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LE COURONNEMENT DE VOLTAIRE

Aux côtés de Lekain, de La Rive et de M™^ Vestris se groupent quelques artistes qui, pour n'avoir joué dans les œuvres de Voltaire que des rôles de second plan, n'en ont pas moins contribué aux succès du poète. Parmi ces acteurs, les noms de Brizard, de Mole, de M'i'^s Durancy, Saint-Val cadette et Raucourt brillent d'un éclat particulier.

Brizard.

Brizard (1), le premier d'entre eux, fut à coup sûr un des meilleurs comédiens qui se firent applaudir au xviii" siècle sur la scène de la Comédie-Française. Il s'y distingua dans les rôles de père noble, emploi que Sarrazin tenait depuis longtemps avec succès.

(1) Jean-Baptiste Britard, dit Brizard, naquit à Orléans le .7 avril 1721, dans une iionnête famille bourgeoise. De bonne heure, on le destina aux beaux-arts, mais, étant à Valence, il eut l'occasion de remplacer en amateur un comédien malade, dont l'indisposition allait

Après avoir travaillé dans l'atelier de Cari Vanloo, Brizard s'était fait engager au théâtre de Lyon, sous la direction de M™* Destouches. C'est là que Dumesnil et Clairon, au cours de leurs tournées, remarquèrent le tragédien, qui leur donnait la réplique avec une rare intelligence. Les deux actrices conseillèrent à leur camarade de solliciter un ordre de début à Paris et lui promirent leur protection.

Les gentilshommes de la chambre consentirent à faire venir Brizard. Le 30 juillet 1757, il parut pour la première fois dans Alphonse à'fnès de Castro ; puis ce furent les rôles de Titus (1) et de Mithridate qu'il aborda. La tâche du débutant était malaisée. Il aspirait à remplacer Sarrazin ; or cet acteur était fort aimé du public. Brizard eut, comme on disait alors, à arracher les applaudissements du parterre. 11 y parvint, ainsi que le constate le Mercure dans les termes suivants :

« Le samedi 30 juillet, les comédiens français ont représenté Inès de Castro, tragédie, dans laquelle le sieur Brizard a débuté avec succès par le rôle d'Alphonse. Il a été également applaudi dans ceux de Brutus et de Mithridate, qu'il a joués successivement. On lui trouve avec raison beaucoup d'intelligence, une voix égale et flexible, de la noblesse dans son jeu et la figure des plus théâtrales. Plus on le voit enfm, plus on le goûte ; et nous osons dire, d'après

empêcher un spectacle donné en l'honneur de Tinfant d'Espagne. Brizard eut un tel succès qu'il résolut d'abandonner ses pinceaux pour se consacrer au théâtre. Il signa un engagement à Lyon, et le 30 juillet 1757, vint débuter aux Français. Le 13 mars 17.j8, il fut reçu au nombre des sociétaires. Durant 29 ans, il se fit applaudir dans la plupart des œuvres nouvelles. Il prit sa retraite le l^' avril 1786 avec une pension de 2.173 livres, que lui faisait la Comédie, et avec une autre de 2.000 sur la cassette du roi. Il mourut, regretté de ses anciens camarades et de ses amis, le 30 janvier 1791. (1) Dans Brulus,de Voltaire.

le sentiment général, que de tous les acteurs qui ont débuté cette année dans l'emploi qui est si bien rempli par M. Sarrazin, le sieur Brizard est celui qui montre le plus de talents, et qui est le plus en état de le doubler (1). »

Ces éloges étaient mérités; Brizard avait tout pour réussir dans les « pères » et les « rois » : les qualités physiques d'abord. Son profil était d'une impeccable pureté, ses yeux admirables ; enfin sa chevelure, blanchie de bonne heure, achevait de donner à sa physionomie cette noblesse et en même temps cette douceur que Ton remarque dans les têtes de vieillards peintes par Greuze. Sa diction était nette, un peu froide peut-être, mais la fougue et la volubilité n'auraient guère convenu au vieil Horace ou à Lusignan. Chaque mouvement du tragédien, dit une brochure de l'époque, formait « un tableau dessiné par les grâces ». En entendant Brizard, on ne pouvait décider qui des deux l'emportait en lui, de la nature ou de l'art. Ce que l'on pouvait assurer, « c'est que si leurs dons indépendants Tun de l'autre « s'étaient répandus au même degré sur deux individus « différents, on aurait eu encore deux acteurs excel- « lents par les qualités, qu'il réunissait en lui seul (2). »

Tel était l'artiste auquel Voltaire confia le rôle d'Argire. Certes ce personnage est^intéressant et capable de

(1) Cf. Mercure, septembre 17.j7.

(2) Cf. une brochure intitulée Théâtre français, ne portant ni le nom de l'éditeur, ni le lieu, ni la date de l'édition. Bibliothèque de la Ville de Paris, musée Carnavalet, liasse n» 12710.

Cette curieuse petite brochure donne d'intéressants renseignements sur quelques sociétaires, ainsi que leur adresse, et même, parfois, des détails sur leurs habitations. Nos pères aimaient autant que nous à pénétrer dans la vie intime des comédiens. A défaut de nos programmes illustrés, ils pouvaient acheter la brochurette en question. Nous n'avons donc rien inventé !

faire valoir l'acteur qui le remplit. Mais, on le sait, ra72cr(?(Q?e était avant tout une «claironnade triomphante» où Aménaïde effaçait ses partenaires, même lorsqu'ils s'appelaient Lekain. Aussi Brizard n'eut-il dans la tragédie de Voltaire qu'un succès d'estime : il parut froid aux côtés de W^^ Clairon. L'auteur s'en montra mécontent, d'autant plus mécontent qu'il jouait luimême Argire avec un succès éclatant, si nous devons l'en croire. En accusant son interprète d'être « glacé » et de ne pas faire pleurer, Voltaire oubliait que ]yjine Denis n'était pas une Aménaïde aussi « écrasante » que M"* Clairon, et que le public parisien était plus difficile à satisfaire que les hôtes de Ferney. Le poète ne ménagea pas ses critiques au malheureux acteur: ce dernier sacrihait au préjugé ridicule, qui veut que tous les héros de tragédie aient la même noblesse d'âme, qu'ils soient bien « élevés », bien « élégants », bien « compassés ». « La nature n'est pas faite ainsi ! » Brizard avait la majesté d'un « cheval de carrosse » ; Voltaire n'était qu'un « fiacre », mais il arrachait des larmes, quand il le voulait (1).

Les témoignages des contemporains attestent cependant que le jeu du tragédien ne manquait pas de chaleur. Dans Mérope, dit l'un d'eux, lorsque Brizard, apprenant à la reine que Polyphonie avait fait périr le roi de Messémie, s'écriait :

... Il en est l'assassin (2) !

(1) Cf. Lettres de Voltaire au comte d'Argental : 1«' sept. 1700; aux Délices, 9 heures du soir; 23 sept. 1760; aux Délices, à midi, 4 octobre

(2) Mérope, acte III, scène v.

il se passait dans la salle une telle explosion de bravos, que jamais on ne pouvait entendre les trois vers suivants, car l'acteur, entraîné par la passion , n'attendait pas pour les réciter que le public se fût calmé.

Brizard fut également applaudi dans Lusignan. Ce succès ne lui valut pas la reconnaissance de Voltaire, qui renouvela ses critiques, quand l'artiste créa le rôle du Hiérophante à'0ly7npie, et s'y fit distinguer par la noblesse de son jeu. Les reproches étaient toujours les mêmes : Brizard manquait d'énergie ; il élait loin d'égaler l'auteur de Zaïre, quand celui-ci, vêtu d'un ample manteau, une barbe blanche au menton, une mitre de deux pieds de haut sur la tète, présidait aux mystères sacrés. Dans l'ivresse de ses succès. Voltaire écrivait au comte d'Argental : « Votre Brizard est un prêtre à la glace, il n'attendrira personne. Je n'ai jamais conçu comment l'on peut être froid ; cela me passe. Quiconque n'est pas animé est indigne de vivre ; je le compte au rang des morts (1). »

Voilà bien l'exagération habituelle du poète, lors- " qu'il est gagné par l'enthousiasme.

Rien à dire sur la façon dont Brizard établit le rôle de Lélie dans Sophonisbe et celui de Léonce dans Irène. L'on a prétendu que pendant une répétition de cette dernière tragédie, il répondit à Voltaire, qui lui indiquait un jeu de scène : « Il suffit, Monsieur, que vous me disiez ceci pour que je ne le fasse pas ». Ce fait est peu probable, si l'on songe que le tragédien devait couronner le grand homme et recevoir de ses mains le

(1) Cf. Lettre de Voltaire au comte d'Argental, Il mars 1764.

rôle d'Agathocle (1). Voici une autre anecdote, qui, pour n'être pas certaine, est du moins plus vraisemblable: en dirigeantlesétudes d7rè;ie, l'auteur s'efForçait de donner aux comédiens, et surtout à Brizard, le tonde quelques morceaux. Un duc osa dire à Voltaire qu'il avait tort de « s'enflammer » et que ses vers étaient fort bien rendus. « Cela peut être bon pour un duc, s'écria le patriarche de Ferney, mais pour moi, cela ne vaut rien (2) ! 1.

Quoiqu'il en fût, lorsqu'on reprit au mois de mars de l'année 1778 les principales œuvres du maître, celuici dit à Brizard : « Monsieur, vous me faites regretter « la vie. Vous m'avez fait voir dans fimtus des beautés « que je n'avais pas aperçues en le composant (3). » Ces mots compensaient le^tragédien des critiques souvent injustes que nous avons signalées et réussissait à les effacer. Ce fut avec une sincère émotion qu'il prononça l'éloge du poète avant la première représentation d'Agathocle (4).

Il n'en reste pas moins vrai que Brizard, dont le

(1) Cf. Lettre au comte d'Argental, 20 avril 1778.

(2) Cf. Correspondance secrète, politique et littéraire. (Londres J. Adamson.) Lettre datée de Paris, 23 juillet 1778. '

(3) Cf. Mémoires de Préville. (Ponthieu, Paris, 1823.)

(4) Ce discours fut prononcé avant la première représentation ûAfjathocle, c'est-à-dire en 1779, le jour anniversaire de la mort de Voltaire : « La perte irréparable, disait Brizard, que le théâtre le« « lettres et la France ont faite l'année dernière, et dont l'anniversaire « nous rassemble aujourd'hui, a été depuis cette fatale époque l'objet « continuel de vos regrets. Vous avez du moins eu la consolation de « voir ce que l'Europe a de plus grand et de plus auguste partager un « sentiment si digne de vous; et les honneurs que vous rendez à cette « ombre illustre vont encore satisfaire et soulager tout à la fois votre « grande douleur. . (Cf. Voltaire, OEuvres complètes, édition Moland, tome MI, pages 392 et suivantes.]

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