olympie (3), M"" Vestris, dont la renommée allait grandissante de jour en jour, reçut de Voltaire le rôle de Sophonisbe. Cette création ne lui attira pas à beaucoup près les éloges que les reprises d'Amenaïde, d'Alzire et d'Obéide lui avaient valus. Elle parut un peu pâle à côté de Lekain, qui sauvait dans Massinissa la faiblesse de l'œuvre par une admirable interprétation (4).
M™® Vestris prit une revanche éclatante en créant le
(1) Cf. Afercwre, avril 1770.
(2) En 1769, M">e Vestris fut admise à partager avec M"* Saint -Val les premiers rôles tragiques. Mais grâce aux protections de Choiseul et surtout à celles du duc de Duras, elle accapara cent douze rôles son profit et n'en laissa que vingt-trois à sa rivale.
A partir de ce moment, la bienveillance du parterre échappa à la tragédienne. Elle iut souvent sifflée et même huée à ses entrées en scène. Il fallut parfois doubler et même tripler la garde, afin de maintenir le calme parmi les spectateurs.
(3) Voltaire laissait à d'Argental la responsabilité de faire jouer Olympie à Mme Vestris : « Ce rôle d'Olympie, écrivait-il au comte, n'est pas fait, dit-on, pour Mme Vestris. C'est à vous den juger. (Lettre au comte d'Argental, 28 auguste 1772.)
(4) Le Mercure se bornait à cette simple constatation : « Le rôle de Sophonisbe a été bien joué par Mme Vestris. » [Mercure, février 1774.)
rôle d'Irène. Il ne lui avait pas été primitivement destiné. Voltaire pensait le confier à M"" Saint-Val cadette, nouvelle idole du public ; mais le poète renonçait bientôt à son projet, et écrivait au marquis de Thibouville qu'Irène n'était pas l'affaire de la jeune Saint-Val, le rôle ne visant pas à l'héroïque, et ne demandant pas de sensibilité. Il contenait de fréquents passages de la passion au remords, de l'espérance au désespoir, et pouvait fournir de grandes ressources à la déclamation. Rien ne convenait mieux à M™" Vestris, dont Talma précisait ainsi le talent : « M"'" Vestris manquait de sensi- « bilité, mais elle jouait avec le plus grand succès « tous les rôles qui n'exigent que de la dignité, une « diction juste et une belle représentation (1). »
Cependant Voltaire quittait Ferney pour n'y plus revenir et rentrait à Paris le 10 février 1778. Il corrigeait encore sa tragédie, et, malgré les maux dont il était accablé, malgré les nombreuses visites qu'il recevait, il se rendait sans retard au tripot pour faire répéter (2). M'"'' Vestris lui plut par sa beauté et par sa distinction (3). Comme il lui apportait un rôle qu'il venait de retoucher : « Madame, lui dit-il galamment,
(1) Cf. Mémoires de Talma publiés par A. Dumas père. Bruxelles, Muquardt, 1850, 3 vol.
(2) Le Mercure disait en admirant l'énergie de Voltaire : « Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'à quatre-vingt-quatre ans il ait lui-même fait jouer une tragédie nouvelle, soixante ans après OEdipe, la première tragédie qui lui ait ouvert la carrière brillante, où il a tant de fois remporté la palme des succès. » {Mercure d'avril 1778.)
(3) Mme Vestris ne fut cependant pas à l'abri des critiques du poète. Elle exaspérait Voltaire par son imperturbable tranquillité : « Madame, lui dit-il, je me rappelle M"" Duclos, que j'ai vue il y a cinquante ans, faire pleurer une assemblée nombreuse en prononçant un seul mot; un « mon père... mon amant... » dit par elle, faisait fondre en larmes tous les spectateurs.
j'ai travaillé toute cette nuit pour vous comme un jeune homme (1). »
La tragédienne parut d'autant meilleure que ses partenaires n'étaient que fort médiocres. Ils la faisaient valoir à leurs dépens. Le succès alla jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'au délire même. Marie-Antoinette et le comte d'Artois, qui assistaient à la première représentation, donnaient sans cesse le signal des applaudissements. Le parterre les imitait, et, dit La Harpe, gardait aux endroits faibles de la pièce un respectueux silence, « a quelques murmures prêts » D'une loge grillée, Voltaire jouissait de son triomphe et de sa victoire sur la cabale toujours organisée par les Clément, par les Gilbert et par les Fréron.
C'est à M- Vestris qu'était réservé l'honneur de lire
es vers adressés à Voltaire, lors de l'apothéose que
Im hrent les comédiens. Mais n'anticipons pas : nous
aurons à revenir avec détail sur cette fête donnée à la
sixième représentation d'Irène.
Ajoutons que M- Vestris devait encore créer un rô e dans le théâtre de Voltaire, celui de la prêtresse d Agathocle. Ce personnage, que le poète lui avait distribue, était peut-être le plus intéressant de la pièce • mais, l'œuvre étant faible, il ne put valoir à son interprète qu'un succès d'estime. D'ailleurs la tragédie posthume de Voltaire ne réussit pas. Elle fut écoutée avec déférence par respect pour l'auteur de Z«?r^, de Mérope et de Mahomet.
On le voit, les succès de M- Vestris dans les œuvres
290 VOLTAIRE ET LES COxMÉDIENS
de Voltaire ne sont que fort modestes. Bien qu'on l'ait toujours mise au nombre des artistes qui contribuèrent à donner le plus d'éclat aux tragédies du poète, il faut reconnaître qu'elle ne fut pour lui qu'une interprète consciencieuse, mais sans originalité. De tous les rôles établis par la « divine Electre w, il n'en est qu'un, celui d'Aménaïde, oii M'"° Vestris se montra actrice supérieure. Quant à ses propres créations, elles ne furent marquées d'aucun de ces traits admirables que M^'" Clairon avait prêtés à Electre et à Idamé. M™*" Vestris n'avait pus reçu de la nature des qualités suffisantes qui lui permissent de tirer des inspirations de son propre fond. Ses succès ne furent presque toujours que des réminiscences. Elle ne fut que l'excellente copie d'un sublime original.