‹ Voltaire et les comédiens interprètes de son théâtreChapitre 36 sur 71 · DE LA RIVE · texte numérisé non relu

DE LA RIVE

La même distance qui séparait M"'*' Vestris de M"® Clairon séparait La Rive (1) de Lekain.

Après une jeunesse fort orageuse, dont une partie se passa à Saint-Domingue, La Rive revint en France avec le désir de jouer la tragédie.

(1) Jean Mauduit, dit de La Rive, naquit le 6 août 1747 à la Rochelle, où ses parents étaient épiciers. A l'âge de neuf ans il quitta le loyer paternel à la suite d'une réprimande et se réfugia chez les religieux de Sept-Fons dans le Bourbonnais. On le plaça chez un négociant à Paris, mais le jeune homme n'y resta que peu de temps. Il s'embarqua pour Saint-Domingue, où son père avait des relations commerciales. A son retour des colonies, il résolut d'entrer au théâtre. Après avoir joué à Tours et à Lyon, il débutait aux Français (3 décembre 1770). N"y obte-

Il se présenta chez Lekain sous un nom étranger, et demanda au grand artiste l'autorisation de réciter davant lui le rôle de Zamore. L'audition fut assez satisfaisante ; le tragédien, plein d'indulgence comme la plupart des hommes de génie, déclara à son visiteur que peut-être un jour il pourrait être son double à la Comédie-Française.

Cette parole mettait La Rive au comble de ses vœux: elle lui faisait entrevoir un brillant avenir.

Sans tarder, le jeune acteur s'engagea dans la troupe de M"^ Montansier, qui jouait à Tours. Mais bientôt il quittait cette compagnie et se rendait à Lyon, oij M"® Destouches, l'habile imprésario dont nous avons eu déjà l'occasion de parler, lui confiait l'emploi des premiers rôles tragiques.

C'est de cette époque que date la réputation de La Rive. Le public lyonnais reconnut bien vite en lui un talent digne d'être encouragé. Le débutant n'était pas sans défauts : il n'avait pas encore une habitude suffisante de la scène ; mais il devait rapidement acquérir les qualités qui lui manquaient. D'ailleurs le théâtre de

nant qu'un demi-succès, il se rendit à Bruxelles et s'y fit applaudir. En avril 1773 il reprenait à Paris le cours de ses débuts, mais il quittait bientôt la capitale pour aller jouer en province. Il rentrait à la Comédie-Française en mai 1790.

En 1793, il fut incarcéré comme la plupart de ses camarades, et ne recouvra sa liberté qu'à la chute de Robespierre.

11 fut élu membre correspondant de l'Institut au moment où la classe des Beaux-Arts fut fondée.

Le roi Joseph l'attira près de lui comme lecteur. Mais La Rive revint en France, lorsque ce prince échangea la couronne italienne contre le spectre espagnol.

La Rive étant riche avait acquis une propriété à Montlignon, près de Montmorencj'. C'est là qu'il mourut le 30 avril 1827, après avoir été maire de ce village pendant cinq ans.

Lyon était sans cesse visité par les grands comédiens de Paris : Lckain, Clairon, Brizard faisaient souvent des tournées dans la seconde ville du royaume, et donner la répliquée de tels artistes, n'était-ce pas une excellente école pour un commençant?

Au cours d'une de ces représentations que Mlle Clairon donnait à Lyon, la tragédienne distingua son jeune partenaire et conçut pour lui une amité difficile à définir, puisqu'il entrait en elle une affection toute maternelle et un incontestable amour... pour les réalités.

Quoi qu'il en fût, cette amitié eut pour La Rive de précieux avantages. M^'^ Clairon lui conseilla de venir à Paris. Elle s'offrait à lui donner des leçons et à user Ide son pouvoir pour le faire entrer à la Comédie-Française.

La Rive accepta cette aimable proposition, et se souvenant des bontés que Lekain avait eues pour lui, il n'hésita pas à aller demander aussi des conseils à l'interprète préféré de Voltaire.

Voici donc La Rive devenu l'élève des deux plus grands acteurs de France.

M"* Clairon, retirée du théâtre, mettait tous ses soins à former à son « écolier », à lui enseigner les ressorts de l'art théâtral, espérant que les succès du futur Roscius nuiraient à ceux de Lekain, qu'elle détestait toujours. Bien plus, elle produisaitson élève dans le monde, lui faisait dire des vers dans les salons de la noblesse, et jouait avec lui des scènes de tragédies dans les boudoirs à la mode. « Allons, Monsieur La Rive, disaitelle un jour au jeune homme, qui allait réciter un rôle devant une duchesse, votre extérieur est fort beau, montrez à Madame que votre intérieur ne le cède en

rien » (1). Et les amis delà grande actrice, Marmontel tout des premiers, s'en allait répéter dans Paris que la Comédie-Française aurait bientôt un acteur incomparable, qui laisserait de bien loin Lekain et Dufrêne après lui.

Le 3 décembre 1770, les débuts de La Rive dans le rôle de Zamore étaient annoncés, et les spectateurs, curieux d'entendre le disciple de deux artistes illustres, se rendaient en foule à la Comédie-Française (2).

Telle était la sollicitude de M^'^ Clairon qu'elle se plaçait dans le trou du souffleur afin de soutenir le débutant des yeux, du geste et de la voix. (Juel singulier effet devait produire la vue de la tragédienne, qui se considérait jadis comme la reine du tripot et traitait ses camarades en sujets soumis à ses caprices, pelotonnée dans la petite boite du proscenium et prête à relever les défaillances de son élève à chaque vers, à chaque hémistiche de la tragédie !

La divine Electre dut éprouver une légère déception. La Rive n'eut qu'un succès modéré, que lui valut son physique agréable et surtout les protections que ses maîtres lui avaient obtenues.

La presse, fort indulgente, promettait au débutant des « espérances flatteuses » et faisait l'éloge de sa beauté (3). Bachaumont prononçait un jugement ana-

(1) Cf. Correspondance secrète de Grimm, vol. IX.

(2) « On n'aurait pas trouvé la place d'une épingle dans la salle, et « l'assemblée était formée de tout ce qu'il y a de plus illustre et de « plus considérable en France. » (Cf. Correspondance de Grimm, édit. Tourneux, XVI, page 491 )

(3) « Une figure avantageuse, un organe qui a de la force et de la « beauté, plusieurs morceaux bien entendus et bien sentis dans les << rôles qu'il a joués, et plus que tout cela les leçons de l'actrice célè-

logue (1). Grimm avouait plus franchement que le nouvel acteurn'avait pasréussi « en général)), et constatait avec mélancolie, en pensant à Lekain, que son siècle n'était pas « celui des remplaçants » (2).

Quant à Voltaire, que M^'e Clairon avait souvent entretenu de son élève, il n'était pas sans s'occuper des débuts de La Rive. Le poète, sachant que son jeune interprète avait longtemps habité les Antilles, disait en plaisantant : « Il est assez singulier que ce soit un Américain qui débute par Zamore : la balle va au joueur. » Mais, ajoutait-il, on dit que l'Américain de Mlle Clairon « n'a pas extrêmement réussi ; mais on espère qu'il réussira... )> (3).

La promesse de succès à venir ne suffisait pas à La Rive. C'est immédiatementqu'il voulait être applaudi et mis au premier rang. Les Lyonnais l'avaient habitué aux honneurs ; il ne pouvait plus s'en passer.

Mais égaler Lekain étant chose impossible, l'élève de Mlle Clairon conçut le dessein de quitter Paris et de se rendre à Bruxelles. Hannetaire,qui dirigeait la scène de cette ville, accueillit avec plaisir cette nouvelle

« bre, qui a présidé à ses débuts, donnent de lui (de La Rive) des « espérances flatteuses, que ses progrès ont déjà confirmées et qui ne « font que croître de jour en jour. » (Cf. Mercure, janvier mi.;

(1) « Lekain, écrit Bachaumont {Mémoires secrets, 10 sept. 1770), « après le début de La Rive, forme un acteur dans le tragique, dont il « donne les plus grandes espérances, quant au talent. Il a cinq pieds a six pouces, de grands yeux noirs, des sourcils très prononcés, le « reste de la figure à l'avenant... »

(2) « Nous avons vu, cette semaine, un nouvel acteur, élève de « Mil* Clairon, débuter dans le rôle de Zamore. Je crains qu'il ne « remplace pas Lekain. Ce siècle, je l'avoue, n'est pas celui des rem- « plaçants : aussi ferons-nous bien de garder ce que nous avons... » (Cf. Correspondance de Grimm, édition Tourneux, tome XVI, page 491.)

(3) Cf. Voltaire au duc de Richelieu. Ferney, 21 décembre 1770.

recrue, et durant quatre ans La Rive se fit acclamer par les Flamands. Ses rôles préférés étaient ceux où Lekain excellait, c'est-à-dire Orosmane, Tancrède, Gengis-Kan, en un mot tous les héros des œuvres de Voltaire (1).

Une correspondance assez régulière, qui s'était établie entre M^^^ Clairon et son protégé, jette quelque lumière sur le séjour de La Rive à Bruxelles (2). Nous savons ainsi que Sophie Arnould éprouvait « un grand plaisir » en entendant le jeune acteur représenter Tancrède, et, comme on le pense, la « divine Electre » était fière de son pupille.

Cependant La Rive désirait ardemment rentrer à la Comédie-Française. Il écrivait au duc de Duras à ce sujet, et « sa mère bien-aimée » lui reprochait sévèrement cette « bassesse» :« Vous ne devez penser à Paris que lorsqu'on sera venu me dire : nous vous prions de faire venir La Rive. Alors je stipulerai pour vous, je calculerai ce qui pourra convenir à votre intérêt, votre gloire et votre plaisir... »

En attendant ce rappel tant souhaité, La Rive se rendait à Lyon pour donner quelques représentations et recevait des louanges enthousiastes d'un public dont il avait toujours fait les délices. Témoin ces vers adressés au tragédien pendant une représentation d' Œdipe :

[1) Nous savons par les Mémoires de Talma que La Rive, qui possédait une maison très élégante au Gros-Caillou, avait une chambre où son lit était dressé sous une tente. Cette tente était décorée des portraits du tragédien dans ses rôles préférés, c'est-à-dire dans ceux de Tancrède, de Gengis et d'Orosmane.

(2) Cette .correspondance a été publiée in extenso dans le Coureur des théâtres (juillet-août 1849), par Charles Maurice. Edmond de Goncourt l'a reproduite en partie dans son volume sur Clairon.

Interprète touchant de Melpomène en pleurs.

Toi qui sais à ta voix intéresser les cœurs,

Dis-nous quel dieu puissant te pénètre et t'enflamme,

Et porte dans nos sens le trouble de ton âme !

OEdipe, de son être agitant les ressorts,

De la nuit du tombeau t'inspire les remords.

Tremblant, saisi d'horreur, je vois tes pas timides

Reculer à l'aspect des fières Euménides.

Tu vas peindre Orosmane et passer tour à tour

Des cris de la fureur, aux soupirs de l'amour;

Je m'attendris alors, et mon âme attentive

Au terrible Lekain préfère de La Rive.

Tu fuis, ô ciel ! où suis-je ? Adieu larmes... plaisir...

Cher La Rive, reviens (i)...

Le bruit de ces succès, en partie mérités, étaient parvenus jusqu'à Lekain, et le grand artiste songeait à faire rentrer au tripot son ancien élève. Le 29 avril 1775, après de nouveaux débuts, La Rive était admis. Trois ans plus tard, la mort de Lekain le mettait en possession des premiers rôles tragiques. Mais toute difficulté n'était pas encore aplanie. S'il allait avoir des admirateurs, il aurait encore plus d'hostilités.

Que l'on jette les yeux sur les innombrables brochures de l'époque qui entretiennent leurs lecteurs des spectacles, et l'on pourra juger. Les unes reconnaissent en La Rive « un des premiers acteurs tragiques de l'Europe M (2). Les autres assurent qu'il s'en faut de beaucoup « qu'il ait atteint la noblesse et la sensibilité de son premier maître » ; qu'il « s'emporte trop », que « ses exclamations deviennent outrées » (3). Arnault le dé-

(1) Vers cités par Ed. de Mann, dans La Troupe de Voltaire.

(2) Cf. Le Théâtre français, petite brochurette. Bibliotlièque de la Ville de Paris, musée Carnavalet, n" 12710.

(3) Cf. Critique des actexirs et actrices des différents théâtres de Paris. Même bibliothèque, n" 3418.

clare mauvais dans Vendôme et même dans Tancrède, où l'applaudissait Sophie Arnould. On le loue dans Gatilina (1), mais on le siffle dans Orosmane, et l'on fait courir sur lui cette épigramme :

Plaignez le malhpur qui m'arrive,

Disait Melpomène à Charron :

Lekain non seulement a passé rAchéron, Mais il n'a pas laissé ses talents sur la Rive (2).

Devant la rigueur du public, le malheureux tragédien, qui n'était pas un modèle d'endurance, se retirait en criant bien haut : « Les infâmes ne me reverront pas! » puis retournait à Lyon, où le succès l'attendait toujours, et rentrait enfin en 1790 dans la capitale, qu'il redoutait, mais dont il ne pouvait se passer. On Tacclamait dans Œdipe — son. meilleur rôle sans aucun doute. — On lui faisait un chaleureux accueil lors de la reprise de Jules César (3). Il remplissait le rôle de

{{) La sublime tragédie de Royne sauvée n'avait pas été remise depuis 1762. Cette reprise doit être regardée comme une époque pour le talent de M. La Rive, qui semble avoir pris dans cette pièce un nouvel essor. Le rôle de Catilina y était fortement conçu et caractérisé, et ce qui fait le plus d'honneur à l'acteur, c'est qu'il ne peut y avoir eu de modèle. Il n'a pu devoir qu'à lui-même l'énergie et la profondeur qu'il y a mises. Il a montré surtout une intelligence supérieure dans la scène avec Lentulus Sura. Aux nuances justes et frappantes, qui se succédaient dans son jeu, on crut revoir Lekain. (Mercure, juillet 1779.)

(2) Cf. Souvenirs et Regrets du vieil amateur dramatique. Lettre X. En 1718, La Rive avait joué Titus dans Brutus. Sachant que Voltaire était à Paris, le tragédien va le trouver pour lui demander conseil. « Ah! mon ami, lui dit Voltaire (c'était huit jours avant sa mort), je ne puis plus m'occuper des vanités de ce monde; je me meurs. » — « Monsieur, j'en suis affligé, car je dois jouer demain Titus. » A ces mots, le moribond ouvre les yeux et se lève : « Que dites-vous, mon ami, vous jouez demain Titus ? Il n'y a plus de mort qui tienne, je veux vous faire répéter ». Et il le fit répéter.

(3) Cette reprise eut lieu en 1791.

Brutus, et les pensées généreuses de Voltaire, qui pouvaient prêter à des allusions aux circonstances actuelles, donnaient lieu à de frénétiques bravos.

Mais un nouvel obstacle attendait La Rive. Talma était à l'aurore de son talent. Il avait déjà des partisans, et le célèbre acteur, préférant aux tragédies de Voltaire les chefs-d'œuvre cornéliens, faisait oublier bien vite le répertoire du xviii® siècle et ceux qui l'interprétaient.

Cet oubli était à prévoir. On a pu le remarquer, les successeurs de Clairon, de Dumesnil et de Lekain n'étaient pas des artistes de génie, ni même de talent supérieur. Ils n'étaient qu'estimables, et cela ne suffit pas , surtout au théâtre , si l'on veut laisser un nom.

D'ailleurs il faut reconnaître que leur tâche était ingrate. Les souvenirs de leurs prédécesseurs pesaient sur eux comme un joug accablant, et les rôles qui leur étaient confiés n'étaient pas de ceux qu'un acteur peut toujours reprendre avec l'espoir d'y être original. Hamlet, Phèdre, Carlos, Hermione prêteront toujours à des interprétations diverses. On peut les concevoir de plusieurs façons, les peindre de couleurs qui, pour être différentes, n'en sont pas moins également belles et vraies. Il n'en est pas de même des héros de Voltaire. Si l'on excepte Orosmane et Mérope, dont les caractères sont profondément étudiés, la plupart des personnages des autres tragédies ne sont que des figures de mélodrame trop sommairement dessinées pour que le jeu d'un comédien puisse y ajouter beaucoup. La Rive et Vestris ne pouvaient mieux faire que de copier Lekain et Clairon.

La place qu'ils occupent parmi les interprètes de Voltaire n'en reste pas moins digne de considération. Ils ont prolongé quelque temps les succès du poète, dont la décadence se faisait déplus en plus sentir.

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